Le Père André Gence, prêtre artiste, sculpteur et peintre



                   Le Père André Gence, à côté d’une de ses oeuvres

Le Père André Gence était fortement Haut-Alpin, non seulement de cœur, mais aussi par toute une part de son activité d’artiste sculpteur et peintre.

Il est décédé à Marseille à quatre-vingt-onze ans, et ses obsèques ont été
célébrées ce 21 octobre 2009 sous la présidence de Mgr Georges
Pontier
, archevêque de Marseille.

Il a vécu une partie de sa jeunesse dans l’Embrunais. Il y gardait des liens
très forts avec la famille de Paul-Etienne Bernard. Il est né à la fin de la Première Guerre mondiale, en 1918. Il avait à peine vingt-et-un ans, au début de la deuxième Guerre mondiale. Par son
tempérament et ses goûts, ses dons le portaient vers les arts, particulièrement vers la sculpture et la peinture. Artiste dans l’âme, il était comme traversé par la passion de l’infini. Par
conviction de vie spirituelle, par soif d’absolu, il a perçu, en lui, un appel à se consacrer totalement à Dieu. Le séminaire de la Mission de France a été ouvert en 1941. Pour lui, c’était une
possibilité quasi-providentielle pour être prêtre en portant le témoignage de l’Evangile, surtout auprès de ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion d’entendre parler du Christ, dans les milieux
non-christianisés. Il a été ordonné prêtre à l’âge de trente ans, en 1948, au sein de l’Institut de la Mission de France. A partir de son ordination, pendant ses soixante-et-une années de
ministère sacerdotal, il a poursuivi jusqu’au bout ses activités artistiques, comme prêtre-ouvrier, prêtre engagé dans la création des œuvres qui lui ont été commandées et dans la création
spontanée d’œuvres qu’il a eu à cœur de réaliser.

Le Père Gence, artiste aux quatre coins de France, dans le monde, dans
le diocèse de Gap et d’Embrun

Le Père André Gence, par les commandes qui lui ont été faites au fil des
années, a été amené à réaliser ses œuvres non seulement aux quatre coins de France, mais aussi en d’autres pays d’Europe, ainsi qu’au-delà de l’océan, notamment aux Etats-Unis. En signe d’amitié,
il a offert une de ses peintures à la cathédrale d’Embrun.

Du 4 avril au 2 mai 2009, le service culturel de la ville d’Embrun organisait à
la Maison des Chanonges une exposition en collaboration avec le diocèse de Digne, propriétaire des œuvres du Père
André Gence.  Parce qu’il approchait des quatre-vingt-onze ans, le Père André Gence ne put honorer le vernissage.

Le village-station de Vars conserve, au Centre œcuménique, une de ses œuvres
très significatives. Le Centre œcuménique a été construit par l’architecte lyonnais Pierre Genton. Il a été inauguré à NoëI 1970 avec Mgr Robert Coffy, alors évêque de Gap, le Père Pierre
Philippe, curé de Vars, les Pasteurs Whilm et Poulain, et une assemblée de catholiques et de protestants. Dans ce Centre œcuménique et son ensemble architectural, il fallait trouver un signe
majeur de la foi chrétienne, parlant pour tous. Le Père Gence a réalisé un élément très original : une grande Croix en « relief mural ». Nous y reviendrons dans un
instant.

Ces dernières années, le Père André  Gence répondait volontiers aux
sollicitations pour des congrès ou des sessions. Il intervenait alors comme conférencier. Nous avons pu l’écouter à Embrun dans le cadre de conférences interreligieuses, au coude-à-coude avec le
père-abbé de l’abbaye de Ganagobie et d’intervenants musulmans. Nous avons également pu l’écouter à Gap, au Musée Muséum, lors de conférences sur la réalité
du « spirituel » dans l’art, et de ses diversités d’expression.

Le Père Gence : un formateur

Le Père Gence avait l’âme d’un formateur. Il aimait transmettre, expliquer sa
démarche. A Vars, au Centre œcuménique, pour la croix murale en relief, il a fait de nombreux essais : une quinzaine ou vingtaine de croquis restent précieusement dans les archives de la
paroisse. A partir de ces croquis successifs, il est impressionnant de percevoir tout le travail d’élaboration, d’affinement progressif. L’inspiration de l’artiste est comme la grâce venant
couronner la recherche du beau, du mieux, du plus expressif. Le Père Gence expliquait alors sa recherche, ses tâtonnements, son désir d’aller plus loin, de continuer à explorer les
possibles.

 


Pendant plusieurs années, le Père Gence est venu auprès des séminaristes au séminaire interdiocésain d’Avignon. Il aimait beaucoup partager avec eux ses convictions selon lesquelles l’art est un
sensible et puissant vecteur de la foi. La foi chrétienne a sa manière spécifique d’approcher la question de l’art. Dieu, en Jésus Christ, s’est rendu visible, accessible aux sens. L’art a une
place privilégiée dans l’annonce de la foi chrétienne. Le Père Gence ne se contentait pas de paroles théoriques, aussi enracinées que possible dans son expérience personnelle. Il proposait aux
séminaristes des « ateliers », des exercices d’expression.

Un lycéen haut-alpin est devenu éducateur dans les Maisons de quartiers à
Marseille. Il a ainsi eu l’occasion de rencontrer le Père Gence dans ces Maison de quartiers le mercredi après-midi ou le samedi. Cet éducateur a toujours dit son émerveillement devant le Père
Gence pour sa façon de recevoir les enfants, les adolescents, les jeunes, pour « faire atelier » avec eux sur le plan de la peinture et de la sculpture.

Dans son désir de transmettre ses savoir-faire, le Père Gence disait en
confidence: « Ce que je suis, je l’ai reçu. Si je l’ai reçu, je dois le donner ! ». Nous croyons entendre les paroles même de saint Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies
reçu ? ». En ce sens, le « savoir-faire » appelle le « faire-savoir ». Pour le Père Gence, cela faisait sa joie d’homme, de prêtre, de porteur
d’Evangile.

L’art au service de Dieu

Pour le Père Gence, la messe, l’eucharistie, est aussi un art. A travers la
Parole de Dieu, à travers la prédication, à travers le pain et le vin, le prêtre est, pour ainsi dire, artiste du Christ. Au cœur de l’assemblée qui écoute, qui chante, qui prie, qui répond, le
prêtre parle et agit comme celui qui dessine, qui sculpte et qui peint le Visage du Christ. De dimanche en dimanche, la silhouette du Christ s’affine. Elle échappe toujours quelque peu, mais il y
a cette recherche du trait qui dira mieux le Sauveur.

En 1984, le Père Gence a été le Fondateur de l’association « Foi et
culture ». Il exprimait alors avec passion son expérience d’artiste : « Dessiner, sculpter, peindre… cela fait partie de la vie spirituelle de l’être humain. Cela fait partie de la
vie du croyant et de sa prière. La prière n’est pas à côté de la vie. Ces peintures sont, au creux des réalités humaines, des fenêtres vers les réalités divines ».

Le pape Jean-Paul II a écrit une très belle « Lettre aux artistes ». Jean-Paul II souligne combien les artistes travaillent sur
la beauté, et Dieu est beauté. Dieu est Source de toute beauté et de toute expression du beau. L’art et la foi sont en profonde affinité. Cela faisait dire à Dostoïevski : « La beauté
sauvera le monde » (1). Pour André Gence, la peinture et la sculpture sont un véritable langage pour dire Dieu, pour dire l’Evangile du Christ.

Un art qui parle à tous, aux incroyants comme aux croyants des diverses
communautés de foi

Le Père Gence avait choisi de devenir prêtre dans l’Institut de la Mission de
France. Cet Institut fait partie de la vitalité missionnaire de l’Eglise en France au XXe siècle. En plus, ou autrement, par rapport aux paroisses, devant les réalités de l’incroyance,
de l’athéisme ou de l’indifférence religieuse, des instituts de prêtres ont été créés pour être porteurs de l’Evangile dans divers milieux : dans les milieux ouvriers ou agricoles, dans les
milieux de la vie intellectuelle et culturelle… La Mission de France est l’un de ces instituts où les prêtres se consacrent à l’évangélisation en divers milieux où le visage de Dieu est peu connu
ou peu présent.

La « paroisse » du Père Gence était l’ensemble de ceux, si nombreux,
qu’il rencontrait par le biais de la sculpture et de la peinture : les autres artistes, les familles, les instances civiles (comme les communes ou les différentes collectivités territoriales
qui ont bénéficié de ses réalisations), les instances paroissiales ou diocésaines, les lieux d’exposition de ses œuvres… Tout cela, pendant soixante-et-un ans, a formé sa « paroisse »
large, ouverte, faite de contacts ponctuels ou plus durables.

En 1993, la revue trimestrielle « Chemins de Dialogue » a été créée par le Père Christian Salenson et le Père Jean-Marc Aveline comme revue au service du dialogue interreligieux. Il
fallait trouver une illustration pour la couverture. Le Père Salenson a eu l’idée de choisir des photos des divers tableaux d’André Gence. Jusqu’à maintenant, de trimestre en trimestre, ce sont
différents tableaux réalisés par lui qui sont proposés à méditer. Sous des modes très variés, André Gence peint souvent comme des ouvertures sur des fonds assez monochromes. Ce sont comme des
ouvertures sur l’infini. Sur l’infini ? oui, sur l’infini de la quête de sens, sur l’infini de « Dieu aux cieux », sur l’infini de la destinée de l’être
humain.

La Croix de la résurrection



              Grande croix murale en relief au Centre œcuménique de Vars

Nous pouvons maintenant préciser l’intérêt particulier de l’œuvre du Père Gence au Centre œcuménique de Vars comme peuvent l’apprécier les paroissiens, les visiteurs, et les nombreux participants
lors des célébrations et des fêtes. La croix est le signe privilégié des chrétiens, à la suite du Christ du Vendredi saint. Le Père Gence a voulu donner de percevoir la croix dans la perspective
de Pâques : le Christ qui meurt sur la croix est le Christ que le Père du Ciel ressuscite avec la puissance de l’Esprit Saint. La lumière de Pâques irradie la croix et la mort du Christ. De
ce fait, le Père Gence a présenté la croix, non comme une simple croix de Vendredi saint, mais comme une véritable croix de résurrection. Tous les fidèles ou les visiteurs peuvent voir cette
croix si originale : elle est répartie en quatre parties égales, comme la croix universelle de saint Jean-Baptiste, et, à partir du centre de cette croix, le rayonnement multiple des rayons
de la lumière de la résurrection se diffuse en toutes directions du monde. Le cœur de la croix du Christ devient puissance cosmique de Vie divine pour tous. La résurrection de Jésus est un
événement unique, inouï. Les quatre parties différentes de la croix ont chacune un dynamisme différent : la résurrection du Christ fait jaillir de l’imprévisible à
l’infini.

                                                                                          
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En regardant la Croix en relief mural, nous confions au Seigneur le Père Gence,
artiste, sculpteur et peintre. Que le Seigneur l’associe maintenant à la puissance de la résurrection du Christ.

Le diocèse de Gap et d’Embrun a une dette envers le Père Gence pour les œuvres
d’art qui nous viennent de lui, pour leur message et pour ses paroles sur sa vocation et sa mission d’artiste. En gardant le souvenir de l’apport artistique d’André Gence sur les Hautes-Alpes,
comment ne pas penser à un autre artiste haut-alpin qu’il connaissait bien, également enraciné sur l’Embrunais, Frère
Isidore
, le sculpteur et musicien de l’Abbaye de Boscodon ? Tous deux nous ont dévoilé quelque chose de la Beauté de Dieu.

                                                                                                                                   
Père Pierre Fournier

 

(1) André Gence cite cette parole de l’écrivain russe, et la commente, dans son
article « L’art, lieu épiphanique », dans « Chemins de Dialogue », n° 8, 1996, pp. 223-225.