Grâce à l’association 82-4000 Solidaires, des jeunes de la banlieue nord de Paris sont montés au-dessus de l’altitude mythique des 4000 mètres. Hugues Chardonnet, guide de haute-montagne et diacre du diocèse de Gap et d’Embrun, nous raconte l’aventure… à sa façon.


À 4000 mètres le 17 octobre, journée du refus de la misère

Au petit matin du 17 octobre, Zermatt nous accueille. Nous découvrons un des plus beaux sites naturels de la planète. Aux premières lueurs du jour, nous parcourons le village endormi, entre les devantures de luxe et les vieux chalets de bois ; en fond d’écran le Cervin, majestueux se pare des couleurs du lever de soleil.

Quel contraste avec la banlieue nord de Paris et le terrain de Montmagny !

Nous évoluons déjà dans une carte postale et la journée ne fait que commencer.

Pour Zidane, c’est déjà un exploit d’être là. Après le long voyage depuis Paris et la journée d’entraînement à Chamonix, voilà qu’il est malade comme un chien. Il a déposé 3 fois son estomac sur les trottoirs suisses ; énorme effort pour hisser son sac jusqu’au départ du téléphérique qui doit nous propulser dans le monde glaciaire de la haute altitude. Il semble garder confiance ; cela fait trop longtemps qu’il en rêve de ce jour : découvrir ces sommets de 4000, habituellement réservés à une population aisée.

Ces parcelles de nature, sauvages et superbes, appartiennent aux plus pauvres comme aux autres. Et rien n’est trop beau pour la personne qui peine pour survivre chaque matin. Venir ici aujourd’hui avec Zidane et Starsky c’est leur offrir ce qui leur appartient. Pour chaque habitant de notre maison commune, la planète est son lieu d’épanouissement. Un écrin si noble ne peut être réservé qu’à un trésor plus grand encore que lui : la personne humaine.

Nous voilà sur les cimes de la planète, à 3880 mètres. Un stade où l’oxygène se fait rare. À cette altitude, l’horizon est immense et notre regard court des Alpes du sud, au Mont Blanc, puis du Cervin aux multiples 4000 du Valais. Les guides guettent attentivement la constitution des cordées. Ensemble, nous avons confiance. Ainsi relié, chacun va pouvoir progresser et découvrir le sommet sans craindre pour sa vie.

Et c’est parti pour le Breithorn ! Le glacier semble accueillant, nous progressons et faisons corps avec l’univers féerique de la haute montagne. Mais le regard se rétrécit vite, concentrés que nous sommes sur la corde tendue, la neige qui s’enfonce sous les pas, le souffle court, ceux qui sont restés en bas…

Enfin la pause ! C’est irréel, le spectacle frappe chacun profondément. Sommes-nous sur une autre planète ? Serait-ce un rêve ? Les amis semblent heureux de partager avec moi cet instant. Pourquoi cet environnement naturel dans lequel nous évoluons, émeut-il autant, chacun de nous ? Il nous parle donc.

La haute montagne encordée, provoque une émotion tellement intense qu’elle vient toucher le fond de mon être. La planète et l’environnement sont l’utérus d’où jaillit la vie. Ici, la montagne partagée met en lumière une vérité universelle, ma vérité intime. Elle révèle la beauté de toute vie humaine dans son espoir de réussite. Je ne peux douter d’avoir reçu le cadeau de la vie ; et j’en perçois ici la grandeur. La vie est bien un souffle, une énergie qui prend forme au contact des autres dans une relation fraternelle, de confiance. Ici cela crève les yeux et ça donne la pêche pour longtemps.

Voilà que le glacier, dans sa froideur, nous ouvre à notre dimension spirituelle. Et oui, le mot vient de « spiritus » qui veut dire le souffle. S’il y a le dernier souffle, celui que l’on rend le jour de sa mort, ici à bientôt 4000 mètres d’altitude, nous manquons tout simplement de souffle pour suivre le guide et vaguement tenter de rattraper l’autre cordée… Ce souffle qui me prouve que je suis bien vivant ; reflet du cadeau de la vie ; vie que je rêve soudain aussi sublime que les sommets qui m’entourent.

La comparaison esthétique entre la vie d’une personne humaine et ces montagnes est-elle possible ? Pourquoi pas, chacun marche intérieurement vers des sommets, certes incertains mais plus beaux demain. La montagne est bien le reflet de la beauté intérieure de chacun. Ainsi partagée, la montagne devient spirituelle, elle ravive. C’est un lieu de rencontre idéal avec les autres, la nature et soi-même : à partager sans modération, donc !

Oui, c’est un devoir de partager la découverte de la planète et particulièrement de la haute montagne avec les plus pauvres. Chacun a besoin de ces moments de fraternité dans la nature, mais plus particulièrement ceux qui ont tant manqué du beau. C’est leur rendre ce qui leur appartient.

C’est bien joli tout ce discours, mais aujourd’hui, 17 octobre à 4000, c’est rude : Cette vacherie de neige d’hiver n’a pas de consistance, plus nous montons plus ça enfonce et nous avançons à la vitesse d’une tortue. L’altitude est sans pitié : le manque d’oxygène produit son effet et le mal des montagnes stoppe la progression de François. Seule la cordée de Cécile continue. Et ce n’est pas facile, Starsky souffre des pieds et Damien ne respire pas avec son rhume. Ça secoue l’altitude !

Mais quelle fierté de fêter le 17 octobre à 4000 mètres d’altitude. Avec ce froid polaire (il fait -17° !), le champagne attendra notre retour dans la vallée. Sur le moment nous ne réalisons pas très bien, à peine conscient d’être dans un temple de la nature d’une sublime esthétique. Dans ce lieu fréquenté par ceux qui ont la chance d’avoir les moyens et la culture, nous célébrons le 17 octobre, la journée du refus de la misère. Aujourd’hui nous avons atteint notre sommet, notre petit Breithorn.

Merci les amis, c’est le plus beau 17 octobre de ma vie, un cadeau inoubliable ; un coup de pied au cul, un bond en avant. Une incroyable envie de revenir, de progresser pour ressembler à ce qu’il y a de plus haut dans l’humanité : l’amitié et la fraternité de notre équipe.

À peine redescendus, il nous vient cette curieuse envie de revenir, de faire mieux ; merci la montagne pour cet élan de vie, une énergie à dévorer ensemble. C’est un souffle dynamisant pour le quotidien, qui aide chacun à mieux entrevoir et gravir ses sommets personnels.

Ensemble n’est pas un vain mot, ici, le rêve des néophytes croise l’expérience des guides pour assurer la sécurité et la réussite. Ainsi vécue, la montagne développe la vie et se transforme en expérience spirituelle : un épanouissement du meilleur de nous-même, en conscience d’un élan intérieur qui nous pousse à rechercher la beauté et la partager. Divin !

Hugues Chardonnet

Photos : François Phliponeau, ATD Quart Monde

82 4000 Solidaires
3, Avenue du Lautaret
05100 Briançon
www.824000.org

Cet article a 4 commentaires

  1. croassant arlette

    Merci Cher Hugues pour ce beau texte et cette belle aventure offerte à ces banlieusards,la montagne et les glaciers à 4000m,le 17-10,bonne initiative! Je connais Hugues,diacre de Gap,médecin de montagne et de MGR Di-Falco.Un beau cadeau pour ces jeunes,férus d’escalades de hautes montagnes.La découverte de la planète spirituelle,un don de dieu! L’émission ” Des racines et des ailes” sur la Durance et les montagnes qui l’entoure m’a particulièrement passionnée,enrichissante et la Patrouille de France,magnifique!

  2. Elisabeth MEYER

    Quelle jolie réussite, dans un petit paradis et un temps radieux. La montagne est belle et comme nous le prouve cet article, elle reçoit aussi bien les pauvres que les riches.
    Cela me rappelle une rencontre dans le train du Mt Blanc cet été à Chamonix. des jeunes de banlieue, des ados, en colo assez bruyants sont venus s’asseoir en face de nous. Puis un dialogue s’est instauré, et, j’ai pu discuter avec eux de leur séjour dans la vallée. Je revois leurs regards pétillants et leur plaisir de me raconter leur tour du Mt Blanc en 8 jours à pieds avec les difficultés rencontrées, les joies, leur montée à l’aiguille du midi. Et cette phrase qui m’a particulièrement émue “nous avions envie de discuter avec vous et de vous raconter notre séjour dans la vallée, vous nous avez écouté” Superbe rencontre entre deux générations.

  3. Omer

    Vraiment bizarre cet article qui ne parle pas de Dieu. Il parait que cet homme est diacre…on se demande pourquoi. Peut-être un pot à di falco !

    1. Webmaster

      Hugues Chardonnet est médecin, guide de haute montagne, diacre permanent. Personne ne parle de Dieu tout le temps et partout. Par exemple, même le pape François n’a évoqué explicitement le nom de Dieu que deux fois dans son discours à l’ONU, en septembre dernier, et ce dans son dernier paragraphe. Ce n’est pas pour autant que Dieu n’est pas le fondement de sa vie et qu’il n’en parle pas par ailleurs. Ne pensez-vous pas ?

Les commentaires sont fermés.