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Homélie du 7 mars 2021 à 10h30 Saint Bonnet avec la remise croix chanoine aux pères Adrien Michel et Joseph Aubin 

Nous venons d’entendre trois textes bien différents : le décalogue, les célèbres 10 commandements tirés du livre de l’Exode, puis St Paul nous parle du scandale de la Croix et du messie crucifié, puis Jean dans son évangile relate l’épisode de Jésus chassant les vendeurs du temple. Si on cherche ce qui unit ces trois textes, on pourrait dire que c’est le refus des idoles qui nous assujettissent en esclavage. 

« Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage» Au Sinaï, Dieu commence par rappeler qu’il a fait sortir son peuple d’Egypte, par faire mémoire de son action salvatrice de l’esclavage. Il est d’abord un Dieu miséricordieux et salvateur. Puis il donne les 10 paroles, 10 commandements qui sont autant de règles pour ne pas retomber en esclavage. Les premiers commandements concernent notre relation à Dieu et les suivants notre relation avec le prochain. « Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi. Tu ne feras aucune idole, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, pour leur rendre un culte. » Il est tellement facile de se soumettre aux idoles, en particulier à l’argent, qui peut prendre dans notre vie bien plus de place que notre Créateur.

Je suis en train de lire le dernier livre du Pape intitulé « Un temps pour changer ». Il a plusieurs paragraphes sur l’idolâtrie de l’argent. Il cite un midrash biblique (page 174) , un commentaire du 12ème siècle sur l’histoire de la tour de Babel au chapitre 11 du livre de la Genèse. La tour a été construite en brique, dont la fabrication était coûteuse. Selon le midrash, si une brique tombait, c’était une grande tragédie : le travail s’arrêtait et le travailleur négligent était sévèrement battu à titre d’exemple. Mais si un ouvrier tombait et qu’il mourrait, le travail continuait : un esclave en surnombre attendant en ligne s’avançait pour prendre sa place pour que la tour puisse continuer à s’élever. Le pape pose la question : « qu’est-ce qui a le plus de valeur, la brique ou l’ouvrier ? Qu’est-ce qui est considéré comme un excédent sacrifiable dans la poursuite d’une croissance sans fin ? » Malheureusement ce midrash est une bonne illustration de notre économie libérale mondialisée et sans contrôle. « Lorsque l’accumulation de richesses devient notre objectif principal, que ce soit au niveau de l’individu ou de toute l’économie, nous pratiquons une forme d’idolâtrie qui nous enchaîne. Nos frères et nos soeurs sont réduits en esclavage dans des entrepôts clandestins, exploités en tant que migrants sans papiers et dans des réseaux de prostitution. » Le pape constate que laissés à eux-mêmes, « les marchés ont généré de vastes inégalités et d’énormes dégâts écologiques. Une fois que le capital devient une idole qui préside à un système socio-économique, il nous asservit, nous met en désaccord les uns avec les autres, met en danger la planète que nous partageons tous et exclut les pauvres ». Le pape affirme fortement que notre monde post-covid a besoin « d’une économie dont les objectifs dépassent l’étroite focalisation sur la croissance, qui place la dignité humaine, l’emploi et la régénération écologique au coeur de ses préoccupations ».

Après les premiers commandements concernant notre relation à Dieu, les commandements suivants concernent notre relation à notre prochain. Quand on oublie Dieu, l’autre devient une marchandise, et on en vient à oublier sa dignité d’enfant de Dieu.

Le pape est ce WE en Irak pour un voyage apostolique historique, sur la terre martyrisée d’Abraham. Hier, à l’occasion d’une rencontre interreligieuse, il a déclaré : « D’où peut commencer le chemin de la paix ? Du renoncement à avoir des ennemis. Celui qui croit en Dieu n’a pas d’ennemis à combattre. Il a un seul ennemi à affronter, qui est à la porte du cœur et frappe pour entrer: c’est l’inimitié. »

Frères et soeurs, Jésus vit totalement pour le Père. Il accomplit sa volonté et cherche à répandre son amour.

Dans l’évangile où il chasse les vendeurs de la cour du Temple, c’est ce qu’il enseigne à ses apôtres et donc encore ce matin à nous. La communion avec le Père et avec nos frères sont le plus important dans notre vie. En voyant des gens qui détournent le sens du Temple en s’y adonnant au commerce, « il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple (…) : Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » L’évangéliste ajoute : « Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : L’amour de ta maison fera mon tourment. » Notre vie doit être dirigée non par la recherche du profit, mais par l’amour de Dieu et du prochain dans une grande humilité et sobriété. Rappelons-nous que Jésus est un Messie crucifié, ce qu’exprime St Paul : « nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient juifs ou grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. » Hier également, le pape à fait mention de ceux qui ont suivi le Christ crucifié, en mourant martyrs en Irak : « Souvenons-nous de ceux qui ont payé le prix le plus élevé de leur fidélité au Seigneur. Que leur sacrifice puisse nous inciter à renouveler notre confiance en la force de la Croix et de son message salvifique de pardon, de réconciliation, de renaissance. »

Le martyr des chrétiens d’Orient nous enseigne que le plus important dans notre vie est notre rencontre personnelle avec Jésus. Le pape le dit aussi dans son livre « Un temps pour changer » (page 156) : « Le Christianisme n’est pas avant tout un ensemble de doctrines et de principes moraux, bien qu’il les inclues. (…) Tout cela découle d’un évènement et non d’une idée. Le christianisme commence dans la rencontre avec la personne de Jésus. »

Dans un instant, je vais bénir et remettre la médaille des chanoines à deux d’entre nous, les pères Joseph Aubin, et Adrien Michel. Je les avais nommé chanoines le 8 décembre dernier, avec d’autres prêtres aînés du diocèse, mais en raison de la pandémie ils n’ont pas pu venir alors à la cathédrale et je suis très heureux de le faire ce matin dans le Champsaur, cette vallée qu’ils aiment tant tous les deux. Ils ont accepté ma demande de les nommer chanoine, comprenant bien qu’il ne s’agissait pas de la légion d’honneur de l’Eglise, mais bien d’un engagement de prière. Je dirai volontiers que les chanoines sont les moines du diocèse. Comme les moines et les moniales, comme nos soeurs bénédictines à Rosans ou au Laus, les chanoines nous rappellent le primat de la prière, c’est à dire de la rencontre quotidienne avec Jésus et son Père, dans l’Esprit. C’est la rencontre avec Celui qui crucifié, est passé par la Passion, et maintenant est vivant pour l’éternité. En ce temps de Carême, nous nous apprêtons à vivre intensément le mystère pascal. Si le sanctuaire de Dieu a été rejeté par les hommes et détruit, comme Jésus l’a annoncé dans notre évangile, « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai »,l’amour de Dieu a été plus fort ; il a transformé cet évènement injuste et cruel en une victoire sur le mal et sur la mort, en ressuscitant Jésus.

Ce n’est pas la mort qui a le dernier mot, c’est la vie éternelle. Il est doux de nous le redire en cette période difficile de la pandémie. « Ce Messie, dit st Paul, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. »

C’est cette rencontre avec le Christ ressuscité qui nus donne la force de vivre en Chrétiens, d’aimer Dieu et notre prochain. Amen.