“Cacophonie ou harmonie ?” dans la cathédrale de Gap honorant sainte Cécile
  • 24 novembre 2015

Ce dimanche 22 novembre 2015, en la solennité du Christ, Roi de l’Univers, les musiciens de Gap ont honoré leur patronne, sainte Cécile, au cours de la messe présidée par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri. Ils participaient aussi à la célébration du 50e anniversaire des Amis de l’Orgue.

Au cours de la messe dominicale célébrée en la cathédrale de Gap, l’orchestre d’harmonie de la ville de Gap et la chorale des Cordeliers ont joué de concert depuis chacun des transepts devant une nombreuse assemblée. Parmi les personnes présentes se trouvait Roger Didier, maire de Gap.

“En communion avec ceux qui sont interdits de musique, nous pouvons faire quelques instants de silence, pour imaginer ce que serait notre monde sans musique…” a dit Mgr Jean-Michel di Falco Léandri dans son homélie, en faisant référence à Daesh qui voudrait d’un tel monde.

Et plus loin dans son homélie, pour montrer la différence entre une communauté chrétienne unie et une communauté divisée, de lancer à l’adresse de l’orchestre : “Imaginons un orchestre où chaque musicien jouerait ce qui lui passe par la tête. On va essayer pour voir ce que ça donne. Est-ce que vous voulez bien essayer ?…”

Voir en vidéo ci-dessous le résultat de cette demande. Voir après le texte de l’homélie diverses pièces jouées au cours de la messe, parmi lesquelles des extraits de la Messe pour la paix “L’Homme armé” du compositeur néo-zélandais Karl Jenkins.

Homélie

On a beaucoup parlé ces derniers jours de cet imam de la mosquée Al-Sunna de Brest, disant aux enfants d’une école coranique en quels animaux ils seraient transformés s’ils écoutaient de la musique. Et il y a quelques jours sur Europe 1, un reportage sur la Syrie disait que les camionneurs étaient les derniers hommes à pouvoir circuler librement dans tout le pays, y compris dans les territoires contrôlés par Daesh. Car il faut bien se nourrir, et ainsi les différentes factions trouvent leur compte à laisser libre la circulation des produits agricoles. Si ces camionneurs ignorent les lignes de front, ils doivent cependant s’adapter aux règles locales. Ils se laissent pousser la barbe quand ils vont dans un territoire contrôlé par Daesh, ils éteignent leur cigarette et se gardent bien d’écouter de la musique. Après le dernier check-point de Daesh, ils remettent la radio, et écoutent de la musique.

Alors en communion avec ceux qui sont interdits de musique, nous pouvons faire quelques instants de silence, pour imaginer ce que serait notre monde sans musique…

[silence]

Pour préparer cette homélie, j’ai voulu regarder dans un ouvrage de théologie s’il y avait un article sur la musique ou sur le chant. À ma grande surprise, je n’ai trouvé qu’un renvoi vers d’autres articles pour ce qui concerne le chant, et rien du tout en ce qui concerne la musique instrumentale. Si le Vocabulaire de théologie biblique était à rééditer certainement que l’on chercherait un auteur pour traiter ce sujet.

Il n’y a pas besoin de chercher bien loin. D’où vient le Gloria de la messe ? si ce n’est du chant des anges à la naissance de Jésus à Bethléem. D’où vient le Sanctus ? sinon du chant des séraphins devant le Seigneur, tel que nous le rapporte le livre d’Isaïe et l’Apocalypse. Et rappelons-nous, si nous connaissons un tant soit peu la Bible, que toutes les circonstances de la vie y sont marquées par de la musique. On chante au temps des moissons et des vendanges. On chante au moment d’un départ. Nous voyons les psaumes composés et chantés au son de la harpe. Le chant et la musique évoquent le plus souvent la joie et la beauté. On voit ainsi David chanter et danser devant l’arche d’alliance, devant son Dieu, tant sa joie est grande.

Alors parfois les âmes sensibles sont offusquées parce que d’une manière toute particulière, pour accueillir les religieuses de La Salette et nous ouvrir à leur culture, on a dansé. Quelquefois je reçois des lettres de gens choqués parce qu’on a osé, osé chanter leurs chants et en même temps faire un léger mouvement de balancement comme elles le font chez elles. Eh bien il y en a que ça choque. Mais il y a beaucoup d’autres choses, beaucoup plus graves que celle-là qui ne les choquent pas en revanche. Vous vous rendez compte ! On a osé danser dans une église ! Mais c’est un véritable scandale ! Il y en a même qui vont écrire au pape… Comme si le pape n’avait pas d’autres chats à fouetter que de savoir si on avait dansé dans une église à Gap. Mais il y en a beaucoup qui ont du temps à perdre, vous savez… Il y a tellement de choses plus importantes que celle-là qui mériteraient que nous soyons choqués.

L’absence de chants ou de musique évoque au contraire la tristesse. Elle est même parfois le symptôme d’une malédiction ou d’un jugement.

Même Jésus parle de musique. Si j’osais je vous demanderais de me dire dans quel passage d’évangile Jésus parle de musique… Parce que ça vous surprend certainement qu’on dise que Jésus a parlé de musique… Mais bon, je ne vous le demande pas. Un jour, à ceux qui se rendent imperméables à tous sentiments humains, il dit qu’ils ne savent plus danser au son de la flûte, ni se frapper la poitrine au chant des lamentations. C’est Jésus qui le dit. [voir Matthieu 11]

Alors, mes amis, vive la musique !

Le règne de Dieu est un règne où la musique sera reine ! La Cité du Dieu Vivant est une cité pleine d’une musique céleste d’adoration ! Le triomphe de la venue du Christ dans la gloire se fera au son de la trompette et du cor !
Jésus est le commencement et la fin, l’alpha et l’oméga, le souverain de la terre. « Tout a été créé par lui et pour lui. » (Col 1, 16). Et le dessein de Dieu, c’est de « réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ. » (Eph 1, 10). Le Christ vaincra, c’est sûr. Et la musique avec lui. En attendant, en attendant c’est le chaos, la cacophonie, le silence. Et il est des jours où le doute s’installe dans nos esprits et dans nos cœurs quant à la victoire finale du Christ. On a beau chanter que la croix a vaincu la mort, que la croix a vaincu l’enfer. En attendant, c’est toujours la mort, et c’est toujours l’enfer sur notre Terre.

Mais envers et contre tout, nous continuons à chanter, comme à nouveau nous allons le faire après la consécration : la mort du Christ, sa résurrection, et sa venue glorieuse !

Envers et contre tout, nous croyons que le Christ règne. Nous le croyons au milieu des bombes. Nous le croyons au milieu des kalachnikovs. Nous le croyons au milieu de la folie des hommes. Avec Jésus, les choses sont claires : si notre histoire se dirige bien vers la venue du Seigneur dans la gloire, on sait que le visage qu’a pris l’Amour sur cette terre n’est pas celui d’un visage glorieux mais celui d’un visage ensanglanté.
En venant parmi les hommes, l’Amour n’a pas pris le visage d’un super-héros ou d’un superman. Il a pris le visage d’un homme « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), obéissant à la volonté de son Père. L’Amour est venu mendier notre amour. Et seule cette forme-là de l’Amour pouvait nous prendre aux entrailles et nous mettre en mouvement pour aimer à notre tour. Seule une telle folie de Dieu à notre égard pouvait nous émouvoir. Sinon, ne serions-nous pas de ces indifférents si décriés par Gilbert Bécaud dans sa chanson L’indifférence ?…

On dit de sainte Cécile dont nous fêtons la fête aujourd’hui qu’elle « chantait dans son cœur » pour Dieu seul. Au cœur des épreuves elle « chantait dans son cœur » pour Dieu seul. À l’heure de son martyre, elle entendait une musique céleste.

Le règne du Christ, roi de l’univers, n’est pas encore manifesté. Nous ne sommes pas au ciel où tout le chœur des rachetés chante le cantique nouveau de l’amour. Mais partout où il y a de la musique, où il y a de l’harmonie, ce règne est déjà là. Et si nous chantons dans notre cœur comme sainte Cécile, au moins nous chantons, et au moins il est un lieu où le Christ règne, ne serait-ce que dans notre cœur. Et c’est l’essentiel.

Nous pouvons cependant, à notre niveau, étendre ce règne du Christ en vivant en harmonie les uns avec les autres. Nous bénéficions aujourd’hui de l’harmonie municipale de la ville de Gap. J’espère que ce n’est pas juste un nom lié au type d’orchestre que vous formez ! J’espère que vous vivez en harmonie les uns avec les autres, dans la concorde, la bonne entente, le respect mutuel.

Vraiment, si nous sommes en harmonie les uns avec les autres, si nous associons et accordons nos voix à celle de Jésus-Christ, alors le règne du Christ s’étendra de proche en proche.

J’aime comparer les communautés chrétiennes à un orchestre symphonique. Il est composé d’instruments de plusieurs sortes, les partitions sont différentes, et celle du cor ou des percussions ne ressemble en rien à celle du triangle ou des clochettes. Instruments divers, partitions différentes, mais tous au service d’une œuvre commune, l’Évangile, sous la conduite d’un seul chef, le Christ.

Alors imaginons un orchestre où chaque musicien jouerait ce qui lui passe par la tête. On va essayer pour voir ce que ça donne.

Est-ce que vous voulez bien essayer ?…

[Les musiciens de l’orchestre d’harmonie suivent la consigne… Quelle cacophonie !]

Vous avez vu ? Eh bien voilà le témoignage que donne une communauté chrétienne divisée…

Recommencez qu’on entende, qu’on sache bien.

[Les musiciens recommencent]

Eh oui ! Voilà le témoignage que nous donnons à l’extérieur lorsque nous sommes divisés. Voilà le témoignage que nous donnons lorsque nous nous sommes approchés de l’autel pour recevoir l’eucharistie et qu’à peine franchie la porte de l’église nos langues de vipère se remettent en route. Il y en a même parfois qui n’attendent même pas d’avoir franchi la porte… ça commence avant… ça commence avant… le venin… le venin qui détruit.

Comme le disait un jour le pape Benoît XVI, qui est musicien, je le cite : « Au sein d’une symphonie, on trouve, à un certain moment, ce que l’on appellerait en langage musical un « solo », un thème confié à un seul instrument ou à une voix unique ; et celui-ci est tellement important que la signification de toute l’œuvre dépend de lui. Ce « solo », c’est Jésus… Le Fils de l’homme résume en Lui la terre et le ciel, la création et le Créateur, la chair et l’Esprit. Il est le centre de l’univers et de l’histoire, parce qu’en Lui s’unissent sans se confondre l’Auteur et son œuvre. » Fin de citation.

Alors oui, non seulement le Christ ajoute sa voix au chant de la création, mais il est devenu une partie de celle-ci et il est venu y chanter un chant nouveau : celui de l’Amour. Nous les rachetés, nous pouvons apprendre à chanter ce nouveau chant par nos vies accordées à celle du Christ. Nous pouvons chanter ce cantique nouveau de l’Amour dans notre cœur au sein de la cacophonie, comme sainte Cécile. Et si l’on peut parler de cacophonie, c’est bien qu’en miroir l’harmonie existe, c’est bien que nous tendons, que nous aspirons à cette harmonie. Le Christ est vainqueur. N’en doutons pas. Accordons par nos vies, nos voix au chant d’amour du Christ pour son Père et pour tous les hommes.

Et si le pape François a voulu une Année sainte de la miséricorde, c’est bien pour instaurer l’harmonie en nous-mêmes, dans notre cœur, dans nos familles, dans nos communautés, dans notre relation à Dieu, dans tous les lieux où il nous est donné de vivre.

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun


Annonce faite à la fin de la messe

Un concert de l’Harmonie municipale de Gap,
donné à l’occasion de la Sainte Cécile, patronne des musiciens,
aura lieu le
Samedi 28 novembre à 18h30
au Quattro

Prix d’entrée : 10 €
Gratuit pour – 12 ans
Gratuit pour les élèves mineurs du Conservatoire


Divers moments de la célébration

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