Conversations avec le Christ à Marseille
  • 26 mars 2014
 

À l’occasion des 800 ans de Notre-Dame de la Garde, le recteur de la basilique, Mgr Jacques Bouchet, a fait appel à des évêques ayant un lien plus ou moins proche avec Marseille pour animer chaque dimanche de Carême.

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri au cours de sa prédication-conférence

Pour la deuxième conférence de Carême, le dimanche 16 mars, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d’Embrun, a évoqué diverses “conversations avec Dieu” possibles. À partir de paroles d’écrivains, de religieux, de personnes blessées ou d’incroyants, de souvenirs personnels, paroles exprimant tour à tour la colère, la reconnaissance, l’interrogation, l’adoration, le repentir, la confiance, il a illustré de fait que tout pouvait devenir une “conversation avec le Christ”.

Mgr Jacques Bouchet, recteur, présente Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, entouré de Mgr Georges Pontier et de Mgr Jean-Marc Aveline
Une partie de l’assemblée

Ci-dessous l’intégralité de cette conférence de Carême donnée en présence d’une nombreuse assemblée, ainsi que de Mgr Georges Pontier, archevêque de Marseille, et de Mgr Jean-Marc Aveline, évêque auxiliaire.

Ci-dessous, retranscription intégrale de la vidéo : 

 

“Conversations avec le Christ”

par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri

Notre-Dame de la Garde
Marseille
Dimanche 16 mars 2014

 

Une des mosaïques de la basilique :
la Transfiguration

Vous avez entendu l’évangile. Pierre, Jacques et Jean sont là, à bader – pour employer une expression que j’ai souvent entendue dans mon enfance. Ils sont là à bader face à Jésus, tout blanc devant eux. Et de la nuée une voix dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! »

« Écoutez-le », dit le Père.
Pour vous permettre d’avoir le sourire pendant le temps de cette intervention, vous me pardonnerez d’avoir une petite pointe d’humour. Il ne vous aura pas échappé que le mot « écoutez », « écoute », est souvent pratiqué ces derniers jours dans les informations télévisées. Il se trouve que nous, pour écouter le Seigneur, nous n’avons pas besoin de mettre en place des systèmes sophistiqués et clandestins. Nous avons tout simplement à ouvrir nos oreilles d’abord, et notre cœur ensuite.

Quand on écoute, c’est qu’un autre parle.

Vous savez que j’ai grandi à Marseille. Mais j’ai aussi vécu longtemps à Paris. Et là-bas les Parisiens pensent que les Marseillais ne savent que parler. Ils parlent, ils parlent mais ne savent pas écouter.

Ce n’est pas vrai, je suis bien d’accord avec vous… D’abord à Marseille on aime cultiver la galéjade. Mais comme disait Edmonde Charles-Roux, que je cite comme femme de lettres, et pas comme femme de Gaston Defferre (parce qu’avec les municipales il vaut mieux être prudent). Donc comme disait Edmonde Charles-Roux aux “estrangers” : « Les Marseillais font des galéjades parce que c’est l’image que vous leur demandez de produire. »

Alors oui, quand on parle, eh bien on sait aussi écouter.

Alors voilà. Quand on m’a demandé quel titre donner à cette prédication-conférence, j’ai dit que je souhaiterais que ce soit « Conversations avec Jésus, ou avec Dieu ». Il y avait bien sûr cette parole de l’Évangile d’aujourd’hui : « Écoutez-le ». Mais j’ai aussi pensé à notre Bonne Mère. À ce qu’elle dit aux noces de Cana aux serviteurs. « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». Car écoutez, ce n’est seulement entendre. C’est mettre en pratique.

Alors vous voyez. Notre Père des cieux nous dit de Jésus : « Écoutez-le ». Et notre Bonne Mère dit de son fils : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Un père et une mère qui donnent le même conseil… Peut-être qu’il est bon alors de le suivre…

Mais pourquoi alors « conversations avec Jésus », comme titre, et pas simplement « écoute de Jésus » ? Eh bien franchement, parce que je ne me vois pas écouter quelqu’un sans par ailleurs lui parler, et lui répondre.

Et pourquoi « conversations » au pluriel et pas au singulier ? Eh bien parce qu’une conversation, on peut l’arrêter, la reprendre. On peut en varier le ton, la teneur. Et puis on n’est pas tous pareils, avec les mêmes besoins, les mêmes demandes, les mêmes manières d’approcher Dieu.

En tout cas, quelle que soit le type de conversation, la conversation qu’on a avec Dieu on l’appelle “prière”. Rien de plus naturel, de plus profond, de plus simple. Mais rien de plus difficile aussi !

Alors aujourd’hui je voudrais illustrer par de nombreux exemples les conversations qu’on peut avoir avec Dieu. Les sujets qu’on peut aborder avec lui. Les bienfaits de telles conversations. Comment la reprendre lorsqu’elle s’est brouillée. Je voudrais montrer que la prière ce n’est pas seulement dire à Dieu « Seigneur, je te demande, je te prie, je t’en prie. »
C’est bien plus que cela. Alors voyons ensemble…

D’abord, que peut-on dire à Dieu ?

Eh bien à mon avis : tout ! Même des fadaises. Ça ne veut pas dire qu’il exaucera toutes nos demandes. Mais on peut être assuré qu’il s’intéresse à tout ce qu’on lui dit. Voici à ce sujet une prière de saint Thomas More, un saint anglais du XVIe siècle. Voici ce qu’il dit, voici sa prière :

Thomas More (1478-1535)

Donnez-moi une bonne digestion, Seigneur,
et aussi quelque chose à digérer.
Donnez-moi la santé du corps
avec le sens de la garder au mieux.
Donnez-moi une âme sainte, Seigneur,
qui ait les yeux sur la beauté et la pureté,
afin qu’elle ne s’épouvante pas en voyant le péché.
Donnez-moi une âme qui ignore l’ennui,
le gémissement et le soupir.
Ne permettez pas que je me fasse trop de souci
pour cette chose encombrante que j’appelle moi.
Seigneur, donnez-moi l’humour
pour que je tire quelque bonheur de cette vie
et en fasse profiter les autres.

Après que peut-on dire à Dieu. Sur quel ton lui parler ?

N’importe quel ton en fait. On peut y aller de manière directe, sans problème. On peut le provoquer, le chercher. Tout ce qui importe, c’est la sincérité. Le caractère emprunté, l’hypocrisie, le mensonge, il en a horreur. Ce n’est pas difficile de le savoir. C’est comme nous avec les personnes qu’on rencontre. Comment voulez-vous qu’on soit bien avec lui ou avec elle, si l’on sent que la franchise n’est pas présente ?

Comme exemple du “peu-importe-le ton-pourvu-que-la-prière-soit-sincère”, voici une courte prière qu’on dirait tout droit sortie du vieux port. Je vous dirais après de qui elle est. Voici cette prière :

Portrait d’un moine chartreux par Petrus Christus (1446)

O Christ Jésus, tu m’as retiré en ce moment ta grâce.
Si tu ne me la rends pas tout de suite,
J’irai me plaindre à ta Mère.

De qui donc est cette prière au style si franc et direct ? … Vient-elle du vieux port ? De quelqu’un prêt à monter à la Bonne Mère ? Eh bien pas du tout. Elle vient d’un frère convers de la chartreuse de Diest, près de Liège, au XVIe siècle. Alors vous vous rendez compte ! Du Nord ! et un chartreux ! un spécialiste de la prière !

Cette liberté de ton que l’on peut avoir avec Dieu peut aboutir à des prières surprenantes. Mais qui peut dire par exemple, dans cette lettre que l’humoriste Pierre Desproges adresse à Dieu, qu’il n’y a pas un fond de vérité ? Qui peut juger ? Qui peut savoir sinon Dieu ? Alors voici cette lettre :

Pierre Desproges (1939-1988)

Cher Dieu,
Ne m’attends pas dimanche. Je ne viendrai pas. Je ne viendrai plus jamais le dimanche. Ni les autres jours, ni les autres nuits…
Dieu, mon grand, mon très grand, mon très haut, je ne t’aime plus.
Ce qu’il m’en coûte de te faire cet aveu, toi seul le sais. Mais tu dois bien admettre que nous ne pouvons plus continuer ainsi à nous faire du mal, toi m’espérant en vain, et moi n’y croyant plus.
J’ai tous les torts. Depuis le début de notre liaison, je t’ai trompé cent fois en cent lieux de bassesse peuplés de salopes en cuir et d’intorchables marins rouges qui me collaient à leur sueur en salissant ton nom.
À la source du mal, j’ai bu des alcools effroyables, et aspiré à gueule ouverte les volutes interdites des paradis où tu n’es pas.
Mon Dieu, mon Dieu,
Tu te souviens de ce soir de mai brûlant où nous regardions ensemble un soleil angevin mourir doucement sur la Loire. J’étais bouleversé par tant de beauté tranquille, et toi, tu m’as cru plus près de toi, mon Dieu, plus près de toi que jamais, alors même que, dévoré par un désir éperdu de mort païenne, je jouissais gravement dans les bras mêmes du diable.
Dieu, tout est fini entre nous.
Pourtant, je t’ai aimé. Dès le premier jour.
Rappelle-toi. Je n’avais pas treize ans. C’était dans ta maison. Il y avait de l’or trouble aux vitraux, et cette musique de fer profonde, et la magie de ce parfum d’Orient qui n’appartient qu’à toi. Je me suis agenouillé. Tu es venu. Je t’ai reçu tout entier. Tu es entré en moi et j’ai pleuré.
Ce sont des choses qui marquent une vie. Elles sont ineffaçables.
Mais, aujourd’hui, mon Dieu, je ne t’aime plus. Je t’en prie, oublie-moi. Je suis grain de sable, et d’autres hommes t’aimeront que tu sauras aimer aux quatre coins du monde, de Beyrouth à Moscou et de Gdansk à Santiago.
Ah ! Dieu. Pardonne-moi mes offenses, mais laisse-moi succomber à la tentation, donne-moi aujourd’hui mon péché quotidien, et délivre-moi du bien. Ainsi soit-il.
Veuillez croire, moi pas.
Pierre

Telle qu’est cette lettre, Pierre Desproges se trompe en pensant que le fait de tromper cent fois Dieu l’obligerait à rompre avec lui. Il se trompe en disant qu’il n’aime plus Dieu. Il semble s’éloigner de Dieu, rompre définitivement. Mais Dieu ne rompt pas la conversation avec des cœurs qui désirent aimer, même s’ils s’y prennent mal.

Voilà donc pour ce qu’on peut demander à Dieu. Sur quel ton on peut le lui demander. Jusqu’où cela peut aller, comment dirais-je, dans la familiarité.

Maintenant regardons comment Dieu nous parle. Je ne me rappelle plus quel saint, saint Bernard je crois, disait que Dieu parlait dans deux livres, le livre de la Création et la Bible. Un théologien que j’ai entendu récemment, le père de la Soujeole, disait que Dieu parlait par trois livres qui se complètent et ne se contredisent en rien : la création, la Bible et la conscience. Ce soir, encore par des prières, je voudrais vous montrer aussi trois biais par lesquels Dieu nous parle. Dieu nous parle par son Sang versé sur la croix. Dieu nous parle par les pauvres. Dieu nous parle par la petite voix de notre conscience qui nous dit si on agit bien ou si on agit mal.

Dieu nous parle par son Sang.

Henri Petiot (1901-1965)
dit « Daniel-Rops »

Voici une courte prière de l’académicien et historien Daniel-Rops.

Alors que tout s’effondre, que tout se tait, que je ne sais plus ni ce que je suis, ni d’où je viens, ni où je vais, il reste une certitude, Seigneur : que le salut existe et qu’il a été acquis par Votre sang.

Vous entendez ici. Malgré le poids des jours, malgré le silence de Dieu, la certitude demeure que Dieu a parlé par son Fils sur la Croix. C’est un fait indubitable. On peut s’accrocher à cela lorsque tout s’effondre sous nos pieds.

Dieu est Amour. Et lorsque l’Amour est venu sur terre pour nous montrer ce que c’est qu’aimer, Dieu a parlé le langage de la croix. La meilleure manière pour Dieu de nous expliquer la folie de l’amour, ça a été le langage de la croix.

“Dieu nous parle par son Sang.”

Non pas que Dieu le Père ait crucifié son Fils. Non. Mais Dieu le Père a remis son Fils entre nos mains, nous l’a livré. Et nous l’avons crucifié.

Et il a accepté cela pour montrer que l’amour était plus fort que la souffrance, plus fort que la mort. Notre cœur est sourd, voyez-vous, alors le meilleur moyen qu’a trouvé l’Amour pour expliquer l’Amour, c’est la croix.

Après Dieu nous parle par son Sang, Dieu nous parle par ses pauvres.

Eh oui, « ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » Voici à ce sujet une prière de Raoul Follereau, qui s’est tant démené pour les lépreux.

Raoul Follereau (1903-1977)

Si le Christ, demain, frappe à votre porte,
Le reconnaîtrez-vous ?
Ce sera, comme jadis, un homme pauvre,
sûrement un homme seul.

Ce sera sans doute un ouvrier,
peut-être un chômeur,
ou même, si la grève est juste, un gréviste.

Ou bien encore il placera des polices d’assurances,
ou des aspirateurs…
Il montera sans fin, sans fin, des escaliers,
s’arrêtera sans fin sur des paliers,
avec, sur son visage triste,
un merveilleux sourire…

Mais votre seuil est si sombre…
Et puis on ne voit pas le sourire des gens
qu’on veut renvoyer.
« Ça ne m’intéresse pas… » direz-vous
avant de l’entendre.
Ou bien la petite bonne répétera, comme une leçon :
« Madame a ses pauvres »
et claquera la porte
sur le visage du Pauvre
qui est le Sauveur.

*

Ce sera peut-être un réfugié,
un des quinze millions de réfugiés
avec un passeport de l’ONU ;
un de ceux dont personne ne veut
et qui errent,
qui errent dans ce désert qu’est devenu le monde ;
un de ceux qui doivent mourir
« parce qu’après tout on ne sait pas d’où viennent
les gens de cette sorte… »

Ou bien encore, en Amérique,
un Noir,
un nègre, comme ils disent,
las de mendier un gîte dans les hôtels de New York,
comme jadis, à Bethléem,
la Vierge Notre-Dame…

Si le Christ, demain, frappe à votre porte,
Le reconnaîtrez-vous ?

*

Il aura l’air accablé,
épuisé,
écrasé qu’il est
parce qu’il doit porter
toutes les peines de la terre…
Voyons !… On n’emploie pas un homme si fatigué…

Et puis, si on Le questionne :
« Que sais-tu faire ? »
Il ne peut pas répondre : tout.

«D’où viens-tu ? »
Il ne peut pas répondre : de partout.

« Que prétends-tu gagner ? »
Il ne peut pas répondre : vous.

Alors II s’en ira,
plus épuisé, plus écrasé,

avec la Paix dans Ses mains nues…

Dieu parle par son Sang. Dieu parle par les pauvres. Dieu parle par la conscience.

Je pense que c’est important de rappeler cela. En France maintenant, c’est partout qu’on se moque des curés et de ce qu’ils disent. À Marseille c’est un peu dans la tradition. Cela fait bien longtemps, je me souviens, lorsque j’étais enfant, de toutes les plaisanteries que j’entendais à propos des capélans. Mais par-dessus tout on respecte la Bonne Mère. Et on renvoie à la conscience. Qu’est-ce qu’elle vous dit la petite voix intérieure quand vous faite quelque chose ? Est-ce que vous l’écoutez ? Est-ce que vous l’étouffez ? Dans une cité cosmopolite, pluraliste, renvoyer à la voix de la conscience, c’est ce qui peut permettre de marcher à nouveau droit.
Alors voilà comment se passe le dialogue dans la conscience d’un prêtre que vous connaissez bien. Ce n’est pas un Père de l’Église. Il s’appelle don Camillo.
Pour situer la scène : Don Camillo est en train d’essayer de tordre sa conscience et d’emberlificoter Jésus pour arriver à ses fins. Mais Jésus a bien vu son manège et le prévient : « Si tu fais ce que tu as en tête, tu n’es pas un bon chrétien. »

Donc voici ce dialogue. Après avoir entendu cette phrase de Jésus,

Don Camillo, joué par Fernandel

Don Camillo rougit :

— Vous oubliez que vous parlez à un prêtre !

—  Et toi, tu oublies que tu parles à ton Dieu, répondit le Christ en souriant.

—  Je m’entretenais avec ma conscience, s’excusa don Camillo.

—  La voix de ta conscience devrait être celle de ton Dieu.

Don Camillo s’inclina humblement :

—  […] Je ne sais pas si je suis juste, mais, pour ce qui est de la vue, je suis très capable de distinguer les routes du bien et du mal !

— J’apprécie ton discernement, don Camillo. Mais […] fais ce que ta conscience te suggère. Et je pourrai te dire à la fin si tu es ou non le juste.

Si tu es juste, je te le dirai, même si les hommes te jugent et le traitent autrement. Dis-moi, don Camillo, serais-tu plus intéressé par le jugement des hommes que par celui de ton Dieu ?

Ouh !… J’ai très envie de reprendre cette phrase… C’est bien, hein ? Parce que là je crois que nous sommes tous plus ou moins concernés, non ?

Dis-moi, don Camillo, serais-tu plus intéressé par le jugement des hommes que par celui de ton Dieu ?

Don Camillo s’inclina, ferma la fenêtre, descendit et partit.

Alors. Quel enseignement tirer de ce dialogue ? Que la voix de la conscience et la voix de Dieu se rejoignent. Si on écoute vraiment sa conscience, on écoute Dieu. Si on étouffe ou travestit sa conscience, on n’écoute pas Dieu. Oui, cela a été difficile pour don Camillo. Mais lorsqu’enfin il a accepté d’écouter vraiment sa conscience, et pas de faire semblant, il a pu partir faire ce qu’il avait à faire, même si cela lui était difficile.

Donc voilà différentes manières dont le Seigneur nous parle : par son sang, par le pauvre, par la conscience. On aurait pu ajouter aussi, par l’Écriture sainte, par le magistère de l’Église, par les sacrements, par tout ce qui est beau et bon, par tout ce qu’il y a de beau en nous.

Ces voix toutes ensemble forment un ensemble mélodieux. Ainsi chez sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Écoutez la conversation qu’elle entretient avec Jésus. C’est bien elle qui s’exprime,  avec son langage à elle. Et dans le même temps mille réminiscences de l’Écriture sainte sont présentes et jaillissent sous sa plume. En Thérèse toute personne aimant Jésus peut se reconnaître.

Thérèse Martin (1873-1897),
en religion Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face

Vous le savez, ô mon Dieu, je n’ai jamais désiré que vous aimer, je n’ambitionne pas d’autre gloire. Votre amour m’a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c’est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur. L’amour attire l’amour, aussi, mon Jésus, le mien s’élance vers vous, il voudrait combler l’abîme qui l’attire, mais hélas ! ce n’est pas même une goutte de rosée perdue dans l’océan !… Pour vous aimer comme vous m’aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, c’est peut-être une illusion, mais il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d’amour que vous n’en avez comblé la mienne ; c’est pour cela que j’ose vous demander d’aimer ceux que vous m’avez donnés comme vous m’avez aimée moi-même (Jn 17,23). Un jour, au Ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m’en réjouirai, reconnaissant dès maintenant que ces âmes méritent votre amour bien plus que la mienne ; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d’amour que celle qu’il vous a plu de me prodiguer gratuitement sans aucun mérite de ma part. (Rm 3,24) 

Le pape François donnant ses conseils à de jeunes fiançés le 14 février dernier, pour la Saint-Valentin

Pour continuer je voudrais m’inspirer de paroles de notre pape François. Pour la Saint-Valentin, le 14 février dernier, plus de 20 000 fiancés se trouvaient place Saint-Pierre. Il leur a parlé de la communication dans le couple et de l’importance de savoir dire « S’il te plaît », « Merci », « Pardon ».

C’est banal… : s’il te plaît, merci et pardon. Voilà trois manières aussi d’entretenir la communication avec Dieu.

« S’il te plaît ». C’est la prière de demande.

N’écoutez pas ceux autour de vous qui disent que demander c’est égoïste. Ou ceux qui disent que ça ne marche pas. Ne vous découragez pas. Demandez. Jésus dans l’évangile nous dit même d’insister. Et dans le Notre Père, après la première partie qui est une prière d’adoration, ne se trouvent que des demandes. Pourquoi pas les entrecouper de « s’il te plaît ? »

S’il te plaît,
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
S’il te plaît,
Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés.
S’il te plaît,
Ne nous soumets pas à la tentation
mais délivre-nous du mal.

« Merci ». C’est la prière de reconnaissance. C’est la prière d’action de grâce. Rendre grâce c’est remercier.

L’action de grâce après la communion, c’est ce temps de silence où l’on remercie le Seigneur pour ses bienfaits. Sachons les voir. Nous sommes ainsi faits qu’on se rappelle plus facilement le mal qu’on nous a fait que le bien. Oui, on se rappelle plus facilement le mal qu’on nous fait que le bien. Il est bon de s’arrêter de temps en temps pour dire « merci » à Dieu. Sinon on devient aigri, cynique. On ne voit plus les richesses qui sont dans l’autre. On en oublie que c’est le péché qu’il faut haïr, pas le pécheur.

S’il te plaît. Merci. Et enfin « pardon ». Dire pardon à Dieu. C’est la prière de contrition. Bien sûr il y a celle qu’on connaît par cœur et qu’on récite mécaniquement.

Mais plus profondément. Dire pardon à Dieu, c’est accepter de plier le genou devant lui. Je me souviens d’un détenu. Il n’était pas aux Baumettes mais à Fresnes. Il était incapable de reconnaître ses torts. Il était dans le déni total. C’était la faute de son père s’il était comme il était. La faute de la société. La faute des juges. La faute de l’avocat qui avait mal fait son travail. La faute à pas de chance. Du coup il était dans son monde, incapable de renouer le lien avec personne. Plier le genou, demander pardon a été un acte difficile, humiliant pour quelqu’un de fier comme lui, mais tellement libérateur !

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri se tourne vers Mgr Georges Pontier : “Je sais cela peut paraître une idée saugrenue. Surtout prononcée devant le président de la Conférence des évêques…”

J’ajouterais encore une chose sur le pardon. Peut-être que ce n’est pas trop catholique. Mais cela peut faire beaucoup de bien à certaines personnes, alors je me dis que le Bon Dieu doit s’y retrouver. Quelquefois on en veut à Dieu. Il sait tout, il peut tout. Et puis une catastrophe arrive. Un décès, une maladie. On a l’impression que Dieu n’entend pas, n’intervient pas. Eh bien lui pardonner peut faire du bien. Je sais cela peut paraître une idée saugrenue… – surtout prononcée devant le président de la Conférence des évêques… C’est Dieu qui nous pardonne, pas nous qui lui pardonnons. Mais essayez, vous verrez. Pardonner à Dieu peut occasionner un apaisement, une entrée dans sa sagesse et dans ses voies, une acceptation de sa volonté toute puissante et toute aimante. Après coup, quand tout va mieux avec lui, on peut se dire à nouveau que c’était ridicule. N’empêche que cela peut aider à passer un cap, une colère, un ressentiment. Cela peut aider à trouver la paix.

Écoutez cette prière du poète Francis Jammes :

Francis Jammes (1868-1938)

Mon Dieu, calmez mon cœur, calmez mon pauvre cœur,
Et faites qu’en ce jour où la torpeur
S’étend comme l’eau sur les choses égales,
J’aie le courage encor, comme cette cigale.
Dont éclate le cri dans le sommeil du pin,
De vous louer, mon Dieu, modestement et bien.

S’il te plaît, merci, pardon. Et soudain l’éclat de la louange !

Pour résumer et pour terminer.

« La voix de Dieu se fait entendre de tous les hommes, et elle les traduit en dépit d’eux-mêmes au tribunal de leur propre conscience. Cette voix divine s’insinue en nous ; elle ne cesse pas un instant de solliciter notre attention ; mais qui l’écoute vraiment ? » interrogeait déjà saint Bernard de Clairvaux. À certaines périodes de notre histoire, et particu­lièrement au XXe siècle et encore maintenant en Ukraine, en Syrie, le silence de Dieu se fait pesant jusqu’à l’intolérable. Nombreux sont ceux qui peuvent s’écrier comme Sartre, à un moment ou un autre de leur vie : « Dieu n’existe pas. Le silence, c’est Dieu. L’absence, c’est Dieu. Dieu, c’est la solitude des hommes. »

Confronté au mystère du silence de Dieu, il faudrait aussi s’interroger sur la surdité des hommes.

Fruit de la volonté de Dieu lui-même, ce dialogue entre lui et nous est indestructible. Il reste cependant fragile et vulnérable car il passe par la voie de notre liberté. Les clés du face à face sont entre nos mains.

Nous avons la capacité de poursuivre avec Dieu une véri­table conversation. Et c’est ce que j’ai voulu montrer. Dieu à égalité avec nous. Dieu ami des hommes, au point qu’il a planté sa tente parmi nous.

Presque tou­jours sincères, souvent égoïstes, des hommes et des femmes ont proclamé depuis les origines leur amour de Dieu. Ils lui ont aussi demandé compte de leurs malheurs, lui réclamant leur pain quotidien, en même temps que leur salut. Ils lui ont reproché son silence, se sont révoltés contre lui, et par­fois même l’ont nié. Mais tant que l’homme parle à son Créateur, n’est-ce pas déjà qu’il croit en lui ?

Aucun homme n’est jamais tout à fait coupé de son puits d’intériorité. Tous, nous avons la capacité de faire le silence, un arrêt sur image. Descendre au fond de soi, ce tunnel de ténèbres avec ses cascades de lumière, ses étranglements et les eaux calmes de lacs souterrains que trouble l’écho d’une chute de pierres. Descendre pour s’élever. Cette expédition qui ne se déroule jamais deux fois dans les mêmes conditions, c’est celle de la prière.

Prier, ce n’est pas tenter de faire fléchir la volonté de Dieu. On ne manipule pas Dieu. Prier c’est se mettre dans de telles dispositions que nous pourrons accepter sa volonté. La prière est un dialogue avec Dieu, au fil duquel je m’efforce de devenir lui. Plus je me disposerai à l’accueillir, plus je deviendrai l’instrument de ce qu’il attend de moi, et de sa volonté sur moi.

N’est-il pas merveilleux qu’ainsi la Perfection se révèle à travers l’instrument imparfait que je suis ? Dans ces conditions, chacun n’est-il pas appelé à donner une chance à Dieu dans sa vie ? Chacun ne peut-il pas inviter Dieu à s’asseoir à côté de lui sur un banc pour un brin de causette avec lui ?

Celui qui invite Dieu à ses côtés verra vite que la prière n’est pas sa petite œuvre. Elle est œuvre de l’Esprit du Fils en nous. Tout notre effort est de laisser l’Esprit Saint prier en nous. Notre activité se réduit à un acquiescement dans la foi à sa prière en nous. Elle peut être adoration en silence, communion du regard en amour, une peine indéfinissable qui est souffrance et désir, joie qui s’exprime dans le geste ou le chant. Cette prière-là, de Dieu en nous, se distingue à peine, ou pas du tout, de la vie. Ainsi les Pères de l’Église parlaient-ils de la prière parfaite, qui ne se connaissait pas comme telle. Et d’ailleurs le plus souvent ce sont les pauvres, qui ne savaient pas qu’ils priaient, qui m’ont appris ce qu’était la vraie prière.

Paul Verlaine (1844-1896)

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela,
et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela,

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Paul Verlaine

 

 

 

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun

Cet article a 4 commentaires

  1. Merci du fond du coeur Monseigneur, en effet Dieu et Amour et il pardonne tout. Je fais partie de ces pécheurs qui lui demandent la permission de continuer à l’aimer. Ne cessons pas de le prier pour lui demander de nous pardonner, mais montrons lui que nous sommes digne de son pardon.

  2. Merci Monseigneur pour ces “Conversations avec Jésus-Christ, Notre Seigneur”, et pardonnez mon impertinence si je vous demande: redonnez-nous en souvent, très souvent, s’il vous plait.

  3. Une fois encore je suis émerveillée, Monseigneur, par la qualité de votre humanité, par cette faculté que vous avez de vous mettre à la portée de la multitude des gens « ordinaires » dont je fais partie.
    Merci pour cette belle « Conversation(s) avec le Christ » que je reçois comme un précieux temps d’enseignement.
    Merci de nous apprendre un peu mieux ce Dieu d’Amour qui peut tout entendre, tout comprendre, tout pardonner …
    Merci de nous aider à découvrir Ses réponses dans notre vie de tous les jours…

  4. Merci Monseigneur pour ce long partage de conversation avec le Christ, je retiens que Dieu est Amour,et qu’il peut tout entendre.
    A nous de lui parler, et de savoir…. écouter.

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