Dominique : un être habité par la Parole de Dieu – Homélie à Boscodon de frère Luc Devillers

Homélie du fr. Luc Devillers o.p. pour la fête de saint Dominique

le 8 août 2025 en l’Abbaye de Boscodon,

Journée jubilaire diocésaine dans l’un des hauts-lieux spirituel du diocèse.

(Is 52,7-10 ; Mt 28,16-20)

Il y a soixante ans, le concile Vatican II a invité chaque famille religieuse à renouer avec ses origines, à retrouver son charisme propre. Mais, avant d’être moines chalaisiens, dominicains, franciscains, jésuites ou diocésains, nous sommes tous membres du Christ, baptisés dans un unique Esprit, enfants d’un même Père. Comme saint Paul le disait aux chrétiens de Corinthe, nous n’appartenons ni à Kèphas ni à Paul, ni à Apollos ni à aucun autre disciple – fût-il Dominique, François ou Ignace : nous sommes au Christ. Chacun d’entre nous, avec ses richesses et ses limites. Et tous ensemble, pécheurs déjà sauvés, nous marchons à la suite du Sauveur, en annonçant son Évangile. Comme vient de nous le redire saint Matthieu : De toutes les nations faites des disciples !

Mais avant cet envoi en mission donné par le Ressuscité à la fin de l’évangile selon Matthieu, nous avons entendu Isaïe s’exclamer : Comme ils sont beaux sur les montagnes, les pas du messager, celui qui annonce la paix ! Mot à mot : qu’ils sont beaux, les pieds de celui qui annonce la paix ! C’est important, des pieds ! En offrant l’hospitalité à trois personnages mystérieux, Abraham leur a proposé de se laver les pieds, empoussiérés par la marche. Et Jésus a lavé ceux de ses disciples la veille de sa mort. Quant à frère Dominique, il a eu bien besoin de ses pieds pour partir sur les routes et annoncer la Bonne nouvelle du Christ, face à l’hérésie cathare qui niait l’Incarnation et considérait la chair comme mauvaise. Car l’Évangile n’est pas un corps de doctrines, mais un corps de chair : celui du Christ et, à sa suite, celui de ses disciples. Un corps avec un cœur brûlant de l’amour même de Dieu. De ce Corps du Christ nous sommes tous membres, unis dans un même Esprit.

Dimanche dernier, j’ai fêté le cinquième anniversaire de mon arrivée à l’abbaye de Boscodon en tant que membre résident. Après ces années passées dans ce lieu exceptionnel, je m’apprête à rejoindre fin octobre une communauté de frères, le couvent de Lille. Un beau couvent des années 60, qui depuis un an est redevenu le lieu de noviciat de la province de France (Paris). Ce qu’il était au début de son existence, puisque c’est là que le frère Régis Bron a fait son noviciat en 1968. Or, ce cher fr. Régis m’a confié un jour son intuition : saint Dominique a dû passer par Boscodon ! Bien entendu, nous ne pouvons pas prouver la véracité de cette hypothèse, mais elle a toutes les chances d’être juste. Pour deux raisons.

Saint Dominique à Boscodon ?

Tout d’abord, l’architecture de cette abbatiale. Cette église est située en pleine montagne, en dehors de tout village ou hameau lors de sa construction, mais elle est bien trop grande pour la communauté monastique qui y priait. Les moines de chœur – qui chantaient l’office en grégorien – n’occupaient que la première partie de la nef, de la porte des convers au transept. Les deux tiers de la nef ne leur servaient donc pas, et les frères convers qui ne savaient pas le latin se tenaient près de leur porte. De plus, vous êtes entrés dans cette église par une porte située à l’ouest. Or, les moines y entraient par le cloître. La porte du fond prouve donc que cette église accueillait aussi des non moines. Et puisque ce n’était pas une paroisse, ceux-ci ne pouvaient être que des pèlerins. C’est très probablement l’archevêque d’Embrun qui a demandé aux premiers moines de Boscodon – venus pour mener une vie érémitique, à l’écart du monde ! – de construire une grande église, avec une hôtellerie, afin d’accueillir les nombreux pèlerins qui passaient par la vallée de la Durance. Car, avant les grands travaux des xixe et xxe siècles, cette vallée était la voie de circulation entre le sud de la France et l’Italie, l’antique voie romaine devenue le chemin des pèlerins.

Quant à saint Dominique, en bon religieux mendiant voué à la prédication, il a beaucoup marché à travers l’Europe. Et, à deux ou trois reprises au moins, nous savons qu’il est passé du Languedoc en Italie. Il a donc dû emprunter la vallée de la Durance. Et comme il l’avait fait à Cîteaux avec son évêque castillan, il a dû demander l’hospitalité dans les monastères qui jalonnaient sa route. Boscodon fut probablement une étape incontournable sur sa route vers Rome ou Bologne (où il est mort).

Saint Dominique nous rejoint donc dans cette merveilleuse abbatiale. Et même si la présence dominicaine, lancée à partir de Chalais dès l’année 1972, va s’amenuiser, elle ne va pas complètement disparaître, car j’espère y revenir pendant l’été, et peut-être même avec de plus jeunes frères ! Je n’oublie pas les mots de MgrCoffy, évêque de Gap lors de la réhabilitation de Boscodon ; ces mots que vous, Monseigneur, avez repris à votre compte : dans ce monde bouleversé, dans cette vallée radicalement transformée par la création du lac de Serre-Ponçon, il faut que Boscodon soit un lieu d’espérance. Les prières et mercis que les visiteurs d’un jour laissent dans le cahier déposé aux pieds de Notre-Dame de Boscodon prouvent que ce lieu attire, apaise, invite à l’intériorité, à la rencontre avec le Dieu de miséricorde prié et prêché par saint Dominique.

En effet, le premier biographe de saint Dominique, le Bx Jourdain de Saxe, évoque le rayonnement de son visage, tout imprégné par la joie de l’Évangile et la bonté de Dieu : « Parce que la joie du cœur rend joyeux le visage (Pr 15,13), l’équilibre serein de son être intérieur s’exprimait au-dehors par les manifestations de sa bonté et la gaieté de son visage[1]. » Un psaume ne dit-il pas : Qui regarde vers [le Seigneur] resplendira, sans ombre ni trouble au visage (Ps 34/33,6) ? Comme tout croyant habité par l’amour de Dieu, saint Dominique a eu un tel visage transfiguré. Le Bx Jean de Fiesole, dominicain plus connu sous le nom de Fra Angelico, l’a représenté assis et lisant l’Écriture, avec un visage paisible et doux, alors qu’il était en train de méditer la Passion du Christ. Car le Christ en croix était pour lui la clé des Écritures, et c’est pourquoi d’autres témoins ont rapporté qu’il « exhortait les frères de l’ordre à étudier sans relâche le Nouveau et l’Ancien Testament » ; et « il portait toujours sur lui l’Évangile de saint Matthieu et les Épîtres de saint Paul, et les étudiait beaucoup jusqu’à les savoir presque entièrement par cœur[2]. »

Dominique : un être habité, nourri, fortifié par la Parole de Dieu. Depuis Vatican II, l’exhortation à se nourrir de la Parole de Dieu s’est élargie à tous les croyants, et même à toute l’humanité. Notre Église devrait être un peuple habité par la Parole, rayonnant de cette joie que rien ni personne ne peut enlever (voir Jn 16,22). Revenons donc à l’Écriture, pour y puiser l’amour de Dieu et en devenir contagieux. Le monde de Dominique doutait de la beauté et de la bonté de la Création. Le monde dans lequel nous vivons est encore plus ravagé que jamais par la violence, l’injustice, la guerre et le non-sens. Alors, tous ensemble, à l’image de Dominique, soyons les témoins émerveillés et joyeux de la Bonne nouvelle apportée par Jésus, pour la gloire de Dieu et le salut du monde !

Amen.

4 octobre Jubilé de la nature à Boscodon

[1] Bienheureux Jourdain de Saxe, Libellus (Les origines de l’Ordre des Prêcheurs), § 103, dans Saint Dominique et ses frères. Évangile ou croisade ? Textes du xiiie siècle présentés et annotés par M.-H. Vicaire, o.p (Chrétiens de tous les temps 19), Paris, Éd. du Cerf, 1967, p. 129.

[2] Dépositions de Bologne, § 29, dans Saint Dominique. La vie apostolique. Textes présentés et annotés par M.-H. Vicaire, o.p (Chrétiens de tous les temps 10), Paris, Éd. du Cerf, 1965, p. 55.