Paroles du Pape Léon encourageant les solidaires de l’accueil des exilés

Le pape Léon XIV s’exprime sur l’accueil des exilés :

Ces exilés qui passent par nos montagnes - Par Mgr Xavier Malle

Les solidaires qui accueillent « les exilés qui passent par nos montagnes » peuvent être encouragés par les paroles récentes du pape Léon XIV. Certains se demandaient s’il continuerait dans la lignée de son prédécesseur le Pape François. Ses paroles témoignent que l’attention du Pape François pour les exilés fait entièrement partie de la Doctrine Sociale de l’Eglise et n’est pas une attention passagère.

+mgr Xavier Malle, auteur de Ces exilés qui passent par nos montagnes


LETTRE ENCYCLIQUE DU PAPE LÉON XIV MAGNIFICA HUMANITAS,

sur la sauvegarde de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (magnificahumanitas.org/fr)

Paragraphe concernant l’accueil des exilés

  1. La situation des migrants, des réfugiés et de tous ceux qui sont contraints de se déplacer en raison de la pauvreté, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales constitue aujourd’hui un test décisif pour la justice sociale. La manière dont une société les traite révèle si son idée de la justice est guidée par la peur ou par la fraternité. Le Pape François invitait à reconnaître dans les migrants non pas simplement un problème à gérer, mais « une image vivante du Peuple de Dieu en marche », des personnes dotées de dignité, de ressources et de rêves, ayant droit à être traitées avec respect et désireuses de devenir partie prenante des sociétés qui les accueillent. La justice sociale, dans ce domaine, implique au moins deux engagements complémentaires. D’une part, préserver le droit à l’espoir de ceux qui sont contraints de partir en garantissant des voies sûres et légales, des conditions d’accueil dignes, des parcours d’intégration concrets. D’autre part, promouvoir également le droit de rester sur sa propre terre en paix et en sécurité, en s’attaquant aux causes profondes qui poussent à la migration, y compris celles liées aux injustices économiques et à la crise climatique. Lorsque ces droits sont respectés, les migrations peuvent devenir une occasion de rencontre et d’enrichissement mutuel entre les peuples.

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VOYAGE APOSTOLIQUE DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIV EN ESPAGNE

à Grande Canarie sur l’accueil des exilés

(6-12 JUIN 2026)

RENCONTRE AVEC LES STRUCTURES D’ACCUEIL DES MIGRANTS

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

Port d’Arguineguín (Las Palmas de la Grande Canarie)
Jeudi 11 juin 2026

 

Chers frères et sœurs,

Nous venons d’entendre l’un des passages les plus exigeants de l’Évangile. Nous savons que ce même chapitre contient également un avertissement qu’aucun croyant ne peut prendre à la légère (Mt 25, 41-45). Aujourd’hui, au bord de la mer, la Parole prend tout son sens: tant de vies blessées arrivent ici, dépouillées de presque tout, mais jamais de leur dignité. Ici, l’Évangile nous arrache à notre confortable position de spectateur et nous met en face du frère qui arrive. Il nous demande si nous avons su reconnaître le Christ en ceux qui débarquent, marqués par la peur, la faim, la violence, après le désert, la nuit et la mer.

Comme vous pouvez le voir, je porte à ma main l’anneau, que l’on appelle “du Pêcheur”. Son nom même nous conduit au lac de Galilée, où le Christ a appelé Pierre et lui a dit : «Désormais, tu seras pêcheur d’hommes» (Lc 5, 10). L’Église a interprété ce verset comme une image de sa mission. Mais ici et dans des lieux comme dans El Hierro, ce mandat prend une force littérale et douloureuse. Cette île, petite en terme de superficie mais grande en terme d’humanité, a vu arriver des milliers de personnes arrachées à leur terre et confiées à la fragilité d’une pirogue. Ici, il y a des personnes récupérées de la mer et des corps sans vie repêchés des eaux. C’est pourquoi le Successeur de Pierre ne peut se désintéresser de ces quais. L’Église ne peut ignorer ces eaux ni aucun lieu où la faim, la soif, la violence, la peur ou l’exil continuent de porter atteinte à la dignité humaine. Les disciples de Jésus ne peuvent ignorer la clameur de ceux qui crient dans la nuit.

Dans le langage biblique, la mer peut être image de menace, d’obscurité et de chaos. C’est là qu’apparaissent le Léviathan, figure de la force qui dévore, et Rahab, nom qui évoque l’orgueil des puissances qui s’élèvent contre Dieu et contre la vie (cf. Ps 74,13-14; 89,10-11; Is 27,1; 51,9; Jb 26,12). Aujourd’hui encore, des monstres rôdent sur ces mers: des mafias qui font commerce du désespoir, des trafiquants qui réduisent en esclavage des femmes et des enfants, et l’indifférence de nombreux individus qui laissent les pauvres être engloutis par l’exploitation ou l’oubli.

 

Mais la foi ne reste pas paralysée face à la puissance de la mer. Nous croyons en un Dieu qui dompte le chaos, met un terme au mal et ouvre une voie là où la mort semble s’imposer. C’est ce qu’a vécu le peuple d’Israël, en traversant la mer Rouge pour sortir de l’esclavage et marcher vers la liberté (cf. Ex 14, 21-31). Et nous le contemplons en Jésus-Christ qui marche sur les eaux et, face à la tempête, prononce une parole souveraine: «Silence, tais-toi!» (Mc 4, 39; cf. Mt 14, 25-27). Cette voix continue de résonner contre les forces qui dévorent, asservissent et rejettent tant de nos frères et sœurs. Là où le Christ ordonne à la mer de se taire, l’Église ne peut rester muette face à ceux qui sont abandonnés à ses flots.

 

Merci, pour ces témoignages, pour nous avoir rappelé ce que signifie sauver des vies. Merci à María de nous rappeler ce que la Caritas, les paroisses et tant de personnes accomplissent chaque jour. Tes paroles nous montrent où commence la conversion du regard: lorsque le migrant cesse d’être “un de plus”, cesse d’être une catégorie et un chiffre. Ce n’est qu’alors que nous comprenons que cette petite fille pourrait être notre fille, que ces visages font partie de notre famille; et alors, la conscience n’a plus d’excuses.

 

La miséricorde commence par de petits gestes: parfois par quelques biscuits et un peu de lait; d’autres fois, par cinq pains et deux poissons (cf. Mt 14, 17-21). Il ne s’agit pas de tout résoudre, mais de tout remettre entre les mains de Dieu et d’être présents là où l’être humain souffre, là où les ressources ne suffisent pas et où il n’y a pas de langue commune, mais où les gestes peuvent encore parler. Merci du fond du cœur à tous ceux qui participent aux sauvetages, à l’accueil et à l’accompagnement, témoignant ainsi que la miséricorde concrète peut sauver et changer des vies.

 

Chère Blessing, tu n’es certes pas ici aujourd’hui, mais ta voix, elle, oui. Merci de nous avoir partagé ton histoire. Ton nom signifie bénédiction et nous rappelle que chaque vie humaine est une bénédiction de Dieu. Personne ne peut l’acheter, la vendre, l’utiliser ou la rejeter, car en chaque personne resplendit l’image et la ressemblance du Créateur (cf. Gn 1, 27). Tu nous as dit que tu avais quitté ton pays non pas parce que tu le voulais, mais parce que tu n’avais pas d’autre choix. Dans tes paroles, nous entendons le drame de tant de personnes contraintes de partir parce que la pauvreté, la guerre, la menace ou l’exploitation leur ont fermé toutes les voies.

 

Je voudrais que ce message te parvienne, à toi et à tant de femmes victimes de la traite et de l’exploitation: si d’autres ont mis un prix sur ton corps, Dieu n’a jamais cessé de te considérer comme quelqu’un d’inestimable. S’ils ont voulu t’enfermer dans un passé de souffrance, Dieu continue de prononcer sur toi une promesse d’avenir. S’ils t’ont traitée comme une chose, l’Église veut te dire aujourd’hui: tu es une fille, tu es une sœur, tu es une bénédiction. Ta vie n’appartient pas à ceux qui t’ont fait du mal; ton corps n’appartient pas à ceux qui ont abusé de toi; tes jours n’appartiennent pas à ceux qui ont voulu les enchaîner dans la peur. Ta vie appartient à Dieu et conserve une dignité qu’ils ne peuvent t’arracher. Et nous, nous voulons cheminer avec toi jusqu’à ce que cette vérité redevienne plus forte que la douleur.

 

Chers migrants, avant de vous dire autre chose, je veux m’incliner devant votre dignité. Vous n’êtes ni des numéros ni des dossiers. Vous êtes des personnes avec une famille et une maison laissées derrière vous; avec des rêves que personne n’a le droit de mépriser. Mais je veux aussi vous dire que votre vie doit être protégée. Ne livrez pas votre existence à ceux qui en font un commerce. Ne croyez pas ceux qui vous promettent des paradis faciles en échange de votre corps ou d’argent, de votre silence ou de votre liberté. Ces fausses promesses sont des “chants de sirènes, des industries de la mort.

Ce drame doit devenir un examen de conscience : pour les pays d’origine, qui doivent créer les conditions de paix, de justice et de développement ; pour les pays de transit, appelés à protéger et non à laisser les plus faibles aux mains de réseaux criminels; pour l’Europe, qui ne peut proclamer la dignité humaine et s’habituer à ce que la Méditerranée et l’Atlantique soient des cimetières sans pierres tombales; pour la communauté internationale, appelée à une coopération efficace et persévérante.

 

L’Église aussi doit se laisser interpeller. L’accueil du migrant ne peut être une question secondaire ni être délégué uniquement à quelques bénévoles. Nous nous agenouillons devant l’autel pour adorer le Christ présent dans l’Eucharistie, de qui nous recevons la force et la motivation pour vivre la charité; c’est pourquoi nous ne pouvons ensuite “passer au large” des pirogues et des barques, car de la prière jaillit tout service et vers elle revient tout engagement (cf. Lc 10, 31-32).

Depuis cette île, je voudrais que la voix de ceux qui se sont exprimés aujourd’hui parvienne à ceux qui ont entre leurs mains des responsabilités décisives — autorités civiles, parlements, gouvernements et organisations internationales —, ainsi qu’aux communautés chrétiennes, aux autres traditions religieuses et à tous les hommes et femmes de bonne volonté. Il ne suffit pas de gérer les arrivées, de communiquer des chiffres, de renforcer les frontières ou de déplorer les morts une fois qu’elles se sont produites. Chaque bateau qui arrive ne transporte pas seulement des migrants; il apporte avec lui une question: quel monde avons-nous construit, si tant de frères doivent risquer la mort pour trouver la vie?

 

La dignité humaine exige des voies légales et sûres, le secours et l’assistance, la coopération réelle contre les trafiquants, la protection effective des victimes, des processus sérieux d’accueil et d’intégration, et des politiques qui permettent à chaque personne de vivre dignement sur sa propre terre. S’il existe un droit de chercher refuge lorsque la vie est menacée, il existe aussi le droit de ne pas avoir à migrer: le droit de rester chez soi sans faim, sans guerre, sans persécution, sans violence, sans que la terre devienne inhabitable, sans que la corruption vole le pain des pauvres, sans que les armes détruisent l’avenir des enfants. Nous ne pouvons pas nous accoutumer à compter les morts. La dignité humaine n’a pas de passeport et ne perd pas de sa valeur lorsqu’elle franchit une frontière.

 

Que le Dieu qui, au soir de notre vie, nous jugera sur l’amour (cf. saint Jean de la Croix, Avis et sentences spirituelles, n. 59) nous accorde de le reconnaître aujourd’hui dans les pauvres et les étrangers, et nous libère de l’attitude consistant à regarder la douleur d’autrui comme si elle ne nous concernait pas. Que Notre-Dame du Carmel accompagne ceux qui sont arrivés, console ceux qui ont perdu leurs proches, soutienne ceux qui les accueillent et éveille en nous tous le courage de la miséricorde.

 

Et que l’histoire n’ait pas à nous accuser d’avoir fait de la douleur de ceux qui souffrent un paysage habituel de nos côtes. Car aujourd’hui, ici, au bord de la mer, chaque vie qui arrive nous demande ce qu’il reste de notre humanité. Tôt ou tard, cela se saura: si nous avons su la préserver ou si nous avons laissé l’indifférence parler à notre place. Merci beaucoup.

 

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VISITE PASTORALE DU PAPE LÉON XIV À LAMPEDUSA

SAINTE MESSE – HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE

Terrain de sport « Arena » à Salina
Samedi, 4 juillet 2026

La visite de Léon XIV à Lampedusa en une minute sur l’accueil des exilés

Chers frères et sœurs,

Dieu nous aime toujours en premier. La beauté de la mer, de cette île et de vos visages est le reflet de son initiative gratuite : l’amour nous précède, nous entoure et nous rassemble. Je suis reconnaissant au Seigneur de pouvoir vous rendre visite, sur les traces du Pape François, qui, le 8 juillet 2013, avait voulu se rendre à Lampedusa pour son premier voyage en tant que Successeur de Pierre.

Les Apôtres, comme vous le savez, ont sillonné la Méditerranée et ont fait l’expérience de l’hospitalité des habitants de ses îles et de ses côtes, carrefour de civilisations depuis des millénaires. L’Évangile résonne là où les peuples se rencontrent, où les personnes s’accueillent mutuellement, où leurs destins s’entremêlent, où les différentes cultures entrent en dialogue. En revanche, il se tait là où chacun fait de lui-même une île, là où le contact est évité, où l’échange est interrompu. En ce sens, la parabole du bon Samaritain, qui vient d’être proclamée, décrit une histoire qui se poursuit (cf. Lc 10, 25-37) et l’encyclique Fratelli tutti nous a aidés à la relire à la lumière des circonstances historiques dramatiques dans lesquelles nous sommes encore plongés. La Parole de Dieu est toujours d’actualité et nous entraîne dans une conversation dont nous sortons transfigurés. Comment répondrons-nous donc à l’amour de celui qui nous a aimés le premier ?

Chers amis, aujourd’hui, Lampedusa et Linosa se trouvent sur une route aussi dangereuse que celle qui descendait de Jérusalem à Jéricho (cf. v. 30). Ici, vous avez vu non pas un seul, mais des milliers d’êtres humains tombés entre les mains de brigands les dépouillant de tout, les rouant de coups jusqu’au sang, puis s’en allant en les laissant à demi morts (cf. Lc 10, 30). La mer a recueilli les autres, ceux qui n’ont pas réussi à atteindre la destination qu’ils espéraient. Nous ressentons cependant leur présence, qui nous interpelle tout autant que celle de ceux qui ont débarqué, et qui ont besoin d’attention et de secours. Avant toute considération intellectuelle et toute conviction idéologique, en effet, la rencontre avec ceux qui sont étendus devant nous, dépouillés de tout, appelle à la proximité. La Lettre aux Hébreux nous dit : « Souvenez-vous […] de ceux qui sont maltraités, car vous aussi, vous avez un corps » (He 13, 3). C’est là le cœur de la parabole évangélique : on devient prochain, on se fait prochain (cf. Lc 10, 36-37) !

Je suis venu vous remercier, frères et sœurs de Lampedusa, pour la proximité que beaucoup d’entre vous ont choisi de manifester. Le miracle de la compassion s’est à nouveau produit – « Il le vit et fut saisi de compassion » (v. 33) – : une révolution intérieure qui fait naître en nous le « sentiment » de Dieu et élargit nos pensées, notre cœur et notre vie. Je remercie les bénévoles, les associations réunies au sein du Forum Lampedusa Solidale, les institutions civiles, les garde-côtes, les maires et les administrations qui se sont succédé au fil du temps ; merci aux diacres, aux prêtres, aux religieux, aux médecins, aux psychologues, aux éducateurs ; merci aux forces de sécurité et à tous ceux qui, avec ou sans le don de la foi, ont choisi d’aimer ensemble. Oui, car c’est parmi vous que l’amour s’est organisé, cet amour dont la compassion, qui voit le frère en mer, est comme le premier frémissement, l’appel profond à oser ce que vous n’auriez jamais imaginé. Je salue les personnes migrantes qui sont ici : elles-mêmes n’ont pas seulement reçu, mais ont souvent fait preuve de solidarité au cours de leur voyage, comme des pauvres qui aident les plus pauvres. Merci, frères et sœurs, car il n’y a rien d’évident dans votre manière de vous faire proches des autres, rien d’automatique.

La parabole nous le dit : l’amour réside toujours dans la liberté, et la liberté réside dans les décisions. Il y a aussi ceux qui choisissent de ne pas se rendre prochains et ceux qui décident de ne pas décider. Les morts de cette mer sont victimes tant des décisions prises que des décisions qui n’ont pas été prises. Le désintérêt pour le bien commun et la corruption dans les pays d’origine, un système économique mondial qui engendre pauvreté et exclusion, la peur qui alimente les préjugés et le mépris, l’idée que ces problèmes ne nous concernent pas, les calculs criminels de ceux qui tirent profit du drame d’autrui, le passage lent et difficile d’une simple gestion des urgences à l’élaboration de politiques cohérentes et partagées : tout cela reproduit aujourd’hui, dans le récit évangélique, la hâte de “passer outre” (cf. vv. 31-32).

Dans la parabole, un prêtre se trouve là « par hasard » (v. 31), suivi d’un lévite. Tous deux voient, mais passent leur chemin. Malheureusement, à toutes les époques, il y a toujours ceux qui ont peur de se contaminer au contact des autres, niant ainsi – même face à la souffrance et à la mort – notre origine commune en Dieu, la dignité infinie de chaque être humain et l’appel à un amour sans limites. Il est temps de reconnaître et d’affirmer que l’appartenance religieuse ne doit jamais devenir un motif de discrimination, comme si la foi avait des frontières et n’était pas, au contraire, un appel universel au salut. Là où il y avait des murs de séparation, le Christ les a abattus (cf. Ep 2, 14). Il n’y a pas d’amour de Dieu sans amour du prochain, et il n’y a pas de prochain si je ne me rapproche. S’arrêter, s’émouvoir, s’abaisser, pleurer face à la douleur d’autrui – comme l’a fait Jésus – c’est entrer dans le mouvement de l’amour, celui dans lequel Dieu s’est révélé.

Chers amis, celui qui se laisse emporter par cette dynamique de compassion et de miséricorde commence à vivre autrement, à être citoyen autrement, à travailler autrement. C’est alors que peut véritablement naître la civilisation de l’amour, celle envisagée par mes saints prédécesseurs Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II. Aux côtés d’un grand nombre de prophètes et de martyrs du siècle dernier, ils ont compris que, face aux abîmes du cœur humain et aux horreurs de la guerre, seule la miséricorde sait répondre par de nouveaux départs. Aujourd’hui, portés par ces géants, nous sommes entrés dans un millénaire où il s’agit de donner une forme spirituelle, culturelle, juridique, politique et économique à la civilisation de l’amour. Que l’immensité de la souffrance dont nous sommes témoins nous fasse saisir le caractère radical de cet appel.

À l’exemple du Samaritain, nous pouvons changer de programme et de direction. Plus encore que le Samaritain, nous disposons de ressources et d’opportunités pour donner une réalité historique à l’espérance. Lui « s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui » (Lc 10, 34). Nous avons, de la même manière, à reconnaître que « la civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation » (Lett. enc. Magnifica humanitas, n. 213). Vous en êtes les témoins, amis de Lampedusa ! Ici, en échangeant avec vous, on comprend mieux notre époque et chacun peut vérifier l’orientation de sa propre vie. « Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité […]. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention) » (ibid., n. 212).

C’est donc depuis ce coin reculé de l’Europe, sur la mer Méditerranée, que l’on perçoit le mieux l’appel historique que le phénomène migratoire adresse aux sociétés européennes. Sur ce point également – tout comme sur ceux de la transition écologique et de la promotion de la paix –, l’Europe dispose d’un potentiel unique qui lui vient de son histoire et de sa culture, et donc d’une responsabilité tout aussi grande. De par sa situation géographique et son cadre institutionnel, l’Europe est en mesure – dans ce domaine – d’aborder la crise de manière organique, en inscrivant les premiers secours dans un plan stratégique à long terme, capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants tout en œuvrant pour le développement, afin que personne ne soit contraint d’émigrer. Tout cela en veillant au respect de la dignité de chaque personne. C’est une mission qui incombe aux institutions publiques, mais aussi à l’ensemble de la société civile et à l’Église.

Sœurs et frères, comme je le disais récemment à Ténérife, lors de mon Voyage apostolique en Espagne, à Lampedusa aussi, la culture de l’accueil revêt une dimension touristique qui – malheureusement – peut se sentir menacée par les routes migratoires et se développer dans l’indifférence, voire en opposition à leurs aspects dramatiques. Pour beaucoup, en effet, les vacances ne sont qu’un moment de distraction, de légèreté, d’insouciance. Il semble alors qu’il faille ériger un mur invisible entre la mer des naufragés et celle des vacanciers. Ayez l’audace de penser autrement. Peu à peu, avec créativité, vous parviendrez à faire en sorte que quiconque passe un moment, même de repos, sur cette île, puisse devenir plus humain en se mesurant à votre charité, à ce que la mer vous a enseigné, aux rencontres qui vous ont formés. Il y a en effet un véritable repos là où l’on retrouve le sens de la vie ; et un véritable bien-être lorsque l’économie est juste et fraternelle. Dans cette économie, le souci de la création et l’amitié sociale se fondent en une synthèse que l’humanité recherche aujourd’hui.

La première Lecture nous a rappelé qu’en pratiquant l’hospitalité, « certains, sans le savoir, ont accueilli des anges » (He 13, 2). Soyez donc, à votre petite échelle, une prophétie de ce vers quoi nous pouvons tendre ensemble à plus grande échelle. Vous en serez les premiers bénéficiaires, ainsi que vos familles, en surmontant les divisions et les divergences que seule la charité peut faire disparaître. Que la paroisse, en particulier, soit une communauté où, à l’école de l’Évangile, on apprend ensemble à accueillir, à accompagner et à intégrer, dans un esprit de communion.

Nous avons ici, près de l’autel, l’image de Notre-Dame de Porto Salvo, Patronne de Lampedusa. Savez-vous peut-être que saint Augustin aimait décrire la vie humaine comme une navigation en mer déchaînée et son destin comme un port sûr et tranquille ? Ne nous laissons pas vaincre par la peur, mais considérons les efforts quotidiens comme un temps d’opportunités et de témoignage. Que votre foi, chers amis, soit donc renforcée par ces années d’épreuves et d’engagement généreux. Que cette image vénérée revienne vous parler avec la force d’autrefois, lorsque ceux qui vous ont transmis cette dévotion se confiaient à l’intercession de la Vierge avec une sincérité absolue. Nous avons tous en Dieu un port sûr, et chaque communauté chrétienne est appelée à en être le reflet sur terre. Et à vous, communautés de Lampedusa et de Linosa, que ne vous manque jamais le souffle de la foi, de l’espérance et de la charité : « O’scià ! » [Salut typique des habitants de Lampedusa].

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