La Demeure, les demeures, demeurez – Homélie pour l’ordination diaconale de Joseph NGuyen

Samedi 27 septembre 2025 – Fête de Saint Vincent de Paul

Homélie pour l’ordination diaconale Joseph Nguyen en la cathédrale d’Embrun

« Ils accompliront le service de la Demeure », dit le Seigneur à Moïse dans le livre des Nombres.

« De quel amour sont aimées tes demeures », chante le psalmiste.

« Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour », promet Jésus dans l’évangile selon st Jean.

En choisissant les textes de votre ordination diaconale, cher Joseph, parmi ceux proposés par le rituel des ordinations, peut-être aviez-vous repéré que trois d’entre eux emploient ce mot ou ce verbe de demeure, demeurer.

Alors il me semble intéressant de me pencher un peu sur l’usage biblique de ce mot, puis d’en tirer des pistes pour votre diaconat.

1- D’abord approfondissons l’usage biblique de ce mot, remarquons que le peuple hébreu biblique a toujours été en mouvement :

nomade, puis exilé, sans jamais vraiment expérimenter ce que signifie ‘demeurer’. Et pourtant ce peuple, toujours en marche, rêve de se reposer des fatigues du désert. Il voudrait s’installer et vivre en paix dans la terre que Dieu lui a promis. À chaque étape il pense dresser ses tentes pour une demeure sûre. Mais le Seigneur détruit ses demeures pour le châtier et le ramener au désert. Ainsi ‘demeurer’ est un idéal, toujours espéré, mais jamais atteint qui ne trouvera son accomplissement qu’en Dieu. (Source : Vocabulaire de Théologie Biblique.)

En notre temps, ‘demeurer’ reste un idéal inaccessible pour beaucoup de nos frères et soeurs humains, quand on pense aux exilés, et l’exil a été vécu par beaucoup de vos concitoyens vietnamiens. On pense à un autre exemple dramatique et insupportable, à l’exil sans cesse recommencé des habitants de Gaza. (Le Saint-Siège – nom juridique international de notre l’Eglise – parle d’État de Palestine à partir de l’admission de la Palestine à l’ONU comme État observateur non membre en novembre 2012, et le reconnaît officiellement en 2015 – il y a 10 ans. Léon XIV appelle à une solution pacifique pour régler le conflit et le Saint-Siège continue à défendre la solution à deux États.)

L’appel du Pape pour Gaza: «Il n’y a pas d’avenir fondé sur la violence, l’exil forcé, la vengeance»

Certains ont cependant renoncé volontairement à demeurer, et je pense aux prêtres, diacres et religieuses qui changent de mission régulièrement, ou encore aux missionnaires qui viennent chez nous, comme vous chers prêtres venus d’autres diocèses ou d’autres continents, vous chères soeurs de la Salette et de la Providence, venues porter la bonne nouvelle dans nos montagnes que vous avez appris à aimer. Merci pour votre disponibilité. Je pense aussi aux nombreux volontaires de la solidarité internationale, partis avec la DCC ou Fidesco, partager leur joie de croire et leurs talents professionnels avec les plus pauvres. Et bien sûr, vous me voyez venir, il y a vous, cher Joseph, arrivé du lointain pays du Dragon, surnom donné à votre pays, le Vietnam. Il fallait du courage pour quitter votre famille et vos habitudes et vous inculturer dans un autre mode de vie, suivant les traces du père Jean-Baptiste Tran.

Permettez-moi un mot pour vos parents. Chère madame et cher monsieur, c’est une joie que vous ayez pu nous rejoindre. AU nom des catholiques des Hautes-Alpes, il me faut vous remercier. Car nous entrevoyons le sacrifice que le départ du jeune Joseph pour l’Europe a représenté, pour vous et pour le frère et les deux sœurs de Joseph dont il est l’aîné. Ils sont en pensée avec nous ce matin. Vous l’avez laissé libre de partir pour répondre à l’appel surnaturel de Dieu qui le voulait à son service. Merci chers parents. J’aime dire aux parents de prêtres et de consacrés qu’ils ont une vocation de parents de prêtres et de consacrés. Mais souvent ils ne découvrent leur vocations que plus tard et leur souffrance est dans cet intervalle. Vous découvrirez le lien particulier qui unit un père, une mère, et leur enfant consacré, prêtre ou religieuses. Merci chers parents de Joseph, chers parents de prêtres et de religieuses. C’est le plus beau cadeau que Dieu puisse faire à votre famille.

Je reviens à la Bible : l’homme a pris conscience qu’il ne pouvait finalement demeurer alors qu’elle passe la figure de ce monde (1Co 7,31). Éternel, voyageur, l’homme ne peut pas demeurer ici-bas, il ne dure pas. Comme toute chair, semblable à l’herbe, sa vie est courte, il se fane et meurt. Le Christ a prévenu ses disciples : « le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » (Matthieu 24, 35). L’actualité géopolitique, tout comme le dérèglement climatique nous montrent combien tout est fragile, à commencer par la paix. Le chrétien sait que sa demeure terrestre n’est qu’une tente d’où il devra déloger pour aller prendre domicile auprès du seigneur. On le voit, Dieu seul demeure, il demeure dans la demeure sainte et éternelle des cieux. Il est la force des hommes selon l’expression du palmiste : « heureux les hommes dont tu es la force des chemins s’ouvrent dans leur cœur. »

2- Tirons maintenant quelques pistes pour votre diaconat de ce substantif et de ce verbe demeure et demeurer. Reprenons les trois textes.

1er texte / « Ils accompliront le service de la Demeure », dit le Seigneur à Moïse dans le livre des Nombres, utilisant le substantif au singulier, la demeure. Moïse précise qu’ « ils prendront soin de tous les objets se trouvant dans la tente de la Rencontre ». La Samaritaine avait permis à Notre Seigneur Jésus-Christ d’expliquer qu’on pourrait faire monter des sacrifices ailleurs que sur le mont Garizim, la montagne sainte de Samarie, et que dans le Temple de Jérusalem : « l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père » (Jean 4,23).

Le service de la Demeure, ce sera bien sûr votre service à l’autel, mais c’est avant tout le service de la prière. Aujourd’hui vous vous engagez à prier quotidiennement le bréviaire. Le pape Léon a dit aux jeunes à son homélie de la messe du Jubilé des jeunes cet été à Rome : « Très chers jeunes, notre espérance, c’est Jésus. (…) Restons unis à Lui, restons dans son amitié, toujours, en la cultivant par la prière, l’adoration, la communion eucharistique, la confession fréquente, la charité généreuse ». Ce qui est valable pour les jeunes est valable pour tous les chrétiens et donc aussi pour un diacre ou un prêtre ! C’est d’abord pour entretenir le lien vital avec la Sainte Trinité et c’est donc aussi pour porter du fruit. L’évangéliste st Jean, quelques versets avant l’évangile que nous avons proclamé, rapporte ces paroles de Jésus : « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en Moi. Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jean 15,4-5) Vous connaissez le grand danger de confondre « faire des œuvres pour Dieu » & « faire l’œuvre de Dieu ». Faire des œuvres pour Dieu, vous vous y épuiserez sans grands résultats, mais faire l’œuvre de Dieu sera votre joie si vous êtes ancré dans la prière. « En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Cet engagement des apôtres en choisissant les diacres, entendu dans notre seconde lecture, n’excluent pas ces derniers de cette assiduité à la prière !

2ème texte / « De quel amour sont aimées tes demeures », chante le psalmiste, utilisant le substantif au pluriel, tes demeures. Au pluriel, pour les demeures de Dieu, nous pensons bien sûr aux églises de pierre, aux communautés chrétiennes et à chaque chrétien. Les églises de pierre, vous les aimerez, vous y servirez.

Les demeures ce sont aussi les communautés chrétiennes : vous êtes envoyé à leur service. Et pour vous ce sera les paroisses saint Marcellin de l’Embrumais et saint Dominique du Savinois.

La toute première communauté que vous rejoignez par votre ordination, c’est la fraternité diaconale. En effet, « l’ordination vous intègre à un groupe d’homme qui ne se sont pas choisis, mais qui sont devenus frères diacres par passion, par appel et par grâce. Ce ne sont pas les atomes crochus qui suscite la fraternité entre diacres, c’est l’appel de l’Église et le don de Dieu qui les consacre frères les uns des autres. » Ces paroles sont celles de Mgr Gérard Le Stang, dans la revue ‘Diaconat Aujourd’hui’ en juin dernier. Cette fraternité diaconale est aussi fondée sur la promesse de l’ordination diaconale, « promettez-vous de vivre en communion avec moi, et mes successeurs, dans le respect et l’obéissance ». « Ce lien à l’évêque, membre du collège qui succède aux apôtres de Jésus, rappelle combien cette fraternité est apostolique et missionnaire. » (G Le Stang, ibid)

Car les demeures, ce sont enfin chaque chrétien, et même plus largement tout être humain, créé par Dieu et racheté par Jésus. Un couple d’africain Rwandais dont la cause de béatification est en cours, Cyprien et Daphrose Rugamba, lui hutu et elle tutsi, a été tué dès les premières heures du génocide des Tutsis, avec 6 de leurs 10 enfants. Ils étaient en haut de la liste des tueurs, justement parce qu’ils appelaient à la fraternité universelle, par leur mariage, mais aussi par leurs paroles et leurs actes. Cyprien disait par exemple : « Notre ethnie, c’est celle de Dieu » ou encore « Tous le respect que je dois à Dieu, je te le dois. »

3ème texte / « Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour », promet Jésus dans l’évangile selon st Jean, utilisant le verbe demeurer. Les commandements sont résumés dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est une invitation à demeurer toute votre vie dans la proximité des pauvres. D’autant, cher Joseph, que vous êtes ordonné diacre un 27 septembre, en la fête de St Vincent de Paul, mort en 1660, 4 ans avant le début des apparitions de la Vierge du Laus. Je signale aussi que vous partagez avec St Vincent de Paul des racines paysannes et je salue au passage l’existence sur l’Embrumais de la Conférence St Vincent de Paul. A la fin de notre célébration, nous procéderons au tirage de la tombola qui va permettre à plus pauvres de participer au pèlerinage Jubilaire Fratello à Rome mi-novembre. Avec Monsieur Vincent, ce géant de la charité, « reconnaissons sur le visage de n’importe quel malheureux la face de notre Seigneur », selon la belle expression du martyrologe. Dans un entretien avec les sœurs de la Charité, il leur disait : « Si, à l’heure de votre oraison, le matin, vous devez aller porter une médecine, oh ! Allez-y en repos ; offrez à Dieu votre action, unissez votre intention à l’oraison qui se fait à la maison, ou ailleurs, et allez-vous-en sans inquiétude. (…) Ce n’est point quitter Dieu que quitter Dieu pour Dieu, c’est-à-dire une œuvre de Dieu pour en faire une autre, ou de plus grande obligation, ou de plus grand mérite. » Ne nous méprenons pas : encore faut-il être en oraison pour quitter l’oraison !

« Tout est lié » répétait le pape François à propos de l’écologie intégrale. « Tout est lié » dans notre vie de mission. Pour accomplir le service de la Demeure et le service des demeures que sont chaque âme, demeurons en Dieu. Amen !

Voici les lectures choisies par Josep

Première lecture (Nb 3,5-9)

Le Seigneur parla à Moïse. Il dit : « Fais approcher la tribu de Lévi : qu’elle soit à la disposition du prêtre Aaron pour l’assister. Les lévites prendront soin de tout ce qui est confié à sa garde, et à celle de toute la communauté ; devant la tente de la Rencontre, ils accompliront le service de la Demeure. Ils prendront soin de tous les objets se trouvant dans la tente de la Rencontre et de tout ce qui est confié aux fils d’Israël : ils accompliront le service de la Demeure. Tu donneras les lévites à Aaron et à ses fils ; c’est eux, les lévites, qui, parmi les fils d’Israël, leur seront entièrement donnés.

Psaume : 83 « Sans fin, Seigneur nous chanterons ton amour.»

De quel amour sont aimées tes demeures,

Seigneur, Dieu de l’univers.

Mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur ;

mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant !

Heureux les habitants de ta maison :

ils pourront te chanter encore !

Heureux les hommes dont tu es la force :

des chemins s’ouvrent dans leur cœur !

Seigneur, Dieu de l’univers, entends ma prière ;

écoute, Dieu de Jacob.

Dieu, vois notre bouclier,

regarde le visage de ton messie.

Deuxième lecture (Ac 6,1-7)

En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Ces propos plurent à tout le monde, et l’on choisit : Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche. On les présenta aux Apôtres, et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains. La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi.

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean. (Jn 15, 9-17) 

Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.   Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître.

Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres.