Le temps du tressaillement de joie – Un jubilé d’or de profession à l’abbaye de Rosans
Samedi 13 juin 2026 – Coeur Immaculé de Marie
Jubilé d’or de mère Marie Emmanuelle
11h00 Messe à l’abbaye de Rosans
Nous célébrons les 50 ans de profession de Mère Marie Emmanuelle, en la fête du Cœur Immaculé de Marie, au lendemain de la fête du Sacré Coeur.
Nous avons célébré hier – vendredi de la 3ème semaine après la Pentecôte – la miséricorde de Dieu qui a donné à l’Eglise le coeur du Christ Jésus en témoignage de son amour. C’est cette même miséricorde du Père qui donne à l’Eglise de contempler aujourd’hui le coeur de la mère de son Fils, modèle du coeur nouveau, modèle du coeur d’une moniale toute donnée à Dieu.
Mère Marie Emmanuelle, par Providence, vous êtes sous la protection de la Vierge : vous avez fait profession temporaire à l’abbaye de Jouques le 2 juillet 1976, alors fête de la Visitation, et profession solennelle le 25 mars 1979, jour de l’Annonciation. Votre nom de profession relie bien les deux coeurs de Jésus et de Marie, Marie Emmanuelle.
Nous savons à quel point la relation entre Jésus et sa mère peut nourrir notre contemplation.
Rappelons que dans toute la Bible, le coeur désigne la personne même. C’est le centre et la source de la vie intérieure de Marie, son être unique, resté immaculé toute sa vie terrestre, préservé par une conception immaculée. Cela lui a permis une intimité unique avec son fils.
J’ose une comparaison avec la relation unique que les parents de consacrés peuvent nouer avec leurs enfants consacrés au Seigneur, une fois dissipée la surprise de cette consécration. Je fais cette analyse dans une nouvelle lettre pastorale, qui sera distribuée dimanche 28 juin à l’issue de la messe d’ordination de Joseph N’Guyen à la cathédrale de Gap. Elle est intitulée : « Oser la vie avec le Christ, favoriser l’accueil d’une vocation sacerdotale ou religieuse dans nos familles. » C’est une relation très forte, différente de celle d’avec les enfants mariés.
La relation de Jésus avec ses parents, et inversement des parents avec Jésus, sont illustrées par l’épisode du Recouvrement au Temple.
Dans sa lettre de 2002 sur ‘le Rosaire de la Vierge Marie’, le saint Pape Jean-Paul II, écrivait que la récitation du Rosaire consistait en la contemplation du Christ avec les yeux de Marie. Je vous cite un passage magnifique : « À partir de (la nativité), son regard, toujours riche d’un étonnement d’adoration, ne se détachera plus de Lui. Ce sera parfois un regard interrogatif, comme dans l’épisode de sa perte au temple : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? » ; ce sera dans tous les cas un regard pénétrant, capable de lire dans l’intimité de Jésus, jusqu’à en percevoir les sentiments cachés et à en deviner les choix, comme à Cana ; en d’autres occasions, ce sera un regard douloureux, surtout au pied de la croix, où il s’agira encore, d’une certaine manière, du regard d’une “femme qui accouche”, puisque Marie ne se limitera pas à partager la passion et la mort du Fils unique, mais qu’elle accueillera dans le disciple bien-aimé un nouveau fils qui lui sera confié ; au matin de Pâques, ce sera un regard radieux en raison de la joie de la résurrection et, enfin, un regard ardent lié à l’effusion de l’Esprit au jour de la Pentecôte. » Au temple quand Jésus avait 12 ans, c’est donc un regard d’étonnement. Un peu comme celui qu’elle lança à l’ange Gabriel : « comment cela se fera t’il ? » Le plan de Dieu est bien mystérieux. Il était tellement étonnant cet enfant !
Contemplons l’inverse : le regard de Jésus sur ses parents. C’est un autre étonnement : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Les biblistes relèvent ici un noeud de l’articulation entre la divinité du Christ et son humanité. Il était déjà si unis à son Père des Cieux, qu’il ne pouvait imaginer que ses parents de la Terre le ne conçoive pas. « Sa mère, commente saint Luc, gardait dans son cœur tous ces événements. » Et JPII élargit la perspective à tous les moments de la vie terrestre de Jésus : « Marie vit en gardant les yeux fixés sur le Christ, et chacune de ses paroles devient pour elle un trésor: « Elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ». Les souvenirs de Jésus, imprimés dans son esprit, l’ont accompagnée en toute circonstance, l’amenant à parcourir à nouveau, en pensée, les différents moments de sa vie aux côtés de son Fils. Ce sont ces souvenirs qui, en un sens, ont constitué le “rosaire” qu’elle a constamment récité au long des jours de sa vie terrestre. » (§11)
Je me suis interrogé pourquoi la liturgie nous propose cette prophétie d’Isaïe en première lecture de cette messe du coeur Immaculée de Marie.
Le prophète écrit après le retour d’exil. Il souligne la joie des exilés de retour, mais il a aussi à résoudre une question, celle de l’incompréhension persistante entre ceux qui étaient restés à Jérusalem et ceux partis en exil. La juste attitude, si j’ose dire, c’est la louange : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. Car il m’a vêtue des vêtements du salut, il m’a couverte du manteau de la justice, comme le jeune marié orné du diadème, la jeune mariée que parent ses joyaux. » On a reconnu une des inspirations du Magnificat de Marie.
La liturgie nous dit finalement qu’après l’étonnement, la juste attitude c’est la louange. Etonnement devant nos difficultés, étonnement devant les guerres sans fin, étonnement devant la maladie qui surgit sans crier gare ; puis la louange : « Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. Car il m’a vêtue des vêtements du salut. »
Un jubilé d’or, n’est-ce pas le temps du tressaillement de joie ? Dont rappelez vous le pape François avait si bien parlé lors de son homélie au stade Vélodrome à Marseille en 2023, commentant le tressaillement de la Visitation : « Tressaillir c’est être “touché à l’intérieur”, avoir un frémissement intérieur, sentir que quelque chose bouge dans notre cœur. C’est le contraire d’un cœur plat, froid, installé dans la vie tranquille, qui se blinde dans l’indifférence et devient imperméable, qui s’endurcit, insensible à toute chose et à tout le monde, même au tragique rejet de la vie humaine qui est aujourd’hui refusée à nombre de personnes qui émigrent, à nombre d’enfants qui ne sont pas encore nés, et à nombre de personnes âgées abandonnées. Un cœur froid et plat traîne la vie de manière mécanique, sans passion, sans élan, sans désir. Et on peut tomber malade de tout cela dans notre société européenne : le cynisme, le désenchantement, la résignation, l’incertitude, un sentiment général de tristesse – tout à la fois : la tristesse, cette tristesse dissimulée dans les cœurs -. Quelqu’un les a appelées “passions tristes” : c’est une vie sans tressaillement. Celui qui est né à la foi, en revanche, reconnaît la présence du Seigneur, comme l’enfant dans le sein d’Élisabeth. Il reconnaît son œuvre dans le fleurissement des jours et il reçoit un regard nouveau pour voir la réalité. Même au milieu des difficultés, des problèmes et des souffrances, il perçoit quotidiennement la visite de Dieu et se sent accompagné et soutenu par Lui. » Peut-être pourrions-nous grader ces paroles comme un trésor pour nous en ce jubilé. Amen.

