Samedi 16 mai, Édouard Le Conte a été ordonné prêtre le jour même de son 29e anniversaire par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri. “Quel plus beau cadeau pouvais-tu recevoir pour ton anniversaire que celui que le Christ te fait en te choisissant pour son prêtre !” a-t-il dit à Édouard juste avant de l’ordonner.

La collégiale de Briançon n’avait pas connu d’ordination presbytérale depuis celle du père André Foy par Mgr Pierre Chagué en 1976.

Ci-dessous des photos de l’ordination, l’homélie de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, et le livret avec les textes de la célébration.

Des vidéos de la célébration peuvent être trouvées et visualisées ici.

diaporamas de la célébration

(deux séries)

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Si vous souhaitez des photos, les demander à scribe@diocesedegap.com

Homélie

de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri

Actes des Apôtres 12, 1-11
Psaume 33 (34)
2 Timothée 4, 6-8.17-18
Matthieu 16, 13-19

Mon cher Édouard,

Dans quelques instants, par les mains de ton évêque, le Christ fera de toi son prêtre. Comme cela a été le cas pour nous tous, c’est un pari un peu fou. Le pari de la foi, le pari de la folie de la croix du Christ. La folie de ceux qui ne veulent pas être juste des catholiques bon teints et bien-pensants, mais des amoureux de Dieu et des autres. Notre cœur se sclérose de ne pas aimer, alors nous voulons aimer à cœur perdu, à corps perdu. Nous voulons pouvoir dire à la fin de notre vie, comme saint Paul : « J’ai mené le bon combat. »

Avoir un cœur de pasteur est un travail de longue haleine, un combat. Car comme je l’ai dit tout à l’heure, dans quelques instants tu seras sacramentellement prêtre, mais ce sont les communautés dont tu auras la charge qui te permettront de le devenir pleinement. Elles seront le révélateur des dons reçus de Dieu et de ce que tu portes en toi.

Un prêtre français que je connais bien, mais d’un autre diocèse que celui de Gap et d’Embrun, parti en mission après des années de ministère en France, décrivait ainsi les combats des prêtres. Je le cite :

« Comme pour Jésus au désert, les prêtres sont, me semble-t-il, confrontés à trois grandes tentations : l’ambition ecclésiastique, la paresse spirituelle et le désespoir.

La première est facile à cerner, encore qu’elle puisse revêtir des formes très différentes et parfois beaucoup plus sournoises que le seul désir d’être reconnus et de briguer des postes prestigieux.

La deuxième tentation nous fait croire que, parce que nous avons déjà, d’une certaine manière, donné notre vie en acceptant d’être prêtres, il ne faut pas non plus trop nous en demander. Nous nous réservons alors une petite vie bien confortable, un peu routinière, nous négligeons la prière personnelle et le service des pauvres et nous devenons des vieux garçons un peu aigris, susceptibles, sûrs d’avoir raison et donc manquant cruellement de souffle vital.

Cette deuxième tentation est la porte ouverte à la troisième, le désespoir. À trop avoir voulu compter sur nos propres forces, l’échec de l’Église devient pour nous un échec personnel. Nous avons cru que nous pouvions sauver le monde et nous avions oublié que le Christ était le seul sauveur, et que le salut qu’il propose passe par le scandale de la croix. Alors nous sommes tentés par un désespoir qui ne peut se guérir que dans la conversion profonde : celle de comprendre enfin que sans Lui nous ne pouvons rien faire, que nos échecs, nos souffrances, nos humiliations, il les a lui-même vécues et il les porte encore en nous. Il nous suffit de le suivre, de le connaître et de le faire connaître, de l’aimer et de le faire aimer. Et si l’Amour n’est pas aimé, cela n’a rien de nouveau, c’était déjà le cas lorsque Jésus lui-même prêchait pendant le temps de sa vie terrestre. »

Fin de citation. Ces diverses tentations, les connaîtras-tu, Édouard ? En tout cas certains de tes aînés les ont connues, avec plusieurs de leur cours quittant le ministère, avec les églises se vidant au fil des ans, avec les funérailles l’emportant sur les baptêmes. Leurs jours n’ont pas tous été aussi euphoriques que la nuit où saint Pierre dans sa prison a vu ses chaînes lui tomber des mains. Quand on regarde des années plus tard les photos de sa propre ordination, on peut être tenté de chanter avec Charles Trenet : « Que restent-ils de nos amours ? Que restent-ils de ces beaux jours, une photo, vieille photo, de ma jeunesse. »

Oui, les années filent, et filent vite. Jeunes, pour ceux qui ont été ordonnés avant le concile, on allait à l’autel en chantant « Introibo ad altare Dei, ad Deum qui laetificat juventutem meam. » (J’avancerai vers l’autel de Dieu, vers Dieu qui fait la joie de ma jeunesse). Toi-même, aujourd’hui, tu envisages de manière joyeuse le jour de l’ordination et la « lune de miel » qui suivra. Et heureusement, ceci dit ! Je reprends tes propres mots : « Je vis dans l’espérance joyeuse de pouvoir m’approcher de l’autel de Dieu afin d’y accomplir le sacrifice sans cesse renouvelé pour la gloire de Dieu et le salut du monde. »

Mais plus tard, les années passant, ce sera peut-être un combat que de gravir les marches de l’autel. Le calice peut devenir bien lourd au moment de l’élévation. Pas en raison de son propre poids, non, mais en raison de notre faiblesse. Pas en raison de notre faiblesse physique, non pas même en raison de notre sentiment d’indignité – car le sentiment d’indignité peut être une comédie qu’on se joue –, mais en raison de notre médiocrité. Dans Journal d’un curé de campagne, Georges Bernanos dénonce « cette lente cristallisation, autour de la conscience, de menus mensonges, de subterfuges, d’équivoques. La carapace garde vaguement la forme de ce qu’elle recouvre, c’est tout ».

Surtout je t’en prie, Édouard, reste ce que tu es, ne te compose pas un personnage. Ce qui compte c’est la personne que tu es et non le personnage que tu pourrais interpréter. Que ce soit dans la manière de s’habiller, l’essentiel n’est pas là. Un prêtre on le reconnaît à la qualité de son cœur pas à l’habit qu’il porte. Dans la manière de célébrer, avec simplicité, avec humilité, j’ai envie de dire avec humanité. La liturgie n’est pas l’occasion de montrer ses talents d’acteurs ou le niveau de sainteté que l’on croit avoir atteint, le regard langoureux tourné vers le ciel, la tête un peu penchée sur le côté et une manière artificielle de lire les textes comme un extraterrestre.

À trop jouer un personnage, un prêtre au lieu d’être un vertébré, un homme debout, un ressuscité, risque d’être à la longue un invertébré : dur à l’extérieur, mou à l’intérieur, dur avec les autres, mou avec lui-même. Comment sortir de cette situation sinon en retrouvant le regard amoureux, oui je dis bien « amoureux », que l’on portait jeune sur le Christ et sur le monde, au point d’avoir voulu les embrasser tous deux d’une même étreinte ? « Ravive le don spirituel que Dieu a déposé en toi » (2 Tim 1,6) était le thème de la retraite animée par Mgr Renato Boccardo à Notre-Dame du Laus en janvier dernier.

Mais le calice pourra être lourd aussi pour toi, non pas en raison de quelque faute de ta part, mais en raison de la charge qui pèsera sur tes épaules. Voilà ce que disait la maman de Don Bosco peu après l’ordination de son fils : « Te voilà prêtre, mon petit Jean. Tu es près du Seigneur. Chaque jour, tu diras la messe. Rappelle-toi bien ceci : commencer à dire la messe, c’est commencer à souffrir. Oh, tu ne t’en apercevras pas tout de suite. Mais plus tard, tu penseras que ta mère avait bien dit. »

Même au sein du presbyterium et avec des amis prêtres, tu vivras la solitude. La solitude de ceux qui ont des responsabilités. La solitude aussi, et plus profondément, de ceux qui veulent faire la volonté de Dieu, suivre le Christ, et qui se heurtent à l’incompréhension. Jésus même durant sa vie public était en fait seul. Il marche au milieu des foules, il guérit, il ramène à la vie, il pardonne les péchés, il est proche des pécheurs. Mais cela surprend, dérange, étonne, fait grincer des dents. Même ceux qui le suivent n’arrivent pas à le comprendre. Ils cherchent à le faire entrer dans leurs cases, dans leurs petites idées préconçues. Ils cherchent à lui coller l’étiquette « Messie », mais un messie tel qu’ils le conçoivent. Il faut absolument qu’ils raccrochent Jésus à quelqu’un de connu, à une réalité du passé. Pour eux Jésus ne peut être que Jean-Baptiste, ou Élie, ou Jérémie ou l’un des prophètes, rien d’autre. Ils sont incapables de voir l’absolue nouveauté que Jésus vient apporter.

Oui, bien que vivant au milieu des foules, au plus profond de lui-même, Jésus est seul avec son Père. Seul le Père connaît le Fils. Et seul le Fils connaît le Père. Jésus sait que sa mission ne réussira pas sur le plan purement humain. Il voit vers quoi sa fidélité au Père va le conduire. Il ne correspond pas au Messie attendu. Il perturbe l’ordre établi, quand il ne s’agit pas du désordre établi comme dans bien des cas. Un désordre qui porte la parure de l’ordre. Alors le Christ doit mourir. Il accepte la volonté de son Père. Il monte résolument et librement à Jérusalem, là où l’on tue les prophètes. Et là, sur la croix, il meurt, abandonné apparemment par son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?! »

Mais en réalité, ce moment de grande solitude est pour le Christ celui de la plus grande communion, avec son Père et avec tous les hommes. Là, le Christ vient nous rejoindre, dans notre solitude, dans notre nullité, et dans notre pauvreté. Son cœur est si large qu’il contient la multitude des paumés, de ceux que l’on montre du doigt sans se regarder soi-même, de ceux que l’on juge de toute la hauteur de notre médiocrité, de tous ceux que nous n’aimons pas. Son cœur transpercé est la source vers ce qui est la nature de Dieu : pur amour.

Cet amour, on ne l’achète pas. On ne le gagne pas. Cet amour coule abondamment en raison de la bonté même de Dieu, sans autre raison que celle de l’amour. Il est Amour. Comme prêtre on est à sa place, et à la bonne place, lorsqu’on se tient à l’autel les mains vides pour recevoir cet amour et le transmettre aux autres, à ceux qui veulent bien se laisser toucher par l’absolue gratuité de Dieu. On est à sa place, et à la bonne place, lorsqu’on prête l’oreille à l’Évangile, lorsqu’on apprend de lui et lorsque l’on vit de lui au lieu de juste en parler.

Dans l’Évangile que nous avons entendu, le Christ interroge ses disciples quant à ce qui se dit de lui. Une sorte de sondage d’opinion. Là où chacun peut s’en donner à cœur joie dans les ragots, le mensonge, la calomnie, la délation et j’en passe. Il est facile de répondre à cette première question du Christ, il suffit de répéter ce que l’on entend. Mais la seconde question est bien plus difficile : « Et vous ! Et vous, que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? »

Édouard, ta propre réponse à cette question a évolué entre ton enfance et aujourd’hui, comme tout amour évolue en s’approfondissant. Tout en continuant de répondre toi-même de manière vraie, sincère et entière à cette question dans l’intimité de ton cœur, tu auras pour mission d’accompagner dans leur réponse celles et ceux qui te seront confiés.

Comme les ponts jetés au-dessus de la Durance pour en relier les deux rives, seul Dieu peut faire passer de la mort à la résurrection. Et il l’a fait ! Et comme prêtre il va te donner de participer à son œuvre. Tout ton ministère consistera à donner le Ressuscité à ceux qui sont crucifiés. Que tous ceux qui partagent ses souffrances puissent aussi sentir le pouvoir de sa résurrection (cf. Phil 3, 10-11).

Récemment, à des prêtres, le pape François disait : « À vous, les prêtres, j’ai envie de dire un seul mot : proximité. Proximité à Jésus-Christ, dans la prière et dans l’adoration. Proximité au Seigneur, et proximité aux gens, au peuple de Dieu qui vous a été confié. Aimez votre peuple, soyez proche des gens. C’est ce que je vous demande à vous, cette double proximité : proximité à Jésus et proximité aux gens. » Cette proximité est crucifiante. Mais cette proximité aux gens est aussi source de notre joie ! Tu le verras en développant tes liens avec le presbyterium, en travaillant en équipe, et en développant la charité pastorale.

Mon cher Édouard, Dieu t’accorde la grâce d’être ordonné prêtre sous le pontificat du pape François. Après la lecture du livre François parmi les loups du journaliste vaticaniste Marco Politi, que j’ai connu lorsque j’étais à Rome et dont j’apprécie la pertinence de ses analyses, j’ai réalisé combien le pape François avait besoin de soutien face à ceux qui, même dans son entourage immédiat, critiquent certaines de ses prises de position et tentent de leur faire obstacle. Ceux qui passent derrière lui pour refermer les portes et les fenêtres qu’il ouvre pour faire entrer dans l’Église un vent d’Espérance, pour ne pas dire le souffle vivificateur de l’Esprit.

Certes, ça décoiffe !

Il brise l’image qu’a de l’Église l’opinion publique. À partir de l’image d’une Église qui juge et condamne, il façonne celle d’une Église qui aime, d’une Église qui aime et qui accueille. D’une Église qui est perçue comme un obstacle entre les hommes et Dieu, il fait une passerelle, un pont entre Dieu et les hommes. S’il met le doigt sur les blessures de l’âme humaine ce n’est pas pour les raviver mais pour les panser et pour exprimer de la tendresse et de la compassion.

C’est sans doute la raison pour laquelle le pape François a décidé de faire de l’année 2016 l’année de la Miséricorde, pour dire « comment l’Église pouvait rendre plus évidente sa mission d’être témoin de la miséricorde. » Témoin de la bonté et de l’amour de Dieu pour l’humanité.

Dans ce monde écorché, dans des sociétés meurtries, divisées, le pape François conduit une Église qui se présente avec les blessures de ses propres faiblesses comme signe d’amour. Pour rappeler à l’humanité que sa vocation est de vivre la réconciliation et le pardon et d’en puiser la force dans l’amour et la miséricorde de Dieu.

Tu disais dans ta lettre, Édouard, dans cette lettre que tu m’as adressée, que les épreuves n’avaient pas manqué. Et tu es bien lucide en ajoutant qu’elles coulent d’une source qui ne tarit pas. Mais les joies aussi ne te manqueront pas, car elles aussi coulent d’une source intarissable. Les unes et les autres sont comme l’eau et le sang qui coulent du cœur de Jésus : à la fois distinctes et mêlées.

Mon cher Édouard, sois remercié pour ton « oui » à l’appel de Dieu et de l’Église. Merci de mettre ta jeunesse, ton intelligence, ton cœur au service du peuple de Dieu. Tu es né un 16 mai, quel plus beau cadeau pouvais-tu recevoir pour ton anniversaire que celui que le Christ te fait en te choisissant pour son prêtre !

Bon anniversaire, mon cher Édouard. Que le Seigneur te bénisse et te garde, dans le bonheur comme dans les épreuves.

+ Jean-Michel di FALCO LÉANDRI
Évêque de GAP et d’EMBRUN

Le livret de la Célébration

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