Les gendarmes fêtent sainte Geneviève à Embrun : fermeté, bienveillance et justice

La gendarmerie fêtait la Sainte-Geneviève en ce vendredi 13 janvier 2017. Cette fête a rassemblé en grand nombre gendarmes et fidèles au cours de la messe présidée en la cathédrale d’Embrun par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri qui a évoqué dans son homélie les attentats et les migrants. “Fermeté”, “bienveillance”, “justice” étaient les maîtres-mots de son homélie.

Ci-dessous, des vidéos comprenant :

    • le mot d’accueil par le père André Bernardi, curé ;
    • la vie de sainte Geneviève lue par Véronique Bertin, assistante de service social pour la gendarmerie ;
    • l’homélie de Mgr Jean-Michel di Falco ;
    • la prière du gendarme, lue par le pasteur Marc Schmitt, et l’intervention du père Charles Troesch.

Ci-dessous également, une galerie de photos et le texte de l’homélie.



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Texte de l’Homélie

Monsieur le préfet,
Mon colonel,
Monsieur le député,
Monsieur le procureur,
Madame la maire d’Embrun,
Monsieur le Commissaire,

Pardon si je n’ai pas respecté l’ordre protocolaire. En tout cas, Mesdames, Messieurs, chers amis, bienvenue à vous toutes et à vous tous.

En ce jour où nous fêtons sainte Geneviève, je voudrais lier les événements vécus par votre sainte patronne aux événements que traversent en ce moment notre pays. Je parlerai des attentats et des migrants en soulignant trois qualités qui, je pense, se trouvent chez vous, les gendarmes, et dans tous ceux qui sont chargés du maintien de l’ordre, et que nous souhaiterions voir mieux partagées par tous : la fermeté, la bienveillance et la justice.

La fermeté d’abord, je l’évoquerais à partir des douloureux attentats qui ont secoué notre pays.

Cela peut sembler un peu froid et inhumain de parler des attentats sous l’angle des statistiques, mais j’ose le faire pour qu’on prenne un peu de recul. Vous le savez sûrement, vous qui êtes confrontés à la réalité de manière quasi quotidienne, en France la probabilité de mourir dans un attentat terroriste est minime par rapport aux accidents de la route, aux accidents de la vie courante, aux accidents du travail. Près de 20 000 morts par an dues aux accidents de la vie courante, 3 500 dues à la route, 500 dues à des accidents du travail. Et pour les attentats, c’est autour de 250 en deux ans.

On risque donc plus de mourir en traversant la route ou en faisant du sport que dans un attentat. Alors comment se fait-il que nous réagissions si vivement aux attentats ? Que soit reconduit l’état d’urgence ? Comment se fait-il qu’on vous sollicite tant, vous gendarmes, et toutes les forces de l’ordre, contre ce fléau ? Sans doute parce que mourir dans la violence d’un attentat est une façon de mourir à laquelle nous ne sommes pas habitués. Ou plus habitués, devrais-je dire, car notre pays a connu cela il y a plusieurs générations : « Être dissipé en une seconde, comme par le tonnerre, en consternant les multitudes », c’est ainsi que l’écrivain catholique Léon Bloy décrivait en 1892 les attentats anarchistes – le terrorisme de l’époque.

« Le danger du terrorisme est presque nulle part et la peur qu’il draine est presque partout », écrit Yann Moix dans un livre récent. Ce qui est vrai pour nous aujourd’hui était vrai, je pense, au temps de sainte Geneviève. Attila agissait comme les terroristes d’aujourd’hui : il s’appuyait sur la peur. Aussi, lorsqu’il apprend que la population de Lutèce ne le fuit pas, mais qu’elle est même prête à soutenir un siège, il prend la décision de ne pas l’attaquer et de se rendre à Orléans.

Alors, quelle leçon en tirer ? sinon que lorsqu’on montre de la fermeté on fait taire celui qui joue avec nos peurs. Alors, merci à vous. Merci car par votre présence vous permettez aux populations de ne pas céder à la panique, de ne pas fuir, de reprendre confiance, de continuer à vivre. Ceci n’est pas sans sacrifice pour vous et vos familles, nous en sommes conscients, avec par exemple Noël que vous avez dû passer à surveiller les églises alors que vous auriez pu être auprès de vos épouses et de vos enfants.

L’autre réflexion que m’inspire cette fête de saint Geneviève vient des migrants. Avant, dans nos écoles, lorsqu’on parlait d’Attila, on faisait référence aux grandes invasions qui se sont produites en Europe entre les IIIe et VIe siècles. On parlait même des invasions barbares. Désormais on ne parle plus des grandes invasions mais plutôt des grandes migrations. Avec le mot « invasion », on mettait en avant une identité menacée. Avec le mot « migration » on met en avant un déplacement de population qu’on ne peut guère juguler.

Et de fait, les flux migratoires ont de tout temps existé et existeront toujours. Aujourd’hui, le monde compte 200 millions de migrants. Et tous les pays sont concernés, que ce soit comme lieu de départ, de transit, d’accueil. La question alors est de savoir ce que nous mettons en œuvre pour que chacun soit traité humainement.

Un juste équilibre est à trouver. Et le pape l’a exprimé dans les termes suivants lors de ses vœux cette semaine à l’ensemble du corps diplomatique : il faut, je le cite, « garantir la possibilité d’intégrer les migrants dans les tissus sociaux où ils s’insèrent, sans que ceux-ci [nos tissus sociaux]  sentent leur sécurité, leur identité culturelle et leurs équilibres sociopolitiques menacés. »

Cela revient à dire qu’il faut se rencontrer, se comprendre, s’apprécier, et porter un regard bienveillant l’un sur l’autre. Ce n’est pas facile. L’inconnu fait peur. Lorsqu’on ne cherche pas à se connaître et à se comprendre, l’imagination va bon train, et c’est là qu’on raconte n’importe quoi. Ce fut le cas des Huns dont on disait à l’époque, je cite, qu’ils « avaient été engendrés dans les déserts de la Scythie par des sorcières accouplées avec les esprits infernaux. » Fin de citation.

Moi-même, je suis un immigré italien de la troisième génération. Et je suis allé lire par curiosité ce que les journaux disaient en 1896 de mes compatriotes, les « babis », mot provençal qui signifie « crapaud », comme on les surnommait alors. Et je suis certain que le Père Bernardi ne restera pas insensible à cette description de nos ancêtres communs.

Je cite : « Ils arrivent telles des sauterelles, du Piémont, de la Lombardie-Vénétie, des Romagnes, de la Napolitaine, voire de la Sicile. Ils sont sales, tristes, loqueteux ; tribus entières immigrants vers le Nord, où les champs ne sont pas dévastés, où on mange, où on boit, ils s’installent chez les leurs, entre-eux, demeurant étrangers au peuple qui les accueille, travaillant à prix réduit, jouant tour à tour de l’accordéon et du couteau. On voyait passer des individus à chevelure hirsute, qui parlaient en langage barbare : Siciliens, maigres bandits, aux prunelles luisantes, enragés de misère et de fanatisme… Le flot sans cesse grossissant de l’invasion italienne augmentait dans des proportions alarmantes le nombre de meurt-la-faim. » Fin de citation. Voilà d’où nous venons, le Père Bernardi et moi. Et je pense qu’un peu d’humour ne fait pas de mal.

Le pape François nous invite à voir les migrants sous un autre angle. Non pas comme une menace mais comme une chance. Je le cite à nouveau : « Combien d’invasions l’Europe a connues ! Et elle a toujours su se dépasser elle-même, aller de l’avant pour se trouver ensuite comme agrandie par l’échange entre les cultures. »

À ce titre, les mineurs doivent faire l’objet de toutes nos sollicitudes. « Les mineurs migrants, surtout non accompagnés, sont particulièrement vulnérables. Donnons-leur tous un coup de main » c’est le tweet que le pape François a envoyé ce jeudi. Il fait écho au message du Saint-Père pour la journée mondiale du migrant et du réfugié qui aura lieu dimanche. Dans ce message, le pape a mis l’accent sur la vulnérabilité des enfants et jeunes migrants « qui sont, je cite, trois fois sans défense, parce que mineurs, parce qu’étrangers et parce que séparés de l’affection de leurs proches », devenant ainsi la proie facile de trafics en tous genres.

Pour montrer encore l’importance qu’il attache aux migrants, le pape lors des vœux en décembre à la curie romaine, a annoncé qu’il prendrait personnellement en charge la section concernant les migrants et réfugiés. N’oublions pas que le pape est, lui aussi, un fruit de l’immigration italienne en Argentine. Il sait de quoi il parle. Il sait que si on le veut, on peut s’enrichir mutuellement.

Faire droit à la diversité tout en recherchant l’unité, aller de l’avant tout en puisant dans le passé, c’est le mouvement même de la vie. C’est ce que nous vivons tous déjà à titre personnel, en famille, dans nos communes, avec notre entourage. C’est aussi le mouvement même de la vie pour l’ensemble du corps social que nous formons.

J’ai parlé de fermeté d’abord, de bienveillance ensuite. Faut-il être ferme ? Ou faut-il être bienveillant ? Tout dépend de la mission confiée, de qui il y a en face. Je pense que c’est tout l’art du gendarme de sentir sur quel registre se placer. Il ne peut pas être « que fermeté », car il tomberait alors dans l’autoritarisme, ou « que bienveillance », car alors il tomberait dans le laxisme. Il doit être les deux.

Lier fermeté et bienveillance peut changer la nature des relations entre deux êtres humains. Mais comment lier les deux ? Par un grand sens de la justice. Saint Jean que nous avons entendu dans la première lecture nous le dit. Je vous relis la phrase : « Puisque vous savez que lui, Jésus, est juste, reconnaissez que celui qui pratique la justice est, lui aussi, né de Dieu. »

On sait que Jésus est juste. Et c’est pour cela qu’on accepte de lui aussi bien ses remontrances que ses encouragements. On n’abuse pas de sa bienveillance, car on le sait être ferme à juste titre. On accepte sa fermeté, car on sait qu’il nous pardonnera à juste titre.

Une autorité n’est reconnue que si elle recherche et pratique la justice. On est injuste à être trop ferme ou trop bienveillant. L’injustice crée des révoltés et des désespérés.

J’ai cité Léon Bloy au début de l’homélie, je l’apprécie particulièrement, il est de cette génération des grands écrivains chrétiens qui ne mâchaient pas leurs mots. Il est étonnant de voir l’actualité de ce qu’il écrivait à la fin du XIXe siècle. Des attentats anarchistes venaient d’avoir lieu. Et il invitait la société à se réveiller pour œuvrer avec plus de justice. Il le faisait en ces termes, en se mettant dans la peau d’un désespéré interpellant les bien-pensants. Je le cite :

« Ah ! Vous enseignez qu’on est sur la terre pour s’amuser. Eh bien, nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim […]. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et ne pensez qu’à vous divertir. Mais ceux qui pleurent en vous regardant, depuis des milliers d’années, vont enfin se divertir à leur tour, et, – puisque la Justice est décidément absente, – ils vont, du moins, en inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.

Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous exterminer ineffablement.

[…] Vos palais et vos hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront. »

Fin de citation.

Alors merci messieurs les gendarmes, pour tout ce que vous faites avec fermeté et bienveillance. Merci d’œuvrer avec le plus de justice et d’équité possible. Et que tout citoyen de bonne volonté puisse agir dans le même sens avant qu’il ne soit trop tard.

Jean-Michel di FALCO LÉANDRI
Évêque de GAP et d’EMBRUN

 

  

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