“Nous portons ce trésor dans des vases d’argile, bien fragiles” Homélie de la Messe Chrismale 30 mars 2021

Vidéo de l’homélie

« L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé…, consoler tous ceux qui sont en deuil… Vous serez appelés ‘Prêtres du Seigneur’ ; on vous dira ‘Servants de notre Dieu’. »

Ces paroles du prophète Isaïe, reprises par Notre Seigneur Jésus à la Synagogue de Nazareth raisonnent chaque messe chrismale dans notre cœur de prêtre : « L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi… Vous serez appelés ‘Prêtres du Seigneur’ ». Nous n’en revenons toujours pas de notre appel au sacerdoce ministériel et de notre réponse généreuse. Nous n’en revenons pas de notre mission de témoins et de ministres de la Miséricorde du Père, que « nous avons la douce et réconfortante tâche d’incarner, comme a fait Jésus, qui là où il passait, faisait le bien » Et nous savons combien notre ministère ‘d’incarner la miséricorde’, comme disait le Pape François à la messe chrismale de l’année de la Miséricorde en 2016, combien notre ministère est important, pas pour nous, mais pour les fidèles, peut-être encore plus en ces temps de terrible pandémie.

Pourtant nous l’expérimentons nous-même, nous portons ce trésor dans des vases d’argile, bien fragiles. Depuis de longues années le cœur des Chrétiens, et notre propre cœur de prêtre, saigne à la révélation des abus commis par des prêtres, diacres, religieux, religieuses et laïcs en mission. Notre Église de France affronte la vérité avec honte, humilité et courage. Lors de notre Assemblée des évêques de Printemps la semaine dernière nous avons voté des résolutions qui feront date, et le jour de la fête de l’Annonciation, le 25 mars, nous avons conjointement signés deux lettres, une pour les prêtres et une pour les catholiques de France. J’ai le sentiment, avec mes frères évêques, que nous sommes arrivés à une maturité pour affronter la réalité et reconnaître notre responsabilité, à savoir « la responsabilité des auteurs, de ceux qui ont été défaillants, des évêques en général, à l’égard du passé, du présent et de l’avenir, ainsi que celle de l’Église entière », c’est un extrait de la première résolution.

– Le passé : C’est notre responsabilité d’assumer le passé et de mesurer l’ampleur de ces abus sexuels y compris dans notre diocèse. La CIASE, commission indépendante que nous évêques avons créées avec la conférence des religieux et religieuses de France, remettra son rapport en septembre. Il permettra, je cite, « d’en évaluer l’exacte ampleur et de les situer par rapport à la situation globale de la violence sexuelle sur les mineurs dans notre pays ».

– Le présent : C’est notre responsabilité pour le présent envers les personnes victimes de faire preuve d’un respect et d’une reconnaissance, et de leur apporter un accompagnement et une aide sur le chemin de leur reconstruction, car nous mesurons « l’ampleur du traumatisme vécu par les enfants et les jeunes agressés. Des vies entières ont été bouleversées, rendues compliquées et douloureuses ». Ainsi un secours financier sera versé aux personnes victimes pour contribuer à leurs soins thérapeutiques ou psychologiques ou à tout autre type d’assistance dont elles peuvent avoir besoin pour leur restauration. Je vous invite à lire les détails sur le site internet du diocèse ou de la CEF. Notre responsabilité porte aussi sur l’accompagnement des auteurs d’abus.

– Le futur : c’est notre responsabilité pour le futur d’amplifier le travail de prévention. Le fait que nous ayons voté à la même assemblée la nouvelle « Ratio nationale des Séminaires qui renouvellera nos formations initiales et continues », même si en réalité c’est un hasard de calendrier, est significatif.

Après le vote de résolutions, nous avons voulu vous transmettre ces mesures par deux lettres.

La première lettre est pour vous frères et sœurs catholiques de France. Et je vous supplie humblement de prendre le temps de la lire, et de ne pas vous contenter de ce que les médias en ont retenus et compris. Les journalistes doivent travailler rapidement, or cette lettre fait 4 pages et mérite d’être méditée. Elle vous rend compte des décisions importantes que nous avons prises et de la détermination de vos évêques ; détermination que je vous avais déjà promise dans ma lettre pastorale de 2018, ‘Pour une église déterminée’ (Cliquer pour lire la lettre pastorale ‘Pour une Église déterminée’). Je relève en particulier cette adresse à vous chers fidèles catholiques : « Peut-être avez-vous été victime ou témoin de faits d’agression ou de mauvais comportements de la part de clercs, de religieux ou de religieuses. Soyez sûrs de notre détermination à tout faire pour recevoir les témoignages, comprendre ce qui s’est passé, agir pour la justice et mettre en œuvre les mesures de prévention nécessaires.

Peut-être, au contraire, n’avez-vous connu que des prêtres qui vous ont donné de la joie et de la confiance et des religieux et religieuses dont l’exemple, présent ou dans votre mémoire, vous réjouit et vous stimule encore. »

Alors nous avons écris une seconde lettre pour vous, chers frères prêtres, que vous avez peut-être déjà lue, mais que j’ai souhaité vous remettre, signée de ma main, à l’issue de cette messe lors de notre rencontre au Centre Diocésain. « Nous sommes conscients, écrivons-nous, de ce que vous pouvez éprouver et nous voulons vous exprimer aujourd’hui notre proximité. (…) À l’approche des Jours Saints et de la Messe chrismale, alors que vous vous apprêtez à renouveler vos promesses sacerdotales, nous souhaitons nous adresser spécialement à vous, pour vous dire notre confiance,
– dans le ministère apostolique auquel le Christ Seigneur, Tête de son Corps, nous a donné part pour la vie du monde et pour la gloire de son Père ;

– dans votre fidélité personnelle au Christ et à l’amour qu’il porte envers ceux et celles auxquels il vous envoie ;

– dans votre désir ardent de suivre le Christ humble, pauvre, chaste et obéissant. »

Nos deux lettres sont datées du 25 mars, fête de l’Annonciation, jour de l’Incarnation dans le sein de Marie, par son oui. Je le mentionne alors que nous vivons une année mariale diocésaine, et je voudrais consacrer quelques minutes pour contempler la Vierge Marie et ce lien spécial qui nous unis à elle. En reprendre conscience nous aide à vivre notre sacerdoce dans la paix et l’humilité.

« Il y a dans notre sacerdoce ministériel la dimension merveilleuse et très profonde de notre proximité avec la mère du Christ », écrivait Jean-Paul II dans sa 1ère Lettre aux Prêtres du Jeudi Saint 1979. Marie est présente dans aucun des trois moments constitutifs du mystère chrétien : l’Incarnation, le Mystère pascal et la Pentecôte. Marie a été évidemment présente dans l’Incarnation, qui a eu lieu en son sein ; elle a été présente dans le Mystère pascal, car il est écrit : « or, près de la Croix de Jésus se tenait sa mère »  (Jn 19, 25) ; elle a été présente à la Pentecôte, car il est écrit que les apôtres « tous d’un même cœur étaient assidus à la prière avec Marie, mère de Jésus » (Ac 1, 14).

Le Concile Vatican II écrit dans Lumen gentium, 64 : «  L’Eglise… devient Mère, elle aussi. Car, par la prédication et le baptême, elle engendre à la vie nouvelle et immortelle des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu ». Le Pape Paul VI disait à l’audience générale du 7 octobre 1964 : « Quelles relations et quelles distinctions y a-t-il entre la maternité de Marie, rendue universelle par la dignité et par la charité de la place que Dieu lui a attribuée dans le plan de la Rédemption, et le sacerdoce apostolique, constitué par le Seigneur pour être l’instrument de communication salvifique entre Dieu et les hommes ? Marie donne le Christ à l’humanité ; et, de même, le sacerdoce donne le Christ à l’humanité, mais d’une manière différente, cela va de soi : Marie par l’Incarnation et par l’effusion de la grâce, dont Dieu l’a comblée ; le sacerdoce par les pouvoirs conférés par l’Ordre sacré » A la maternité de Marie fait écho la paternité sacerdotale. Le pape Benoît XVI disait le 12 août 2009 : « Le rapport particulier de maternité existant entre Marie et les prêtres constitue la source primaire, le motif fondamental de la prédilection qu’elle nourrit pour chacun d’eux ».

Jusqu’ici, l’analogie entre Marie et le prêtre se situait sur un plan en quelque sorte objectif ou de la grâce. Mais il existe une analogie également sur le plan subjectif, notre contribution personnelle à la grâce : ce que la Vierge a apportée à la grâce de l’élection et ce que que le prêtre est appelé à apporter à la grâce de l’ordination.

– L’apport personnel, commun à Marie et au prêtre, se résume dans la foi, don de Dieu accueilli. La Vierge Marie, écrit Augustin, « qui a cru par la foi, a conçu par la foi »  (fide concepit, fide peperit) ; de même, le prêtre, par la foi, porte le Christ dans son cœur et par la foi, le communique aux autres.

– Ni l’un ni l’autre n’est un simple canal qui laisse passer la grâce sans qu’il y ait un apport personnel. Comme Marie (l’image est de saint Bernard), il doit être un réservoir qui fait déborder au-dehors ce dont il est rempli à l’intérieur, et non un simple canal qui se bornerait à laisser passer l’eau sans en rien retenir.

De même que Marie a dit oui avec joie, nous nous rappelons la joie de notre ordination. Saint Paul dit que Dieu aime celui qui donne avec joie (2 Co 9, 7). Je me permet une petite parenthèse savante : Le verbe par lequel Marie exprime son consentement, et qui est traduit en latin par « fiat » et en français par « qu’il en soit ainsi », est dans l’original grec, un subjonctif optatif (génoito), le mode de verbe qui, en grec, est utilisé pour exprimer le désir, voire l’impatience joyeuse de voir une chose arriver. Comme si la Vierge disait : « Je désire moi aussi, de tout mon être, ce que Dieu désire ; qu’il soit fait selon sa volonté ».

Mais Marie ne parlait pas en latin et par conséquent elle n’a pas dit « fiat ». Elle n’a pas dit non plus « génoito » qui est un mot grec. Alors, qu’a-t-elle dit ? Quel est le mot qui, dans la langue parlée par Marie, se rapproche le plus proche de cette expression ? Quand il voulait dire à Dieu « oui, qu’il en soit ainsi », un juif disait « amen ! », mot hébreux dont la racine signifie solidité, certitude.

Au moment de son ordination, le prêtre prononce deux paroles très brèves : « Me voici ! ». Au cours de la célébration, quelques questions nous furent posées : « Veux-tu exercer ton ministère sacerdotal toute ta vie ? », « Veux-tu accomplir dignement et fidèlement le ministère de la parole dans la prédication ? », « Veux-tu célébrer avec dévotion et fidélité les mystères du Christ ? ». À chaque question, nous répondions : « Oui, je le veux ! »

Dans la dernière conférence du Carême que j’ai prononcé ce dimanche au Laus, « l’Eucharistie à l’école de Marie femme eucharistique », j’ai développé trois sens de l’Eucharistie, comme sacrifice, présence réelle et banquet, j’y reviendrai dans mes trois homélies du Triduum Pascal ici à la Cathédrale.

Jean-Paul II écrivait dans son encyclique sur l’Eucharistie, au § 58 : « Dans l’Eucharistie, l’Église s’unit pleinement au Christ et à son sacrifice, faisant sien l’esprit de Marie. C’est une vérité que l’on peut approfondir en relisant le Magnificat dans une perspective eucharistique. En effet, comme le cantique de Marie, l’Eucharistie est avant tout une louange et une action de grâce. Quand Marie s’exclame: ‘Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur’, Jésus est présent en son sein. Elle loue le Père ‘pour’ Jésus, mais elle le loue aussi ‘en’ Jésus et ‘avec’ Jésus. Telle est précisément la véritable ‘attitude eucharistique’. »

Comme Marie, nous vivons notre sacerdoce ‘Par lui’, ‘avec Lui’ et ‘en Lui’, et prions pour que de nombreux jeunes répondent à son appel à tout quitter pour devenir son prêtre. Ensemble nous allons renouveler le don de notre vie en renouvelant les promesses sacerdotales. Que notre oui, uni à celui de la Vierge Marie soit fervent et joyeux.

Amen.

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Messe chrismale 2021