Homélie de Noël et vœux de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri

 

MESSE DE NOËL

CATHÉDRALE DE GAP

24 et 25 décembre 2012

 

En regardant notre assemblée, ici en cette fête Noël, dans cette cathédrale, je me demande si ce que j’ai sous les yeux est réel ou s’il s’agit d’une vision céleste. Avons-nous vécu la fin du monde ou pas ? Certains philosophes des années 50 nous défieraient pour que nous leur donnions la preuve que nous sommes bien dans le monde réel et non dans un monde fruit de notre imagination. Simone de Beauvoir, par exemple, s’interrogeait pour savoir si ce qu’elle avait vu dans une pièce lorsqu’il y avait de la lumière existait encore lorsque cette même pièce était plongée dans le noir.

Pour ma part je pense que nous sommes bien dans le monde réel. Celui-ci n’a rien à voir avec celui que fréquentent vos enfants ou petits-enfants sur leur Game Boy, encore que celui-ci qui leur est proposé est particulièrement effrayant. On peut dire cependant que nous assistons à la fin d’un monde et à l’enfantement dans la douleur d’un autre. De nombreux symptômes sont là pour nous aider à en prendre conscience, qu’il s’agisse d’abord de la crise économique bien sûr, dont beaucoup de nos contemporains sont victimes. Ceux qui perdent leur emploi et plus gravement encore les jeunes qui n’en trouvent pas. Mais on doit parler aussi de la crise que traverse notre société et des grands débats qui l’agitent, avortement, euthanasie, mariage pour tous, adoption, procréation médicalement assistée, théorie du genre qui prétend qu’au-delà des données physiques on peut choisir d’être un homme ou une femme. La profonde remise à cause des fondements de la société, de ce qui la structure, de ce qui la fait vivre ne peut que donner naissance à un monde dont on peut craindre qu’il ne soit pas meilleur mais pire.

Dieu nous a fait le don de son Fils bien-aimé pour ouvrir le chemin vers un monde nouveau. Celui de l’amour, du pardon, de la justice, de l’accueil de l’étranger et des plus défavorisés, de l’attention aux malades. Si nous sommes là ce soir c’est bien pour revivre ensemble ce moment déterminant de l’histoire de l’humanité où avec la naissance de cet homme-Dieu plus rien ne serait comme avant. Si nous sommes là cette nuit c’est bien que nous sommes nous aussi attachés à la justice, à l’amour, au pardon, à l’accueil de l’étranger et des plus défavorisés, à l’attention aux malades ! Que nous sommes attachés à la parole de Dieu transmise par le Christ ! N’est-ce pas sur cela que nous serons jugés quand l’heure de rendre des comptes sera venue ? Si vous êtes là aujourd’hui c’est bien parce que vous attendez quelque chose de la grandeur de Dieu qui se présente dans la fragilité d’un tout petit enfant. Il ne vient pas en triomphateur, mais il a pris le visage d’un enfant sans défense. Qui oserait lui faire du mal alors que la faiblesse est un appel à l’amour et à la protection ?

Dans un monde où l’on sent grandir la violence devant les inégalités de plus en plus criantes, cet enfant nous invite à penser à tous les enfants du monde victimes de la folie des hommes qui se font la guerre. Enfants nés en déportation, dans ces innombrables camps de réfugiés, enfants arrachés à leur famille et voués à la purification ethnique, enfants amputés par les obus. Oui l’enfant Jésus nous invite à faire régner la paix dans le monde.

Jamais depuis longtemps la Sainte Famille, ainsi que l’on désigne la famille de Jésus, n’a été à l’image de nombreuses familles placées aujourd’hui dans la même situation. Celle de devoir chercher un gîte pour s’abriter après avoir été rejetée parce qu’il n’y avait pas de place pour elle. Cela se passait il y a plus de 2000 ans. Comment peut-on imaginer que cela se produise encore de nos jours et que la situation dans laquelle se trouve notre pays crée encore plus de situations semblables alors que les radios et télévisions donnent des conseils pour ne pas avoir d’indigestion aux réveillons de fin d’année.

Plus que jamais nous allons devoir être solidaires, nous allons devoir sortir de l’individualisme ambiant, du chacun pour soi. Quoi qu’en dise la ministre du logement, les chrétiens sont engagés dans de nombreuses organisation caritatives. Parmi ces associations on trouve « EMMAÜS », fondée par l’Abbé Pierre. Que penser lorsqu’on a appris que quand le président de la République est allé inaugurer un Centre Emmaüs le service de presse de l’Elysée a fait enlever les portraits de l’Abbé Pierre sur le podium. Y aurait-il une histoire officielle revue et corrigée par les pouvoirs successifs en place ? Ne devons-nous pas accepter l’histoire telle qu’elle est, quelle nous plaise ou nous dérange ?

Comment ce matin, ne pas avoir une pensée pour ceux qui dans le monde sont maltraités au nom de leur religion quelle qu’elle soit. Nous ne pouvons rester indifférents en particulier face aux communautés chrétiennes qui vivent le martyre dans certains pays où elles sont minoritaires. Les médias parlent régulièrement des otages et c’est heureux. Mais comment expliquer le silence et l’indifférence qui entoure le rapt le 19 octobre de trois prêtres assomptionnistes en République démocratique du Congo ? Y aurait-il de bons otages et de mauvais otages ?

Face à ces situations de détresses les médias occupent l’opinion avec pour la énième fois une hypothétique fin du monde et avec le débat autour du mariage pour tous.

À l’heure où nous célébrons la naissance de l’Enfant par excellence, peut-être est-il nécessaire de resituer ce débat à son juste niveau et de réfuter les arguments de ceux qui accusent l’Église d’homophobie parce qu’elle s’oppose au “mariage pour tous”. L’homosexualité est un fait et non un choix ; elle n’est ni une maladie, ni une perversion, ni une dépravation. Seule la manière de la vivre pourrait l’être, tout comme la manière de vivre l’hétérosexualité d’ailleurs. De plus on ne définit par une personne à partir de sa sexualité.

Permettez-moi de reprendre ce que je disais le 15 août dernier à propos de la prière proposée par l’Archevêque de Paris et de la polémique qu’elle avait alors provoquée. Je cite : « Je voudrais dire à celles et ceux qui se reconnaissent homosexuels, peut-être même dans cette assemblée, certainement même dans cette assemblée, je voudrais leur dire qu’ils sont aimés par le Christ, qu’ils ont toute leur place dans l’Église s’ils le veulent ! Et que des hommes et des femmes, des prêtres, sont prêts à les accueillir pour les écouter et pour les aider à vivre leur  foi dans le respect de ce qu’ils sont. Qu’on ne vienne pas nous faire un faux procès en disant qu’ils sont exclus de l’Église. Ils y ont toute leur place au même titre que tout homme et toute femme quelle que soit sa situation dans la vie. » 

Le 1er juillet dernier à Notre-Dame du Laus lors de l’ordination d’un prêtre et de quatre diacres qui deviendront prêtres en juin si Dieu le veut, je cite : « Jean-Marie, toi qui seras prêtre dans quelques instants, André, Éric, Damien et Jean-Baptiste qui allez devenir diacres et demain prêtres, au nom de l’Amour du Christ, je vous demande d’être tout particulièrement aimant et attentifs à celles et ceux qui à cause des aléas de la vie ressentent comme une blessure le sentiment de ne pas être bien accueillis dans l’Église. Je pense aux divorcés remariés qui souffrent de ne pas pouvoir approcher de la table eucharistique.
Dans un tout autre domaine, car ce n’est pas du même ordre, je pense aux drogués qui ne se droguent pas par plaisir mais à cause d’un mal-être, aux prostituées qui à cause de l’égoïsme et de l’individualisme ambiants n’ont pas trouvé d’autres moyens de vivre. Je pense à ceux qui succombent à la tentation de l’alcool. Je pense aux homosexuels, hommes ou femmes, qui souffrent du regard impitoyable porté sur eux par ceux qui sont souvent eux-mêmes concernés et qui pensent se dédouaner en les accablant. »
Fin de citation.

Non l’Église n’est pas homophobe. Ce n’est ni sur un plan religieux ni sur le plan moral qu’elle s’oppose au mariage pour tous mais pour des raisons anthropologiques évidentes. On pouvait par exemple étendre au PACS les mêmes droits que ceux du mariage sans pour autant modifier le sens et le contenu du mariage tel qu’il est défini dans le code civil. Quant à la procréation médicalement assistée on peut légitimement se demander si les progrès de la science qui permettent à des couples en difficulté d’avoir un enfant peuvent être également utilisés pour donner naissance à un orphelin de père dans un couple de femmes.

Il est légitime que ceux qui le jugent nécessaire manifestent pour exprimer leur désapprobation. Cependant, ainsi que l’exprime les coprésidents de l’Action catholique ouvrière, on aimerait aussi voir les chrétiens réagir en grand nombreux pour des causes également dramatiques. Je cite : « Si nous ne contestons pas aux responsables de l’institution ecclésiale le droit à donner une position officielle, nous sommes interpellés par le contraste entre une telle dépense d’énergie pour peser sur la question du « mariage pour tous » et la frilosité voire même le silence sur d’autres sujets où la parole des chrétiens serait tout aussi légitime. La marchandisation du monde n’engendre telle pas trop de souffrance parmi les travailleurs du monde entier : conditions de travail dégradés et dégradantes, précarité, pauvreté, privation d’emploi ? Autant de situations aux répercussions dramatiques sur la vie des personnes et de leurs familles, au sein desquelles les enfants ne sont pas épargnés. »
Ils ajoutent : «  Il nous semble important de considérer avec amour les enfants qui vivent déjà avec des couples homosexuels et qui ont le droit de grandir sereinement, protégés de la haine et de l’homophobie. Il nous semble important de ne pas les stigmatiser au prétexte que la famille idéale serait « un papa, une maman, un enfant ». »

Certains s’offusqueront peut-être du fait que j’ai abordé ces sujets un soir de Noël. Jésus vient dans ce monde tel qu’il est, avec ce qui est beau et ce qui l’est moins. La foi n’est pas un refuge mais une force pour planter l’Espérance dans la pâte humaine au cœur de ce monde que nous sommes invités à aimer. Jésus n’est pas un grand frère gentillet. Nous ne vivons pas au pays des des bisounours ! Jésus vient fort de l’amour que lui donne Dieu son Père, nous montrer les chemins de la Vie.

Il ne juge pas, il ne condamne pas, il aime. Mettons nos pas dans ces pas.

L’Eucharistie, c’est Dieu qui se fait silencieux, Dieu qui se donne dans un geste fou d’amour, Dieu qui vient mettre la paix entre tous ceux qui mangent à la même table.

Puissions-nous trouver au cours de cette célébration le recueillement profond qui permet d’entrer dans l’ineffable mystère de premier Noël de tous les temps.

+ Jean-Michel di Falco Léandri

 Évêque de GAP et d’EMBRUN

 

                                                                           

La Nativité
Détail d’une huile sur toile d’auteur inconnu
 de la première moitié du XIXe siècle.
Tableau d’autel de la Chapelle Notre-Dame,
dite du Moulin, Pont-du-Fossé,
commune de Saint-Jean-Saint-Nicolas (Hautes-Alpes).

 

***

Monseigneur
Jean-Michel di FALCO LÉANDRI

Évêque de Gap et d’Embrun

vous souhaite
de joyeuses fêtes de Noël
et une année 2013
pleine d’Espérance

 

***

 

En réclamant la vérité,
nous devons la prêcher nous-mêmes.
En réclamant la justice,
nous devons être justes avec nos proches.
En demandant le courage,
nous devons nous-mêmes être courageux chaque jour.”

Bienheureux Père Jerzy Popiełuszko (1947-1984)
Extrait d’une homélie prononcée cinq mois
avant qu’il ne soit assassiné.

 

 ***

La chapelle du Moulin était une des trois chapelles utilisée au début du XIXe siècle par les « patarons », opposés au Concordat de 1801. Elle fait face à l’écomusée du Moulin (tél : 04 92 55 91 19).

La carte de vœux correspond à la partie gauche du tableau représentant la Nativité et l’Épiphanie.

Cet article a 6 commentaires

  1. Voilà un sermon réfléchi, pensé; Jésus sauveur est enfant, mais pas dans la mièvrerie des Bisounours. Nous avons fêté cette fête de l’enfance, de cet ineffable mystère de notre foi qu’est Noël (dont on nous interdit de prononcer le nom qui était dédié la période de vacances- rebaptisée “vacances d’hiver”) et dans la dureté des temps avons besoin de nous arrimer à cette parole forte. MERCI du fond du coeur de cette immersion dans le monde sans queue ni tête où l’inversion des valeurs est la règle et que l’on nous impose au nom du politiquement correct et de la pensée unique, pour nous rappeler celle que le Christ nous propose; c’est bien entendu ce que j’attends des prêtres et de l’Eglise, merveilleuse à bien des égards; et non qu’elle succombe aux charmes du show biz même si j’observe que certains de mes contemporains y puisent-peut-être?- une étincelle de foi…. J’ai seulement peur qu’elle ne ridiculise celle-ci…. Vous êtes, plus que jamais nécessaire et indispensable et j’aime vous lire et vous écouter. Joyeux Noël à tous, chaque jour de cette année de la Foi ! Anne

  2. Merci Mgr pour ces bons mots

  3. quelle joie à chaque lecture
    merci de ton engagement et de l’énergie qu’il nous donne à chaque fois
    Bonne fin d’année
    bien amicalement

  4. Merci à Mgr di FALCO LÉANDRI, de parler de ces thèmes, pas à mots couverts, mais ouvertement et clairement.

  5. OU LA LAÏCITÉ VA-T-ELLE SE METTRE ? ÔTER LE PORTRAIT DE L’ABBÉ PIERRE ? FONDATEUR D’EMMAÜS, LUI QUI AVAIT EU LE COURAGE DE RETROUSSER SES MANCHES POUR VENIR EN AIDE AUX FAMILLES DÉSHÉRITÉES ! QUEL COURAGE FAUT-IL À CES REPRÉSENTANTS DU POUVOIR !!!

    BONNE ANNÉE À TOUTE VOTRE ÉQUIPE.

  6. Et j’ai un peu envie d’ajouter : de sa naissance à sa crucifixion Jésus a tout accepté par Amour pour nous, pour nous sauver. Comme Il doit être déçu ! Comme Dieu doit être déçu de l’utilisation que nous avons faite, que nous faisons, de la liberté qu’Il nous donne !
    Certes, Monseigneur, vos paroles ne sont pas celles que j’attendais une nuit ou un jour de Noël ; je crois bien que mon cœur de grand-mère souhaitait, de façon un peu mièvre peut-être, s’attendrir une fois de plus devant ce tout petit enfant venu assurer notre rédemption.
    Pourtant, vous avez mille fois raison et votre homélie me touche profondément.
    Merci pour ce terrible bilan que vous avez le courage de dresser pour nous. Merci de nous mettre en face de nos responsabilités, de toutes nos responsabilités.
    Marie-Ange Salaville

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