« Lorsque vous priez, ne rabâchez pas… Car votre Père sait ce dont vous avez besoin avant même
que vous l’ayez demandé ! Priez ainsi : Notre Père … ! »


Ce fut, semble-t-il, les derniers mots articulés bien que non audibles d’André mercredi
soir.


Avec Pierre, j’étais près d’André. Comme à l’habitude avec les malades dont la conscience paraît faible, j’ai parlé à André en lui tenant la main. Puis je lui ai dit que nous allions prier avec
lui. Au moment où je traçais sur son front le signe de la Croix, son bras droit s’est levé pour faire ce signe qu’il avait tracé sur lui tant de fois… Commençant avec Pierre le Notre Père, André
l’a articulé mot après mot : Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne !
Que ta volonté soit faite !  Bien qu’aucun son ne sortait des lèvres
d’André, résonne encore en mon cœur cette prière : «  Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »

 

C’est toute sa vie qu’André avait cherché, peut-être à tâtons certains jours,
à faire la volonté du Père. C’est pour cela qu’il avait répondu à l’appel que le Seigneur ne cesse d’adresser. C’est pour cela qu’il vivait son ministère de prêtre. Pasteur, André l’a été, avec
un certain prestige, au diocèse de Versailles. Sur une carte de visite, « Curé de Puy-Sanières »  ne vaut sans doute pas le titre de
« Curé du Chesnais ». Il n’a pas démérité de cette charge, ni de l’une, ni de l’autre, l’assumant avec éclat.

 

A 60 ans, il avait demandé à son évêque d’être déchargé de la lourde
responsabilité de « curé ». Dans les Hautes-Alpes, dans l’humilité du ministère, il a redécouvert le sens profond d’« être prêtre de Jésus-Christ ». Libéré des charges
administratives et d’organisation, il pouvait se consacrer à la rencontre, à l’accueil et à la célébration de ce que le Seigneur réalise au cœur des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Cela lui a
demandé de croire en la simplicité des contacts, en la valeur de l’humilité. Libre, sans aucune contrainte d’emploi du temps, il était heureux de pouvoir rappeler, pour des demandes plus pesantes
ou embarrassantes, qu’il n’était pas le curé et qu’il fallait s’adresser à celui qui en avait la charge ! Il me faisait alors penser aux grands-parents qui, avec leurs petits-enfants, n’ont
que les bonheurs alors que les parents ont la responsabilité de l’éducation. En un mot, toutes ces années de « prêtre auxiliaire » lui ont fait redécouvrir la mystique du prêtre
diocésain que les impératifs du quotidien tendaient à étouffer.

 

André n’avait pas besoin de micro pour annoncer à tous quelle est la volonté
du Père, pas besoin de micro pour sanctifier le nom de Dieu et faire advenir son Règne.

« Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton Règne
vienne sur la terre comme au ciel ! » Voilà la véritable prière du baptisé qui se reconnaît « enfant de Dieu » avec le Fils, lui qui est comme le dit saint Paul, le premier-né
d’une multitude.

 

Avant de s’unir à cette prière par le mouvement de ses lèvres, il avait tenté
de tracer sur son corps le signe de la Croix alors même que je déposais ce signe sur son front. Je venais de lui annoncer que j’allais lui donner le signe de la Miséricorde du Père. Pendant des
années, j’avais tellement repris André chaque fois qu’il parlait des « derniers sacrements », incapable qu’il était de penser « Sacrement des
malades » ! Mercredi soir, c’est bien là l’humour de Dieu, c’était l’heure des derniers sacrements offerts par l’Eglise comme un cadeau pour le passage : le Viatique, c’est le mot
qui convient alors. André avait entrouvert les yeux au moment de l’absolution, signe de l’immense miséricorde de Dieu pour les hommes. Je pensais alors aux heures incalculables durant
lesquelles André se rendait disponible afin de donner le sacrement du pardon, que ce soit tous les samedis matins ou les veilles de fêtes ainsi qu’en période de vacances, les mercredis, jour de
marché.  « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. » « André, au nom du Père, du Fils et
du Saint Esprit, je te pardonne tous tes péchés ! » Ce fut pour moi  un moment de grâces mercredi soir. Que serait l’humanité sans le
pardon !  Que serait notre monde sans l’Amour !

 

« La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans
avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée, l’avoir fait germer pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui le mange. Ainsi ma parole ! » Ainsi le ministère du prêtre ! Ainsi la vie de l’Eglise dans la totalité de ses membres ! On ne peut
pas dire qu’André était un grand manuel et par là un excellent jardinier de potager… Pourtant il a fécondé la terre de l’humanité pour que l’Amour s’y enracine, pour que l’Amour germe et donne
ses fruits. Chaque instant d’une vie de prêtre, que ce soit dans l’éclat ou dans la discrétion, doit être fécond. La tentation est grande d’être « productif » comme la société le
demande aujourd’hui. Le Seigneur n’a-t-il pas confié à l’homme dès le premier temps cette exhortation : «  Soyez féconds ! » C’est dans l’Eucharistie que la fécondité prend
toute sa dimension !  Eucharistie célébrée pour la Gloire de Dieu et le salut du monde. Aujourd’hui, dans l’hiver de la mort, ce qui a été semé
reste semé et déjà germe !  La Parole annoncée et proclamée continuera à donner son fruit. Telle est l’espérance qui donne sens à notre
rassemblement.