Mgr Xavier Malle s’est rendu dans le diocèse de Ghardaia, dans le Sahara algérien, pour rencontrer le père Bertrand Gournay, prêtre « fidei donum » du diocèse de Gap et actuel vicaire général du Sahara.

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“Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?” Cette question posée par le père Bertrand Gournay, que j’ai eu la joie de visiter dans le Sahara, m’a poussé à écrire ces quelques lignes.

Pourtant, il est difficile de se faire une idée juste sur un pays aussi immense et après seulement 8 jours sur place !  Vous connaissez sûrement la maxime : “Qui voyage 8 jours écrit un livre, qui voyage un mois écrit une page et qui voyage 10 ans n’écrit plus rien”. Car en réalité les choses sont toujours plus compliquées qu’elles n’apparaissent au premier regard. Mais lançons-nous dans la question posée !

D’abord ce qui m’a le plus surpris est l’immensité du pays et du diocèse de Ghardaia, le second plus grand après la Sibérie. Nous avons mis 12 heures de voiture pour aller de Thibirrine à Gardhaia ; distance « allongée » par la présence de l’escorte de gendarme, courante pour les étrangers depuis la décennie noire. Donc le vicaire général ou l’évêque le sait et intègre dans son agenda qu’il lui faut une journée de voyage pour visiter une de ses paroisses. Le corps et l’esprit s’habituent aux grands espaces, à la rudesse et la beauté du désert, où l’on va d’une oasis à une autre, en repérant le long de la route des animaux laissés à eux-mêmes, ânes et chameaux, une route avec beaucoup de camions.

La seconde chose est la singularité de l’Église catholique en Algérie. Elle m’apparaît comme en convalescence et fragile, et s’interrogeant sur la pastorale future.

C’est une église convalescente pour avoir survécu à trois secousses très importantes, qui sont autant d’étapes :

  • La décolonisation. Pendant la période de la colonisation, c’était une église française, des diocèses parmi les autres diocèses français, tout comme l’Algérie était considérée comme des départements français. Mais petit à petit cette église sur l’impulsion du cardinal Duval a compris qu’elle n’était pas française mais algérienne. La décolonisation a vu partir énormément de chrétiens de base. L’église est devenue une église de « consacrés », essentiellement des prêtres et des religieuses, accueillant quelques étudiants africains sub-saharien, quelques migrants et quelques expatriés.
  • Puis dans les années 1970, la nationalisation des écoles et des hôpitaux lui a fait perdre son plus important moyen de contact avec la population.
  • Troisième secousse, la décennie noire des années 1990, avec l’ordre donné par le GIA à tous les étrangers de quitter l’Algérie. 19 martyrs chrétiens ont été béatifiés en 2018 à Oran, dont les moines de Thibbirine. Nous les fêtons le… 8 mai, date symbolique pour les européens, fin de la Seconde Guerre mondiale.

Actuellement, l’église d’Algérie m’apparaît comme une église en reconstruction. Ainsi dans le diocèse du Sahara il y a des travaux dans tous les presbytères et chapelles ou églises. Ainsi à Notre-Dame d’Afrique à Alger ou à Santa Cruz à Oran les travaux de réhabilitation sont financés en partie par l’Algérie. Mais c’est une église fragile, car les congrégations missionnaires anciennes comme les Pères et les Sœurs Blanches ou comme les petits frères ou les petites sœurs de Jésus, manquent d’effectifs missionnaires européens. Alors l’église s’ouvre aux communautés dites nouvelles, comme les Foccolari ou le Chemin Neuf au monastère de Thibirrine. Les prêtres et religieuses originaires de l’Europe sont peu à peu remplacés par des africains sub-sahariens ou des asiatiques.

C’est aussi une église en questionnements sur la pastorale. Tout le monde est convaincu que l’avenir est à une « église algérienne », mais il y a des divergences de sensibilité sur le comment y arriver. Les chrétiens évangéliques bousculent la pastorale actuelle du témoignage de vie et des œuvres de charité ; pastorale discernée par choix et par contrainte d’un pays officiellement musulman qui interdit tout prosélytisme. Le curseur n’est pas facile à positionner entre l’évangélisation et le prosélytisme. Ainsi, actuellement dans le Sahara, les seules œuvres de l’église catholique sont des bibliothèques ou centre de documentation, du soutien scolaire, des cours de français et d’anglais, des jardins d’enfants et des œuvres pour les enfants handicapés.

Des fermetures d’Églises évangéliques sont pratiquées par les autorités en raison de leurs locaux jugés non en conformité avec la législation. Le danger serait de voir un durcissement de la situation pour tous les chrétiens.

J’ai fait de belles rencontres lors de ce voyage.

  • La toute petite communauté chrétienne de Ghardaia, avec son évêque John, solide père blanc anglais, bien secondé par son vicaire général.
  • Les sœurs de la Salette (déjà vues l’été dernier car elles étaient venues se reposer à Gap) et un père espagnol à El Menéa, où je suis allé prier sur la tombe du bienheureux frère Charles de Foucauld, imposant mausolée de marbres semblant aux antipodes de sa simplicité de vie mais montrant la solidité des fruits de sa mission toute pauvre. Je rêve maintenant d’aller faire une retraite tout au sud du Sahara, à l’Assekrem !
  • Deux prêtres italiens PIME (équivalent italien des Missions étrangères de Paris), et 4 petites sœurs de Jésus, sur le lieu de fondation par petite sœur Madeleine, Touggourt, petite présence chrétienne qui ne tient que par l’adoration et la messe.
  • Cinq membres remarquables de la communauté du Chemin Neuf, en mission au monastère Thibirrine, où je suis resté deux jours. Il y est impressionnant de constater que des centaines d’algériens viennent chaque jour en visite touristique au monastère, et descendent au cimetière où reposent les 7 moines cisterciens. Quelque chose est en train de se passer.
  • Le Cheir d’une confrérie soufie, branche plus mystique de l’islam.

Cette église ultra-minoritaire, fragile, a deux pierres de fondations solides, les deux cimetières, celui du frère Charles et celui des 7 moines. Sang des martyrs, semence de chrétiens.

Mgr Xavier Malle, évêque de Gap (+ Embrun)