Pour les journées du patrimoine, le père Pierre Fournier a pu, assis en raison de la fatigue, présenter ses deux conférences prévues au centre diocésain sur « la bible et la jeunesse ». Par ailleurs, étaient exposés au Centre diocésain des dessins réalisés par des enfants à qui il avait été demandés de représenter un monument de Gap. Le parc et la fontaine du centre diocésain avait alors recueilli un grand nombre de suffrages !

Ci-dessous des photos de plusieurs dessins de ces enfants et le texte de la conférence du père Pierre Fournier.

LA BIBLE : LA PASSION DE TRANSMETTRE UN PATRIMOINE A LA JEUNESSE

En cette année 2017, les Journées européennes du patrimoine nous questionnent : comment intéressons-nous les jeunes de notre société, autour de nous, envers notre patrimoine si riche et si multiforme ?… Ce thème centré sur la jeunesse coïncide bien avec la perspective du Synode 2018, à Rome, « Les jeunes, la foi, le discernement vocationnel » (1).

Ici, notre approche comporte les aspects suivants : comment la Bible est-elle mobilisée par une profonde passion de transmettre le meilleur patrimoine possible à la jeunesse ? Plus précisément, quel type de patrimoine transmettre aux jeunes ? et dans quelle perspective de vie quotidienne et d’avenir ?

1. La Bible, d’étape en étape, sans cesse attentive à la jeunesse, à sa formation.

La Bible perçoit l’importance de la transmission des valeurs vers la jeunesse selon son propre mode de pensée. Elle est écrite au sein des peuples sémitiques à mentalité très « généalogique », très sensible à la succession des générations, de jeunesse en jeunesse. L’insistance se porte sur « la descendance » dans les familles ; par exemple, avec les patriarches, la descendance d’Abraham, d’Isaac, de Jacob. La filiation est décisive : être fils ou fille d’untel et d’unetelle inséré dans tel ou tel contexte…. Cette insistance généalogique est permanente dans les récits bibliques, car elle est structurante : le passage d’une génération à l’autre, d’une jeunesse à l’autre, dans les circonstances plus ou moins mouvementées de l’Histoire.

Pour les auteurs bibliques, la jeunesse est en elle-même un cadeau de Dieu. Des psaumes chantent la joie des familles : « Nos fils sont comme des plantes qui croissent dans leur jeunesse. Nos filles sont comme des colonnes sculptées qui font l’ornement des palais » (Psaume 144,2). Soigner la transmission vers la jeunesse a pour but immédiat de construire un vivre-ensemble le plus harmonieux et heureux possible. Cf. Psaume 127/128 : « Heureux qui vénère le Seigneur et qui marche selon ses voies ! Heureux es-tu ! Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse ; et tes fils comme des plants d’olivier […] Tu verras les fils de tes fils… » La transmission aux jeunes, c’est aussi, dans le moyen terme, ouvrir sur l’espérance d’un bonheur fruit d’une responsabilisation ensemble et partagé au sein d’un peuple en évolution, souvent en tâtonnement au cœur des événements gratifiants ou inquiétants. Et pour le long terme, la transmission d’un patrimoine essentiel est portée par la visée d’une Espérance orientée vers des jours meilleurs, vers une plénitude.

Dans l’Ancien Testament (la Première Alliance) : le début du livre de la Genèse attire notre attention sur l’histoire des engendrements, les « toledot » : « Adam connut Ève qui engendra Caïn et Abel, puis Seth » (Gn 4,1.25) « Caïn connut sa femme, qui engendra Hénoc” (Gn 4,25). Dans le livre de Josué, Dieu rappelle l’Histoire sainte par le biais des générations : « J’ai appelé Abraham et j’ai multiplié sa descendance : je lui ai donné Isaac. À Isaac, j’ai donné Jacob et Esaü (les jumeaux) » (Jos 24,1-13). L’éducation est au centre de la vie familiale et sociale pour transmettre le trésor de la Parole de Dieu : « Seigneur, comment le jeune homme rendra-t-il pur son sentier ? […] En se dirigeant selon ta Parole » (Psaume 119,9). À travers les psaumes, les priants s’adressent à Dieu avec des paroles de gratitude et de demande en se souvenant de leur jeunesse : « Mon Dieu, tu m’as instruit dès ma jeunesse, jusqu’à présent, j’ai proclamé tes merveilles. Tu es mon espérance, mon appui dès ma jeunesse » (Ps 70/71). Un appel est souvent lancé en faveur des jeunes confrontés aux épreuves, particulièrement les orphelins, car « le Seigneur soutient l’étranger, la veuve, et l’orphelin » (Ps 68,5 ; 145/146,9).

Dans le Nouveau Testament, deux Évangiles donnent la généalogie de Jésus de manière schématique, mais symbolique : en Saint Matthieu (1,1-16), la généalogie descend d’Abraham à Joseph époux de Marie, mère de Jésus ; en sens inverse, en Saint Luc (3,23-38), la généalogie (abrégée !…) remonte de Jésus à Adam. À propos de Jésus, la mentalité généalogique sémitique populaire joue spontanément. Les gens de Nazareth, étonnés, se demandent : « N’est-il pas le fils de Marie ? » (Mc 6,3 ; Mt 13) « et de Joseph ? » (Jean 6,42). Et on acclamera Jésus sous le titre de « fils de David ! »

Dans la Bible, ces figures rayonnantes de jeunes

Elles sont nombreuses. Dans l’Ancien Testament : dans la Genèse, le jeune Joseph, le surdoué dont les grands frères deviennent jaloux et qui deviendra, en Égypte, l’intendant du Pharaon en inventant une économie solidaire en période de famine (Gen 37-50). Josué : dès sa jeunesse, il se fait serviteur de Moïse (Ex 17,9 ; Nb 11,28). Le jeune Samuel, si attentif à l’appel du Seigneur et futur prophète (1 Sam 2,18). Le jeune berger David, consacré par le prophète Samuel pour être le futur roi (1 Sam). Le jeune Salomon, roi bien jeune pour succéder à son père David ; devant ses responsabilités, sa prière auprès du Seigneur est un modèle de discernent des vraies valeurs (1 Rois 3,3). La jeune servante de Naaman, le général syrien, sait lui indiquer une voie pour soigner sa lèpre (2 Rois 5). Le jeune Jérémie, appelé comme prophète en une période de détresse (Jér 1,6). Le jeune Tobit qui reçoit de son père Tobie l’exemple de la fidélité à la foi israélite au cœur de l’épreuve de la persécution et de la déportation, et la jeune Sarah que Tobit épouse pour fonder un foyer animé par la foi. Le jeune Daniel dont la qualité de clairvoyance et de discernement sauvent Suzanne d’une condamnation injuste (Dan 3). Durant la déportation à Babylone, les trois jeunes gens Ananias, Azarias et Misaël persécutés et jetés dans une fournaise : au cœur de l’épreuve, ils sont sauvés du fait de leur fidélité intrépide envers le Seigneur (Dan 23,88).

Dans le Nouveau Testament : une jeune fille de Nazareth, Marie, appelée à devenir mère du Messie Sauveur (Luc 1,24-38). Elle était « débordante d’énergie, vive comme un torrent, vibrante de toute sa chair, de tout son cœur et de tout son esprit. Vigoureux brasier d’amour, sensible à un partage concret avec Zacharie et Élisabeth. Vigoureuse comme une branche souple, c’est un ressort rempli d’énergie aimante. » (Mgr Luc Ravel) (4). Le jeune Jean-Baptiste qui grandit, fortifié par l’Esprit (Luc 1,80), et qui mûrit le choix radical de vivre au désert et il y sera le précurseur du Christ (Marc 1). Le jeune Jésus lui-même : à douze ans, il se veut consacré « aux affaires de [son] Père » (Luc 2,42-52). Lors de la prédication de Jésus, le généreux jeune garçon qui offre ses cinq pains et ses deux poissons, et Jésus effectue la multiplication des pains (Luc 9,16 ; Jn 6). Le jeune homme, riche, qui aspire à une vie cohérente avec la vie éternelle (Mt 19,16-22). Jésus rend la vie à deux jeunes : la résurrection de la fille de Jaïre (Marc 5, 21) et du fils de la veuve de Naïm (Luc 7,11).

3. La transmission d’un patrimoine particulièrement précieux

Au fait, dans la Bible, quel précieux patrimoine s’agit-il de transmettre à la jeunesse ?

Le patrimoine d’un sens de la vie humaine ouvert à l’amour de Dieu et de l’amour du prochain.

Dans la Bible, dans les familles et dans le peuple en son ensemble, ce qui importe le plus est de transmettre à la jeunesse le sens du discernement pour entre les fausses valeurs (les fausses divinités, les idoles) et les vrais valeurs (la recherche de la vérité, de la liberté intérieure). Il s’agit d’ouvrir les jeunes au désir de la Transcendance, vers le Dieu des cieux, le Très-Haut. Donner aux jeunes le goût de la joie de Dieu, de la louange, de l’art de la musique et du chant qui célèbrent le Seigneur. Psaume 148 : « Tous les jeunes gens et les jeunes filles, louez le Seigneur ! » Le message capital à transmettre porte sur l’amour de Dieu et du prochain : Deutéronome 6,4-13 : « Moïse disait au peuple : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toutes tes forces […] Ces paroles [ce patrimoine spirituel vital !] que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. Tu les rediras à tes fils [patrimoine transmis]. Tu les répèteras sans cesse, à la maison ou en voyage, tu les inscriras à l’entrée de ta maison. »

Le patrimoine des valeurs d’un Peuple et de son Histoire

Concrètement, il s’agit de transmettre à la jeunesse le sens des événements majeurs de l’Histoire Sainte où le Peuple puise son identité profonde, le sens de son devenir, de son passé, et de son avenir à construire. À propos de la célébration de la Pâque, « Quand ton fils te demandera : que signifient ces rites [ces dispositions du repas pascal] ? [….] Tu lui répondras : Par sa main puissante, le Seigneur nous a libérés de l’esclavage en Égypte […] » (Ex 13,14 ; Dt 6,20). Le patrimoine est ici la mémoire de l’action libératrice de Dieu face à la servitude.

Quand le jeune roi Ézéchias se trouve au bord de la mort, dans son quasi agonie, il prie pour que les pères n’oublient pas de transmettre le sens de l’action de Dieu, de sa fidélité au fil de l’Histoire : « Au milieu de mes jours, je m’en vais […] Seigneur, le père à ses enfants montrera ta fidélité.” (Is 38,10.19).

Dans le peuple biblique, on voit des parents préoccupés par une transmission à leurs enfants. Les parents les orientent vers des repères précis. Par exemple, les pèlerinages annuels à Jérusalem. Marie et Joseph présentent de Jésus au Temple (Luc 2,20). Des parents demandent un bien pour leurs enfants : ce père demandant à Jésus la guérison pour son fils épileptique (Mt 17,14) ; l’épouse de Zébédée demandant à Jésus une place honorable pour ses fils Jacques et Jean (Mt 20,20).

3. Finalement vers les jeunes, dans la Bible, quelle transmission de quel patrimoine fondamental, ultime ?

Dans leurs épîtres, les apôtres adressent des conseils aux parents pour leurs relations à leurs enfants (Éphésiens 6,4 ; Colossiens 3,20). Ce sont des conseils de pédagogie parentale, familiale, mais quelle est la visée finale ?

La transmission d’un patrimoine de foi, de solidarité engagée, et d’Espérance.

Si la passion biblique envers la jeunesse est de leur transmettre le meilleur, quel est l’horizon ultime ? C’est l’ouverture de leur cœur à une Transcendance, vers Quelqu’un : « N’oublie par le Seigneur, le Très-Haut » (Dt 8,11 ; 9,7) ; l’ouverture au Dieu Libérateur « qui t’a fait sortir d’Égypte », l’ouverture à une espérance messianique fondée sur l’engagement de Dieu selon une Alliance et une Promesse. Dans le Nouveau Testament, le patrimoine est illustré par Jésus selon les paraboles d’un Royaume de justice, d’amour, de solidarité : cf. la parabole du bon Samaritain (Lc 10). C’est le patrimoine d’une double citoyenneté : chacun est appelé à être citoyen de ce monde-ci selon une conduite engagée et une réelle responsabilisation (Mt 25 : parabole des talents, et paroles du Jugement dernier), et citoyen du monde à venir figuré par la Jérusalem céleste (Apocalypse 21-22).

La transmission de l’espérance d’un Salut. Dans le Magnificat, la Vierge Marie reconnaît l’événement du Salut de Dieu dans l’Histoire, et se réjouit de ce que la mémoire de cet Événement pourra être transmise aux générations futures : « Dieu mon Sauveur s’est penché sur son humble servante. Désormais tous les âges me diront bienheureuse. Son amour s’étend d’âge en âge. » (Luc 1,48-50). C’est un regard sur un Bonheur partagé avec tous, de façon universelle : avec des frères et sœurs « de tous pays, langues, peuples et nations » (Apoc. 5,9).

Conclusion ? Le jésuite Christoph Theobald nous confie cette réflexion : « L’être humain est radicalement un être inachevé quand il naît et le reste tout au long de sa vie. Il a besoin des autres – parents, aînés dans la foi et passeurs de toutes sortes – pour franchir les seuils essentiels de son existence que personne d’autre ne peut passer à sa place. » La Bible est un exemple d’attention à la jeunesse pour qu’elle bénéficie d’un patrimoine diversifié, humain, spirituel, décisif. Sous cet aspect, la Bible apparaît comme un réel livre de « pédagogie » marquée par le désir d’accueillir la jeunesse, de lui partager des éléments de structuration intérieure, spirituelle, et de responsabilisation.

Le climat de cette transmission est celui de la confiance fraternelle entre les « anciens » et les jeunes. Saint Paul donne ce conseil : « Exhorte les jeunes gens comme des frères » (1 Tim 5,1). Saint Paul poursuit ainsi : « Que les enfants et petits-enfants apprennent à rendre à leurs parents ce qu’ils ont reçu d’eux, car cela est agréable à Dieu » (1 Tim 5,4). Cette réflexion note que, dans la transmission du patrimoine, la pleine confiance rend d’autant plus possible la réciprocité entre les générations, la pratique de l’échange, du don et du contre-don (cf. Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss). Nous pensons à la lettre apostolique de Jean-Paul II aux jeunes : « Chers jeunes, Jésus s’est adressé au jeune homme riche. Combien je souhaiterais que chacun de vous soit toujours en dialogue avec le Christ. Car pour chaque jeune, la jeunesse est une richesse unique » (2). Et, comme en écho, le pape François s’exclame : « Qu’il est beau que des jeunes soient ‘pèlerins de la foi’ ! » (3), pèlerins de la foi en l’être humain, en Dieu, en l’Avenir.

Père Pierre Fournier
Service diocésain de formation

(1) cf. document du Vatican pour la préparation du Synode (questionnaires).

(2) Lettre apostolique aux jeunes, 31 mars 1985. Texte complet sur internet et en “Documentation catholique” 1985.

(3) Pape François, Exhortation La joie de l’Évangile, 2014, § 105-108 : les jeunes.

(4) finale de Mgr Luc Ravel dans Le temps de la jeunesse, Lettre pastorale, Archevêché de Strasbourg, 31 p., 2017.