Les semaines de privation eucharistique lors du confinement ont laissé place à des messes assorties de règles sanitaires pesantes. Elles créent une ambiance parfois bien lourde et suscitent des interrogations spirituelles et liturgiques. Ainsi, certains se demandent si, au lieu de porter un masque, on ne devrait pas avoir plus de foi en Dieu.

Certains s’inquiètent que les mesures sanitaires pour communier soient comprises comme un manque de foi en la puissance de l’Eucharistie. Certains refusent la communion dans la main, seule modalité demandée par la Conférence des évêques de France en ce contexte de crise sanitaire, comme dans la plupart des pays du monde. 

Ces questions interrogent notre compréhension du mystère de l’Eucharistie et le sens de l’unité des disciples du Christ dans son Corps qui est l’Église.

Jésus plus fort qu’un virus

La première question, c’est celle de la foi : Jésus dit qu’elle peut déplacer des montagnes ; ne peut-elle donc pas protéger d’un virus ? On voit alors des personnes s’auto-dispenser du masque, comme un prétendu témoignage de foi.

Or, s’affranchir des règles sanitaires au nom de la foi interroge la compréhension du mystère de l’Incarnation. Trouveriez-vous normal que des parents refusent d’emmener leur enfant chez le médecin au nom de leur foi ? Dans la grande tradition de l’Église, jamais le chapelet n’a remplacé la consultation médicale. Jamais la foi n’a été un prétexte pour manquer aux soins sanitaires.

D’abord parce qu’on ne doit pas mettre le Seigneur à l’épreuve. Ensuite parce que, selon la formule de saint Thomas d’Aquin, « la grâce ne fait pas disparaître la nature, mais l’achève ». On ne remplace donc pas un traitement médical légitime par une heure d’adoration. On ne remplace pas davantage le port du masque par un acte de foi en Dieu. Ce n’est pas dans le sens de l’Incarnation.

Au cours des siècles, toute la magnifique attention de l’Église soignante, à travers quantité d’ordres religieux dédiés aux malades, témoigne que la prière ne remplace pas les soins. Pas davantage, la foi ne peut remplacer un masque. Ces masques ont d’ailleurs d’autant plus de sens, pour nous chrétiens, qu’ils ne visent pas tant à se protéger soi-même qu’à vouloir protéger les autres.

Alors, oui, gardons la foi : elle peut déplacer des montagnes ! Restons attentifs aux règles sanitaires, tout en croyant à la force de la prière, notamment pour nous libérer de cette pandémie. Et dans notre vigilance à la santé du corps, n’oublions surtout pas la santé de l’âme, pour laquelle l’Eucharistie est un puissant remède.

La Présence réelle peut-elle transmettre le virus ?

De là, une deuxième question, touchant plus directement la réalité du mystère eucharistique : certains prétendent qu’on a tort de prendre des mesures sanitaires pour donner la Communion. Ils s’appuient sur la conviction que le Corps du Christ ne peut pas transmettre de maladie.

Évidemment que la Présence réelle du Ressuscité ne rend pas malade, mais la Présence substantielle du Christ dans l’Eucharistie conserve ce qu’on appelle les « accidents ». En théologie, on distingue la « substance » et les « accidents » (qu’on pourrait aussi appeler les « apparences » pour être plus compréhensible). Après la consécration, ce ne sont plus du pain et du vin, c’est le Corps et le Sang du Christ. Mais la substance du Corps et du Sang du Christ conserve, par exemple, l’accident du goût : l’hostie consacrée et le sang du Seigneur ont toujours le goût du pain et du vin, ils ne prennent pas le goût de la chair et du sang.

Dieu aurait pu faire en sorte que l’Eucharistie soit une « transformation » en Corps et en Sang de son Fils. Mais Il a voulu que ce soit une « transsubstantiation », qui appelle donc un acte de foi, car on ne voit pas physiquement la chair et le sang du Christ. Pour que l’Eucharistie suscite cet acte foi, elle est un changement de substance tout en conservant les accidents. Par conséquent, les accidents (1) de l’hostie continuent à être potentiellement porteurs de virus. Les règles sanitaires de la Communion sont donc indispensables pour éviter l’éventuelle propagation du virus par les accidents de l’hostie consacrée.

(1) NDLR : Terme corrigé le 6/10/2020. Le terme “matière” utilisé précédemment se voulait pédagogique, mais pouvait prêter à confusion. Nous avons donc, avec l’accord de l’auteur de l’article, remis le terme “accident”. Il n’est pas facile de trouver les bons mots pour parler à nos lecteurs.

Communier à la bouche ou dans la main ?

La 3e question est sans doute plus délicate encore, car elle est génératrice de souffrances ou de coûteux efforts de la part de certains pratiquants. Jusqu’à nouvel ordre, la Conférence des évêques de France a demandé de donner la Communion uniquement dans la main.

Selon une ancienne tradition de l’Église, la communion à la bouche est pourtant une des manières habituelles de communier. Elle permet d’éviter que des parcelles d’hostie consacrée se déposent sur la main et soient ensuite dispersées. La communion à la bouche assure aussi que l’on communie effectivement, car il faut le savoir : des hosties consacrées sont régulièrement subtilisées, parfois comme souvenir de pèlerinage, plus gravement pour servir à des messes noires. Il faut évidemment nous prémunir de cela.

Mais dans le contexte actuel de crise sanitaire, il est compréhensible que la communion à la bouche fasse prendre un risque aux prêtres et aux fidèles. La proximité de la main du prêtre avec la bouche du communiant est potentiellement vectrice de plus grande transmission de virus que la communion dans la main, le prêtre veillant à ne pas toucher la main du communiant.

Actuellement, certains d’entre nous s’abstiennent de communier parce qu’on ne peut le faire que dans la main. On peut profondément respecter ce beau souci d’honorer le Corps sacré du Seigneur. Mais les circonstances actuelles peuvent être l’occasion de revisiter notre regard sur le mystère de l’Eucharistie, pour ne pas focaliser sur une modalité de réception. Si vraiment notre salut était en jeu par la Communion dans la main ou si Notre Seigneur devait être offensé par cette pratique, il y a longtemps qu’un Pape aurait engagé son infaillibilité pour l’interdire.

On peut aussi avoir un grand respect pour ceux qui communient ordinairement et légitimement à la main, en veillant à la belle dignité du geste et de l’intention. Ils se présentent les mains vides pour tout recevoir du Roi des rois. Mais cela oblige à une plus grande attention, pour que ce geste manifeste une réelle vénération et non une banalisation de l’Eucharistie. Merci donc de veiller à un beau geste, les mains bien à plat, en forme de croix, à hauteur du cœur, pour recevoir Celui qui est mort sur la Croix pour nous donner la Vie, puis faire un pas de côté pour consommer l’hostie consacrée.

On peut également avoir un grand respect pour ceux qui sont empêchés de communier, et qui viennent humblement recevoir la bénédiction et vivre une réelle communion spirituelle. Ils sont parmi nous des signes vivants d’une Communion eucharistique vers laquelle nous ne pouvons approcher qu’après avoir bien discerné nos dispositions intérieures.

On peut enfin avoir du respect pour ceux qui communient ordinairement à la bouche, mais qui consentent ces mois-ci à le faire dans la main. Ce geste leur coûte, mais ils comprennent la nécessité des précautions sanitaires. Leur confiance en leurs pasteurs leur permet d’ailleurs d’aller jusqu’au bout du projet eucharistique du Seigneur : car l’Eucharistie ne trouve pas son aboutissement dans la communion individuelle au Corps du Christ, mais dans la communion du Corps du Christ que nous formons.

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En ces mois troublés et troublants, l’essentiel est peut-être bien là : en respectant la sublime Présence réelle du Seigneur comme le plus grand don qu’il soit possible de recevoir sur Terre, redécouvrir que ce don est la réponse du Bon Berger à son peuple affamé de nourriture consistante et d’unité si nécessaire.

Si nous ne saisissons pas les temps où nous sommes pour aller jusqu’à cet essentiel, notre dévotion eucharistique risque de se muer en convictions personnelles, en concours de fidélité ou en soupçon à l’égard de nos pasteurs, pendant que le monde crève de faim spirituelle.

A Notre-Dame du Laus, un saint prêtre, saint Pierre-Julien Eymard, vint déposer sur l’autel des apparitions du Laus son projet de constitution de la Congrégation des Pères du Saint Sacrement. Ce saint nous invite à aller à l’essentiel. Il nous dit : « Partez de ce principe : plus je suis pauvre, plus j’ai besoin de Dieu ; c’est votre carte d’entrée vers ce bon Maître (…) Communiez pour aimer, communiez en aimant, communiez pour aimer davantage. »C’est bien cela qui compte !

Père Ludovic Frère

Recteur du sanctuaire de Notre Dame du Laus

Cet article a 1 commentaire

  1. Mimi Tournier

    Bonjour Merci infiniment pour ce message Ce qui est à regretter c’est que dans trop de nos églises les règles sanitaires ne sont pas respectées y compris la communion je suis d’accord que en temps normal chacun puisse recevoir le Corps du Christ comme il le désire mais que en ces temps le protocole soit respecté car tout le monde est en danger Si nous voulons que le virus soit exterminé il faut que chacun soit “obéissant”
    Mimi T

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