La mystagogie, un nom bien étrange…
  • Post published:6 mars 2012
Appel décisif des catéchumènes, le premier dimanche de Carême. Ici en l'église Saint-Roch de Gap le dimanche 26 février 2012 par Mgr Félix Caillet, vicaire général

Durant le carême, des catéchumènes se préparent au baptême qu’ils recevront au cours de la vigile pascale. Durant ce temps, les baptisés peuvent en profiter pour revenir aux sources de leur baptême.

Comment faire pour continuer l’accompagnement des baptisés adultes ? Comment conduire et être conduit toujours plus au cœur de la foi chrétienne ? Les Pères de l’Église n’ont-ils pas quelque chose à nous dire à ce sujet ?

Baptême d'adultes à la Vigile pascale. Ici par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri en 2011. En cette année 2012, la Vigile pascale aura lieu dans la nuit du 7 au 8 avril.

Conscients que les nouveaux baptisés avaient à la fois tout reçu avec les sacrements de l’initiation chrétienne (baptême, confirmation et Eucharistie) et tout encore à apprendre dans leur vie de néophytes (de nouveaux-nés), les Pères de l’Église revenaient sur ce qui avait été célébré, senti, touché, goûté, lors de la réception des sacrements pour entrer dans le mystère en quelque sorte de l’intérieur. C’est ce que l’on appelle la « mystagogie ».

Ci-dessous, compte-rendu d’un séminariste du diocèse sur un colloque illustrant l’apport des Pères de l’Église à la proposition de la foi aujourd’hui par le biais de la « mystagogie », et entretien avec Christian Boudignon qui vient de publier l’édition critique de la Mystagogie de saint Maxime le Confesseur.

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Échos d’un colloque

« La mystagogie d’hier à aujourd’hui
dans le cadre de la nouvelle évangélisation »

L'amphithéâtre de la Maison des évêques, au cours du colloque

Fin janvier, sœur Béatrice Blazy (responsable diocésaine pour la catéchèse et le catéchuménat) et moi-même, Mickaël Fontaine (séminariste pour le diocèse), nous nous sommes rendus à la Maison des évêques de France à Paris pour un colloque sur la mystagogie.

Ce colloque a rassemblé près de 200 personnes autour du thème « la mystagogie d’hier à aujourd’hui », avec la participation de nombreux intervenants, entre autres Mgr Pierre-Marie Carré, archevêque de Montpellier, Mgr Michel Pansard, évêque de Chartres, Mgr Claude Dagens, évêque d’Angoulême et académicien, le père Louis-Marie Chauvet, théologien professeur à l’institut catholique de Paris et prêtre du diocèse de Pontoise, le père Nicolas-Jean Sed, dominicain et directeur des éditions du Cerf, le père Gilles Reithinger, des Missions étrangères de Paris, le père Luc Mellet, du diocèse de Nîmes, le père Alexandre Siniakov, recteur du séminaire orthodoxe russe, Mme Marie-Anne Vannier, de l’Université de Metz, spécialiste des Pères de l’Église, etc.

Ce colloque, très dense de par les nombreuses interventions de qualité, nous a permis de mesurer l’importance de la mystagogie dans la tradition de l’Église.

La mystagogie, comme son nom l’indique, signifie « conduire au mystère ». Depuis les origines l’Église et à travers les cultures de différents pays, elle s’est avérée un véritable chemin pour découvrir la foi au Christ en s’appuyant sur la liturgie et les écrits bibliques. Dans notre pays déchristianisé, la mystagogie garde tout son enjeu pour une pastorale d’évangélisation à mettre en œuvre aujourd’hui dans nos diocèses.

Dans son intervention le père Henri-Louis Roche insiste sur le fait que « la connaissance des Pères de l’Église est accessible à tous […] et qu’elle est indispensable pour bien saisir la place essentielle qu’a tenue la mystagogie dans la vie de la primitive Église. »

Quelques-uns des intervenants

Mgr Claude Dagens, quant à lui, est convaincu que les pratiques mystagogiques sont d’une grande actualité dans la mission. « Ce n’est pas par nostalgie mais par vocation d’annoncer la foi dans la société actuelle. Être ainsi conduit au mystère est bien autre chose qu’un préalable à la sacramentelle, une évaluation de l’adhésion de la personne avant de célébrer. Elle est l’annonce même de la Bonne Nouvelle dans les silences, les paroles, les gestes de la liturgie que l’on vit comme ouverture au mystère du Dieu vivant. […] La mystagogie est toujours liée à la Pâque du Christ. Et parce que la liturgie, éclairée par les Écritures, fait mémoire du Christ dans nos communautés, elle est force de conversion en nous. »

La mystagogie est mouvement qui rejoint chacun dans sa culture et son histoire personnelle. « Par le langage symbolique qu’elle déploie, la catéchèse mystagogique n’est pas qu’un effet de mode, ajoute le père Louis-Marie Chauvet, elle s’adresse à la personne tout entière et quel que soit son âge. C’est, disons-le, une stratégie pastorale qui permet de faire une expérience religieuse fondamentale. […] Les animateurs, catéchistes, accompagnateurs l’ont bien compris quand ils proposent de vivre des temps liturgiques à des recommençants, des dimanches autrement, des rencontres intergénérationnelles avec une initiation à la célébration. »

Par la mystagogie, nous pouvons retrouver la force de la liturgie. « Elle nous permet  d’aller au cœur de la foi » souligne aussi le père Nicolas-Jean Sed.

Marie-Anne Vannier nous rappelle que « la mystagogie est faite pour nous conduire vers les mystères et permet de s’enraciner dans la foi. […] Les chrétiens non pas à subir les sacrements mais à y entrer. Car on ne comprend le mystère qu’en y entrant et on n’a jamais fini d’y entrer. » La catéchèse mystagogique permet de faire vivre du sacrement vécu en le rapportant à la force de l’Esprit Saint agissant présentement comme tout au long de l’histoire du salut. Et il n’est donc plus question d’expliquer le sacrement avant de le vivre mais d’entrer en mystagogie. « C’est ce que faisaient les premiers Pères de l’Église. »

Le père Louis-Marie Chauvet précise également : « En étant profondément liée à la liturgie, la mystagogie permet d’aller au cœur de la foi. […] Et la mystagogie n’est pas que l’affaire de quelques uns mais de toutes nos communautés comme l’est la liturgie par rapport à nos assemblées. » Nous sommes tous appelés à mettre la main à la pâte. « La mystagogie peut fonctionner uniquement si nos célébrations ont un véritable sens, pour nous permettre de rentrer dans le mystère. Cela nous demande de continuer à travailler sur la qualité de nos célébrations. […] Il nous faut travailler ensemble car nos Églises sont des lieux de fraternité. »

Apéritif lors du colloque

Le père Luc Mellet, directeur du Service national de la catéchèse et du catéchuménat, ajoute que « dans le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes, la mystagogie correspond au temps pascal qui suit le baptême. D’où la question : Qui peut dire en avoir fini dans sa formation de chrétiens ? Qui peut dire avoir tout découvert ? Voilà à quoi consiste également la mystagogie, concevoir la vie chrétienne comme une croissance. […] Tout est donné du salut de Dieu dans les sacrements chrétiens, et nombreux sont ceux qui frappent à la porte de nos Églises, ayant une soif de découvrir, de découvrir comment l’Écriture agit dans les mystères célébrés. »

Et Mgr Pierre-Marie Carré de conclure : « Qu’est-ce-que nous apporte une catéchèse mystagogique aujourd’hui ? Dans un monde où les images sont en permanence sur des écrans plus ou moins grands, il nous faut savoir présenter Celui qui est invisible. Il nous faut sans cesse revenir aux sources à l’Écriture, aux Pères de l’Église et à la puissance de la liturgie. C’est cette dernière qui manifeste le mystère de la présence de Dieu. La nouvelle évangélisation nous demande de revenir aux sources. »

Ce colloque renforce notre conviction sur la mystagogie et inspirera nos formations futures au profit de la pastorale dans les paroisses de notre diocèse. Et n’oublions pas que le plus grand des mystagogues c’est le Christ… Alors avant chaque catéchèse mystagogique, ayons à cœur de nous confier à lui.

Mickaël FONTAINE
Séminariste du diocèse

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De quoi ce qui est célébré pendant la messe est le symbole ?

Christian Boudignon, né en 1970, ancien élève du collège nord à Gap, est enseignant-chercheur à l’Université d’Aix-Marseille. Ancien élève de l’École normale supérieure de Paris, ancien directeur de l’Académie des langues anciennes, maître de conférences en grec ancien, il s’intéresse à l’histoire des pensées religieuses de la Méditerranée à la fin de l’Antiquité et au début de la domination arabe.

Un commentaire surprenant de la liturgie : la Mystagogie de Maxime le Confesseur.
Propos recueillis par Thierry Paillard auprès de Christian Boudignon qui vient d’en faire une édition critique après avoir inventorié, décrit et analysé les manuscrits qui ont conservé ou cité cet ouvrage.

Christian Boudignon, vous venez de publier l’édition critique d’un livre de Maxime le Confesseur. De qui s’agit-il ?

Maxime le Confesseur, moine et philosophe est né en Palestine en 580. Il est mort en Géorgie en 662 des suites des tortures qu’on lui avait infligées. D’où son surnom de confesseur. C’est un des plus grands penseurs de langue grecque du viie siècle, à l’époque même de la conquête arabe en Orient.

De quel livre avez-vous fait l’édition critique ?

En juillet dernier, mon édition critique du texte grec d’une des plus belles œuvres de Maxime, la Mystagogie, est parue aux éditions Brepols (Corpus Christianorum Series Graeca, n° 69, 175 euros). Ce fruit de quinze ans de travail est dédié à Pierre Fournier, prêtre gapençais.

De quoi ce livre parle-t-il ?

Le titre de Mystagogie signifie : initiation aux mystères (de la divine liturgie). Je dirais pour le résumé que c’est un traité qui s’inspire des théories antiques sur la magie pour expliquer la liturgie chrétienne. Le lieu qu’est l’Église est une sorte de boîte magique. Parce qu’elle est l’image et aussi l’empreinte du Dieu qui rassemble le monde, elle réussit à réunir l’humanité et aussi à recréer l’unité perdue de chaque homme. Le temps qu’est la messe (synaxe en grec, « rassemblement ») est une sorte de moment magique. Parce qu’il est l’image et l’empreinte de la descente du Christ sur terre et de son retour au ciel, ce temps modèle le croyant sur cette image, recrée son unité et l’ouvre à la divinisation, à travers toute la série des actes liturgiques (première entrée, lectures, credo, entrée des offrandes, sanctus, Notre Père, etc.). Cette pensée repose sur la notion d’image (icône) et d’empreinte (type ou figure) qui se déploiera plus tard dans la philosophie de l’icône.

Par trois fois vous parlez de « magie ». Mais en quel sens ?  De nos jours, on se défend d’user de ce terme pour les célébrations liturgiques, puisque cela sous-entendrait une volonté de puissance de l’homme sur Dieu, ou une action « mécanique » de Dieu faisant fi de toute coopération humaine. Quand on sait la part active que prit Maxime le Confesseur contre le monothélisme*, je me dis que chez Maxime cette action « magique » de la liturgie ne peut sous-entendre une annihilation de la volonté du fidèle. Qu’en est-il exactement ?

Oui, vous avez tout à fait raison. Maxime n’emploie pas le mot de magique, c’est moi qui l’emploie. En fait il y a trois catégories de fidèles : ceux qui ont la connaissance et s’associent parfaitement à ce qui se déroule dans la liturgie. C’est à eux que s’adresse le texte pour les rendre conscient de ce qu’ils voient. Ceux qui ont la vertu, et le texte leur montre le processus de divinisation en cours dans la liturgie. Enfin, les simples fidèles, qui sans qu’ils en aient conscience sont pris dans un début de mouvement d’unification et de divinisation, quand ils assistent à la liturgie.

De toute façon la divinisation reste du ressort de Dieu, mais l’homme peut se préparer à cette grâce en s’unifiant soi-même.

Je n’ai pas évidemment la place en quelques lignes de développer l’idée de magie. Je voulais dire ici que Maxime envisage l’Église comme une entité indépendante, intermédiaire qui joue le rôle d’intermédiaire entre le ciel et la terre, un peu comme un objet magique qui est censé relier deux objets entre eux pour instaurer une action (la poupée vaudou transpercée étant destinée à figurer et anticiper la douleur aiguë que l’adepte de la magie veut causer au modèle de la figure).

L’idée de la magie est de capter le divin en jouant sur les similitudes.  Maxime évidemment n’est pas dans cette démarche. Mais, et cela, c’est original, dans un dispositif magique (lieu et temps) qui permet de rejouer la « dramatique divine » pour reprendre Hans Urs von Balthasar, de réaliser ce qui s’est passé dans la descente sur terre du Christ et d’anticiper ce qui se passera dans la montée vers Dieu avec le Christ des fidèles lors de son retour. Ceux des deux premières catégories entrent par leur connaissance et leur adaptation morale dans une participation à ce processus, ce qui est souhaité. Mais même ceux de la troisième catégorie en sont les bénéficiaires, comme des enfants qui tètent dès le sein de leur mère, avec le lait, toute une culture de foi.

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* Monothélisme : doctrine qui disait que le Christ n’était doté que d’une seule volonté. Le IIIe concile de Constantinople (en 681) déclara qu’il était au contraire doté de deux volontés, l’une divine l’autre humaine, sans opposition ni résistance entre elles.

À noter la traduction française de M.-L. Charpin-Ploix, faite sur cette édition critique de Christian Boudignon, qui vient d’être rééditée dans la collection Migne, collection « Les Pères dans la foi » n° 92, 17 euros.

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