“La vie n’a pas de prix”, rappelle Mgr Jean-Michel di Falco Léandri aux chefs d’établissement d’enseignement catholique

Ce jeudi 29 septembre 2016, en la fête des saints archanges, les chefs d’établissement de l’enseignement catholique des trois diocèses de Gap, Digne et Aix, étaient rassemblés au sanctuaire Notre-Dame du Laus pour une session sur la vocation.

Table ronde animée par Michel Carletti, avec Bruno de Chateauvieux, des pompes funèbres chrétiennes à Marseille, Annie Gasse, psychologue, Sœur Marie-Jérémie, bénédictine présente au sanctuaire du Laus, et Maurice Rolland, prêtre diocésain

Les chefs d’établissement de l’enseignement catholique venant des diocèses d’Aix, de Digne et de Gap

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, évêque de Gap et d’Embrun, a présidé la célébration eucharistique et a parlé dans son homélie du monde de l’éducation à partir du monde angélique, illustrant son propos par “L’homme qui valait 3 milliards” et Tintin.

Ci-dessous son mot au début de la célébration et l’homélie dans son intégralité.

Homélie

Nous fêtons aujourd’hui les archanges Michel, Gabriel, Raphaël. Alors tout d’abord bonne fête à tous ceux qui portent ces prénoms, ou qui ont un prénom composé avec l’un deux.

Vous le savez, le catéchisme de l’Église catholique présente l’existence des anges comme une vérité de foi. Mais pour celles et ceux qui se posent des questions à leur sujet – cela va faire plaisir au recteur du sanctuaire –, ils peuvent participer à l’une ou l’autre des sessions sur les anges qui sont organisées ici-même chaque année ou presque. Car pour ceux qui connaissent bien la vie de Benoîte Rencurel, ils savent la place des anges dans sa vie. Cependant, ce que la bible et la tradition chrétienne disent d’eux peut avoir des liens avec ce que vous avez entendu durant cette session sur l’enfant, sur la vocation, sur l’engagement. Aussi vais-je en parler en ce sens.

Tout d’abord, la question des anges est corollaire à la question de la place de l’être humain dans l’univers. De cette considération, je retire comme leçon que peu importe où l’on place l’être humain dans l’échelle des êtres. Nous pouvons même sans crainte batailler pour une plus grande dignité animale. Ce qui importe c’est que ne soit jamais oubliée l’inaliénable dignité de l’être humain.

Par l’observation du monde extérieur et par l’introspection intérieure, les anciens ont cherché un ordre à l’univers, et derrière cet ordre un sens. Pour eux, la place occupée par l’être humain dans l’univers disait quelque chose de sa nature et de ce à quoi il est appelé. Ils voyaient le monde comme un monde ordonné. Et dans ce monde ordonné, ils voyaient l’homme tenir une place particulière, entre l’ange et l’animal. Le cardinal de Bérulle par exemple, disait : « L’homme, c’est un ange, c’est un animal, c’est un néant, c’est un miracle, c’est un centre, c’est un monde, c’est un dieu, indigent de Dieu, capable de Dieu et rempli de Dieu, s’il le veut. »

Alors il est vrai que la représentation du monde a changé depuis, à tel point que Freud a pu évoquer trois graves blessures narcissiques successives infligées par les sciences à l’humanité : l’humiliation cosmologique (la terre n’est plus le centre de l’univers), l’humiliation biologique (l’homme descend du singe et n’est donc pas supérieur à l’animal), et l’humiliation psychologique (« le moi n’est pas maître dans sa propre maison »).[1]

Devons-nous considérer pour autant que la vision chrétienne de l’être humain n’est plus pertinente ? Certes non. Déjà pour les Pères de l’Église l’homme n’était pas le plus élevé des êtres. C’était les anges. Et pour ces auteurs chrétiens, c’est le Christ qui a montré la véritable dignité de l’être humain par son incarnation d’abord (qui l’a fait s’abaisser jusqu’à nous), et par son ascension ensuite (qui a placé notre humanité au-dessus des anges).

Alors de cela je retire comme leçon que peu importe où l’on place l’être humain dans l’échelle des êtres. Peu importe même que nous le considérions que comme un agrégat d’atomes. Ce qui importe, c’est que ne soit jamais oubliée son inaliénable dignité.

Imaginez de quoi peut se croire permis quelqu’un qui ne considérerait l’être humain que sous le prisme de sa composition chimique ? Je me souviens lorsque j’étais dans l’enseignement il y a plusieurs années, il y avait un feuilleton qui s’appelait L’homme qui valait trois milliards. Au même moment quelques savants avaient fait le calcul pour savoir quelle était la valeur d’un être humain à partir de ce qui le composait. Et voilà qu’on était passé de trois milliards à, en gros, une trentaine d’euros. Enfin, nous, nous savons que la vie n’a pas de prix. Et la vie n’a pas de prix, parce que le prix, c’est le Christ qui le lui a donné dans sa résurrection.

Donc, tout en intégrant les données des sciences qui nous font reconsidérer notre place dans l’univers, nous avons à sauvegarder l’inviolable dignité de tout être humain, et pour nous, pour vous enseignants, évidemment celle de l’enfant.

C’est ce que vous faites comme chefs d’établissement, comme professeurs, comme éducateurs, en mettant l’élève au centre des apprentissages, au centre de vos attentions. Souvenez-vous, comme si on en avait fait la découverte en 68, de ce qui se disait à l’époque, c’est que l’enfant n’est pas fait pour l’école, mais c’est l’école qui est faite pour l’enfant. Comme une sorte d’inversement des valeurs.

Alors à cette première leçon venant de la question des anges et de la place qu’ils tiennent, et que nous tenons, dans l’univers, j’en ajouterais une deuxième. Les enfants dont vous vous occupez « ne sont pas des anges », comme on dit… Et cette expression courante est bien plus profonde qu’elle n’en a l’air. Cela ne signifie pas que les enfants ne sont pas sages comme des images. Cela signifie en revanche qu’ils sont susceptibles de progrès.

Des anges, on dit qu’ils sont dotés d’intelligence et de volonté. Une intelligence et une volonté qui, du fait qu’ils sont purs esprits, les font opter pour ou contre Dieu en un seul acte, en pleine connaissance de cause.

Antoine de La Garanderie (1920-2010)

Tel n’est pas le cas de l’être humain. Certes, nous sommes dotés d’une intelligence faite pour connaître et comprendre, et d’une volonté faite pour aimer. Mais nous sommes aussi faits de chair et de sang. Nous tirons notre connaissance de ce qui nous vient par nos sens : l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher, le goût. Et cela vous le voyez bien avec les enfants. Dans leurs apprentissages, les uns sont plutôt visuels, et les autres auditifs. Souvenez-vous à ce propos des travaux d’Antoine de la Garanderie, qui fut mon professeur lorsque j’étais étudiant à l’Institut supérieur de pédagogie à Paris. Il montrait dans ses travaux que selon que l’enfant est auditif ou visuel, la pédagogie se devait d’être différente. Et sans nous engager dans un débat de type pédagogique, je pense que les querelles sur les modes d’étude de la lecture, analytique ou synthétique, sont un faux débat. Tout simplement parce que des enfants ont un esprit analytique, et d’autres un esprit synthétique. Ce qui veut dire que dans une classe on devrait pouvoir enseigner les deux méthodes.

Comme être humain, il nous faut donc du temps pour comprendre et aimer. Si on choisit le mal, c’est souvent par faiblesse, par défaut d’intelligence et de volonté. Et si on choisit le bien, il nous faut malgré tout du temps pour nous y établir.

La démarche de miséricorde que nous venons de vivre trouve son sens dans ce décalage entre ce à quoi nous sommes appelés et ce que nous vivons dans le concret de nos existences. Alors il faut user de patience, de miséricorde, pour les enfants qui nous sont confiés. Il nous faut sans cesse répéter, encourager, montrer que l’on croit en eux. Il y a quelque chose de Pygmalion dans la fonction enseignante.

Enfin un dernier enseignement que je tire des anges (comme cela mes anciens professeurs seront contents : j’ai réussi à faire trois parties…) Donc une troisième et dernière leçon que je tire des anges, et plus précisément à partir de Tintin. Ah, ce n’est pas un Père de l’Église, je vous l’accorde, mais on peut en tirer des leçons. Vous savez, dans Coke en stock, quand le capitaine Haddock est tenté de boire de l’alcool, un diable et un ange viennent lui présenter les arguments pour et les arguments contre. Et dans Tintin au Tibet, quand Milou est également tenté, deux images de lui-même apparaissent, un Milou ange, et un Milou démon.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais sous quelle forme le diablotin suggère-t-il des pensées mauvaises à Milou ? Sous l’apparence du bien. Je cite : « C’est bon, ça, l’alcool ! Ça donne du cœur au ventre ! » Et donc voilà ce que dit le diablotin : « C’est bon ! C’est bien ! C’est beau ! » et non pas « C’est mal ! C’est mauvais ! C’est laid ! » Le Malin se déguise en ange de lumière, comme le dit saint Paul (cf. 2 Cor 11, 14). Et si Hergé avait dessiné deux anges de lumière, avec juste un ou deux indices permettant de discerner qui est qui, on saisirait mieux la difficulté qu’ont parfois les enfants à discerner ce qui est bien et ce qui est mal.

Et c’est ici que nous avons un rôle à jouer en tant qu’éducateurs. Notre rôle est bien d’entraîner les enfants à exercer et à développer leur esprit critique, aujourd’hui plus que jamais. N’ayons plus la naïveté de croire que tout ce que savent les enfants c’est à l’école qu’ils l’apprennent. Une fois qu’ils savent lire, qu’ils savent écrire, et qu’ils savent compter, le reste ils l’apprennent sur internet, twitter, facebook, etc. D’où la nécessité de les aider à prendre du recul, à mettre de l’ordre dans ce qu’ils perçoivent dans le désordre, à organiser le puzzle de leur pensée et de leur intelligence.

Voilà. Je termine ainsi. Vous voyez que réfléchir à ce que sont les anges pour nous chrétiens peut nous amener à réfléchir en parallèle à l’inaliénable dignité de tout enfant, à faire preuve de patience et de miséricorde à son égard, à exercer notre esprit critique et le sien pour lui permettre de vivre pleinement son présent, seul garant de lui permettre de préparer l’avenir. Je répète cette phrase : lui permettre de vivre pleinement son présent, seul garant de lui permettre de préparer l’avenir.

Ce qui est important pour un enfant c’est ce qu’il vit aujourd’hui. Et que de fois nous lui faisons regarder le passé avec beaucoup d’insistance, et essayons de le projeter dans l’avenir, que nous ne connaissons pas. Un avenir que nous ne connaissons pas. Donc la meilleure façon de permettre à un enfant de préparer l’avenir, c’est de lui permettre de vivre pleinement son présent.

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun

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[1] Sigmund Freud, “ Une difficulté de la psychanalyse ” (1917), http://classiques.uqac.ca/classiques/freud_sigmund/essais_psychanalyse_appliquee/08_difficulte_psychanalyse/difficulte_psychanalyse.pdf