L’Ascension au Laus : le départ du Christ n’est pas un abandon

Jeudi de l’Ascension, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri présidait l’eucharistie au sanctuaire Notre-Dame du Laus. L’Ascension est aussi le jour du traditionnel pèlerinage de la couronne, cette “couronne” correspondant aux paroisses proches du sanctuaire.

Cette année, jubilé des 350 ans oblige, la couronne était plus large que d’habitude. En ce sens l’homélie avait été confiée au père Christophe Disdier-Chave, vicaire général du diocèse voisin de Digne.

Comment être dans la joie alors que l’Ascension nous condamne à marcher seuls sur les routes de la vie ? pouvons-nous penser…

Homélie

Père Christophe Disdier-Chave
Vicaire général du diocèse de Digne

Lorsque j’étais enfant, je ne comprenais pas que l’Ascension, l’enlèvement de Jésus au ciel, puisse être une fête. En effet, comment se réjouir de la disparition, de l’éloignement du Seigneur ? Comment être dans la joie alors qu’il me semblait que l’Ascension nous condamnait à devoir marcher seuls sur les routes de la vie en attendant le retour de Jésus ? Comment l’Ascension pouvait-elle être conciliable avec les paroles du Christ, le soir de la dernière Cène, paroles de feu et d’espérance que saint Jean nous rapporte dans les chapitres 14 à 17 de son Évangile, paroles que nous avons réentendues chaque dimanche ou jour de la semaine depuis quarante jours ?  « Je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi (Jn 14,3). Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous (Jn 14,18). Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure (Jn 14, 23). Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre cœur se réjouira ; et votre joie, personne ne vous l’enlèvera (Jn 16,22).”

L’Ascension n’était-elle pas un démenti de ces promesses ? Ne fallait-il pas, désormais, attendre l’au-delà, le ciel après la terre, pour le revoir et être enfin dans la joie ? Non, je ne comprenais pas qu’on puisse se réjouir en un tel jour et je rentrais à la maison le cœur un peu lourd. La belle espérance inaugurée à Pâques était à nouveau renvoyée à après, après ma mort. La joie ne pouvait décidemment pas être de ce monde. Et puis, à Lourdes, la même belle dame qui était apparue ici au vallon de Fours, n’avait-t-elle pas dit à sa messagère, « je ne vous promets pas de vous rendre heureuse dans ce monde mais dans l’autre » ? Ne chantons-nous d’ailleurs pas dans le Salve Regina, « vers toi nous crions, enfants d’Ève en exil, pleurant et gémissant dans cette vallée de larmes » ? Il me fallait attendre et patienter. Mais l’Église, comme cette mère aimante et cette éducatrice pleine de délicatesse qu’elle est, m’a pris par la main et peu à peu, aidé par celles et ceux qu’elle a mis sur mon chemin, mes parents, mes catéchistes, mes divers formateurs, j’ai compris que le départ du Christ n’était pas un éloignement ou un abandon. Son Ascension ouvrait un nouveau mode de présence.

Certes, c’est au terme de notre pèlerinage ici-bas qu’un jour nous, les membres de son corps, nous le rejoindrons afin d’être pour toujours avec Lui et Lui avec nous ; nos yeux, alors, le verront tel qu’il est. Il s’approchera de nous ; il essuiera toutes larmes de nos yeux. Lui et nous partagerons une étreinte éternelle. Mais je découvris alors que sa présence et son action ne sont pas renvoyées dans l’au-delà de ce monde. Il est vivant, présent et agissant aujourd’hui au milieu de nous, en nous. Son entrée dans la nuée, dont nous a parlé le livre des Actes des Apôtres, n’est pas, comme je pouvais spontanément le penser, une disparition. Dans la Bible, la nuée est au contraire le signe de la présence de Dieu qui marche au milieu de son peuple, comme lors de l’Exode de l’Egypte vers la Terre promise. Je compris alors que dans notre traversée d’ici bas vers la terre promise de la vie pour toujours avec Dieu, le Seigneur est présent avec nous, comme il le fut avec le Peuple d’Israël au désert.

Nous envions parfois les contemporains de Jésus ; nous nous disons que ce fut tellement plus facile pour eux de le suivre parce qu’ils l’ont vu, ils ont physiquement expérimenté sa présence et son action alors que pour nous, il nous faut le suivre sans le voir, marcher à sa suite sans avoir été touché par Lui. Frères et sœurs, penser cela est une illusion. D’abord, tous ceux que Jésus a rencontrés et à qui il s’est adressé, ne l’ont pas suivi et même, certains de ses plus proches l’ont abandonné. Et puis, même si nos pas avaient croisé les siens sur les chemins de Palestine, nous aurait-il adressé la parole à nous, perdus que nous aurions pu être au milieu des foules ? Nous aurait-il touchés ou guéris, nous ? Il n’a pas touché et guéri toutes celles et tous ceux qu’il a rencontrés !

Frères et sœurs, me croirez-vous si je vous dis que depuis l’Ascension, depuis qu’il est à la droite du Père, il est infiniment plus proche que quand il était sur terre ? Désormais il embrasse tout l’univers, il agit en faveur de toute l’humanité et non plus en faveur de quelques uns rencontrés durant sa vie terrestre. D’en haut il peut agir sur toute l’humanité, de tous les temps et de tous les lieux. Plus on s’élève et plus on embrasse l’ensemble de la réalité. Je trouve lumineuses ces paroles de Benoît XVI dans l’un de ses ouvrages consacrés à Jésus de Nazareth : « Jésus dans son Ascension ne part pas sur un astre lointain… Quand il était sur terre, Jésus était dans un lieu du monde, maintenant, à la droite du Père, qui règne sur tout espace,  il est présent à côté de tous et tous peuvent l’invoquer, à travers toute l’histoire et en tous lieux. Il est contemporain de chacun de nous. ». Avons-nous entendu ? Il est contemporain de chacun de nous ; à l’instant, il nous, il me voit, il nous, il me regarde avec le même regard de tendresse qu’il a posé sur la Samaritaine, sur Zachée, sur la femme adultère, sur le jeune homme riche, sur Pierre après sa trahison. Prenons quelques secondes pour prendre conscience, sentir et goûter cette présence et ce regard d’amour posé sur chacune et chacun de nous, quelle que soit notre histoire, notre passé ou notre présent [court moment de silence].

Oui, il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde selon sa promesse. Il l’est dans et par son Église dont il est la tête. Chacune et chacun de nous  est un membre de Son Corps qui reçoit de Lui, maintenant, la vie, la croissance et l’être. C’est par et dans son Église que le Christ aujourd’hui, ce matin, continue son œuvre d’amour. C’est dans et par son Église que ce matin il nous a parlé. Quand nous lisons l’Écriture, seuls ou dans la liturgie, c’est Lui qui s’adresse personnellement à nous. C’est dans et par son Église que, ce matin, il va nous nourrir, comme il a nourri les foules au désert ; non plus nous nourrir avec cinq pains ou deux poissons mais de Lui ; de Lui, frères et sœurs.

Dans l’Eucharistie nous ne sommes pas seuls sur les routes de l’existence. Si nous le reconnaissons à la fraction du pain, nous n’aurons jamais le sentiment de la solitude ou de l’abandon. C’est dans l’Eucharistie qu’il réalise au plus haut point sa promesse d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Il dit à chacun : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6,56). Après la communion, le lieu de sa présence ce n’est plus le ciel ou, plutôt, le ciel c’est le cœur de chacun en lequel il demeure comme le temple le plus précieux et le plus désiré par Lui. Dans tous les autres sacrements, il est présent, il nous touche, il guérit notre cœur, il nous relève, nous rend fort dans notre marche d’ici bas. Jésus n’est jamais loin de ceux qui ne se tiennent pas loin de Lui. Il ne tient qu’à nous de sentir et de goûter sa présence en recourant aux sacrements par lesquels il a voulu que nous puissions voir et goûter combien il est bon, tendre et miséricordieux envers chacun.

Il vient aussi à nous, et il est présent avec nous et contemporain de nous, par le grand don de son Esprit Saint ; l’Esprit qui nous protège contre l’oubli de Dieu ; qui nous rappelle que si nous pouvons nous passer de Dieu, cependant il n’y a qu’en Lui que nous pourrons trouver la réponse à nos questions et à nos aspirations les plus existentielles ; l’Esprit qui travaille à faire de nos cœurs des cœurs de chair pour aimer à l’image et à la ressemblance de Jésus ; l’Esprit saint qui anime et pousse l’Église, c’est-à-dire chacun de nous, à ne pas lever les yeux vers le ciel pour attendre passivement le retour du Christ, mais qui nous pousse à nous risquer sur les chemins de l’existence pour rejoindre toute femme et tout homme pour les plonger, à sa demande, les baptiser, dans l’amour, la tendresse et la vie qu’il offre et veut pour chacun.

L’Église doit sortir, chacun de nous doit sortir, c’est le leitmotiv de notre Pape. L’Église doit sortir pour témoigner du Christ, sortir pour conduire non à Elle, mais au Christ « non par prosélytisme mais par attraction » et pour exercer sa « capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur des fidèles… Nous devons soigner les blessures… L’Église s’est parfois laissé enfermer dans des petites choses, de petits préceptes. Le plus important est la première annonce : “Jésus Christ t’a sauvé !” » (Pape François). Frères et sœurs, qui croira que Dieu est amour, lumière et vie si nous qui nous disons ses disciples ne vivons pas intensément l’amour au cœur de toutes nos relations, si nous ne sommes pas lumineux et rayonnants, si nous ne semons pas la vie par toutes nos paroles et tous nos actes ?

Frères et sœurs, que cette fête de l’Ascension nous ouvre vraiment à la joie et à l’action de grâce. Le Seigneur n’est pas loin ; du cœur du Père il est en nous, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes. Loin des yeux mais pas loin du cœur. Il veille sur nous ; nous assurant que nos joies terrestres sont les pierres d’attentes du bonheur qu’il nous prépare pour l’éternité quand il nous associera nous aussi, corps et âme, à sa résurrection ; il veille sur nous, nous promettant que nos épreuves il les vit et les partage avec nous, nous donnant la force de ne pas baisser les bras et de continuer le chemin qu’il parcourt avec nous ; il veille sur nous nous poussant à veiller sur nos frères et sœurs en humanité pour être auprès d’eux témoins, relais, agents de sa présence et de sa miséricorde. Alors, nous aussi, au terme de notre route ici bas, lorsque nous fermerons les yeux sur cette terre, douloureuse, dramatique, mais aussi si belle et pleine de promesses, nous serons « enlevés au ciel », là où la joie et la paix promises nous seront données en plénitude, là où nous retrouverons celles et ceux que nous avons connu et aimés ici bas.

Que Dame Marie, Mère du bel amour, Mère de son très chers Fils Jésus, mort et ressuscité pour nous, vivante avec son âme et son corps dans la lumière de la vie pour toujours, nous prenne par la main et nous guide. Vivante pour toujours de et avec Jésus, elle est l’anticipation et la promesse de ce qui nous attend chacune et chacun au terme de notre pèlerinage terrestre. L’ascension de Jésus est la victoire de Marie sur la mort, elle est aussi, déjà la nôtre ; allons donc sans crainte à la vie. Amen.

 

Cet article a 1 commentaire

  1. super! un grand merci au Père Disdier-Chave

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