“Le mythe Michel Onfray” par René Poujol

À la prophétie de l’effondrement de la civilisation judéo-chrétienne, les chrétiens peuvent opposer, sereinement, que leur foi en a vu d’autres ! 

Cet article a été repris par le site Atlantico, que je remercie.

Le 17 mars, la Grande librairie, émission littéraire de France 5 animée par François Busnel, accueillait Michel Onfray pour ses deux derniers ouvrages (1). L’homme est devenu incontournable. En deux décennies il s’est imposé comme maître à penser du PAF. Où plus exactement comme penseur de substitution dans un univers médiatique que la pensée fatigue et qui trouve dans son athéisme flamboyant une traduction acceptable de la neutralité à laquelle il se croit tenu, laïcité oblige ! Voici donc le philosophe transformé en moderne pythie d’une société qui, après avoir congédié Dieu sans préavis, au nom de la raison, s’abandonne avec langueur entre les bras des astrologues.

La foi est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres…

En un quart d’heure (2) le philosophe nous a offert un bel échantillon d’affirmations purement subjectives, assénées comme autant de vérités, avec une assurance déconcertante. Des religions, Michel Onfray a depuis longtemps fait le tour et épuisé la substance. Il a tout lu : l’Ancien et le Nouveau Testament, le Coran dans diverses traductions, le Zoar, le Talmud, les Veda et autres textes sacrés. Et n’y a trouvé aucune raison particulière de croire en une quelconque transcendance. Ce qui l’inciterait à paraphraser Mallarmé : « La foi est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres ».

Preuve qu’une boulimie de lecture, fut-elle dictée par les meilleures intentions, ne donnera jamais à un athée militant la moindre clé de compréhension de ce que peut être la foi d’un croyant. Et que ce même athéisme promu au rang de vérité universelle, par la magie d’une intime conviction, interdit le moindre recul critique vis-à-vis d’une grille de lecture du réel, forcément sujette à caution. Avec pour ultime conséquence une incapacité à aborder la religion autrement que comme support, agrégateur, catalyseur de civilisation, alors qu’elle est d’abord l’expression collective d’expériences personnelles.

Samuel Huntington est grand et Michel Onfray est son prophète

Grand admirateur de Nietzsche, Michel Onfray rejoint Houellebecq dans sa détestation du christianisme perçu comme « religion de femelles » (3). À ses yeux, une civilisation ne survit que par sa capacité à incarner la force et à l’imposer. Et l’Europe se délite aujourd’hui non pas d’avoir trahi le christianisme mais bien au contraire d’avoir trop écouté le message d’amour des Évangiles transformé en humanisme décadent. Ce qui permet à Onfray, au motif que « les civilisations sont mortelles » de prophétiser : « Le judéo-christianisme est une civilisation qui s’effondre, face à l’islam, civilisation de grande santé qui s’approche. » Le choc des civilisations aura donc bien lieu. Samuel Huntington est grand et Michel Onfray est son prophète !

Le christianisme naissant survécut à l’effondrement de l’empire romain

Mais pourquoi la foi des croyants dépendrait-elle des aléas des civilisations ? Que l’Occident soit né du judéo-christianisme (4) ne lie aucunement ces religions à son déclin hypothétique. C’est à la seule force du message évangélique et au témoignage de vie des premiers chrétiens que l’on doit l’efflorescence du christianisme autour du bassin méditerranée au cours des trois premiers siècles, avant même que Constantin en autorise le culte et que Théodose en fasse ultérieurement une religion d’État. Pas au fait que, « saint Paul a invité, avec son épée, à faire du christianisme une religion universelle » comme l’affirme Onfray dans l’émission. Et que l’on sache, le christianisme naissant survécut à l’effondrement de l’empire romain, civilisation prestigieuse s’il en fut, en ayant l’intelligence de devenir la religion des barbares.

Si « l’éternel retour » est une pensée éminemment nietzschéenne, pourquoi exclure que demain ce même christianisme, épuré, revisité, porté par une ferveur nouvelle puisse devenir le ferment religieux d’une civilisation en gestation ? Et que cette fécondation ne se fasse pas « contre » les croyants d’autres religions présents sur notre sol – qu’il s’agisse des juifs ou des musulmans – mais bien en proximité avec eux ? Pour faire prévaloir ensemble une même foi, plurielle, en la transcendance ?

De la non-existence historique de Jésus

On n’épuiserait pas les approximations ou les contradictions du discours Onfrayen. Lorsque le philosophe dit « préférer un croyant intelligent à un athée débile » on balance entre la gratitude et la curiosité : où peut bien se situer l’intelligence du croyant si la foi n’est que superstition et obscurantisme ? Mais gardons le meilleur pour la fin. Dans son dialogue avec François Busnel, Michel Onfray évoquant le fait qu’aucun des quatre évangélistes n’a connu le Christ de son vivant, ajoute : « outre le fait qu’il n’a pas existé historiquement » et que « l’on ne peut pas entretenir des mythes quand on est philosophe ».

Dans ma naïveté, je pensais que pouvoir aujourd’hui débattre librement de la nature de la personne Jésus – illuminé, prophète, fils de Dieu… – sans risquer les flammes du bûcher, était en soi une victoire de l’intelligence qui ne nécessitait pas d’en rajouter. Jésus serait donc un mythe et l’Histoire du christianisme celle d’une mystification de vingt siècles ! Le 15 septembre 1970, Alexandre Sanguinetti était invité à débattre avec Pierre Mendes France, dans le cadre de l’émission culte de l’époque : À armes égales. Le thème de leur échange : la jeunesse et la politique ! Le fougueux militant gaulliste y avait longuement développé l’idée selon laquelle « la jeunesse est un mythe ». (5) Le lendemain fleurissait sur les murs de la ville de Toulouse dont il était député, cette inscription : « Si la jeunesse est un mythe, Alexandre Sanguinetti, lui, est une triste réalité ». Transposons !

Une foi qui se nourrit de la rencontre

Au fond peut-être Michel Onfray n’est-il lui-même qu’un mythe, un philosophe certes prolifique mais de second ordre, dont la gloire médiatique ne tient qu’à la complaisance durable de ceux qui l’ont fait roi.

Ce jeudi 24 mars 2016, près de deux milliards de chrétiens de par le monde entrent dans le triduum pascal qui célèbre la mort et la résurrection du Christ. Pour eux, il ne s’agit pas de célébrer un mythe mais un mystère. Leur foi ne se nourrit pas d’abord de lectures savantes mais d’une rencontre qui a bouleversé leur vie. Quoi qu’en pense Michel Onfray !

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  1. Michel Onfray, Penser l’Islam, Ed. Grasset ; Le miroir aux alouettes, Principes d’athéisme social, Ed. Plon.
  1. Michel Onfray intervient à plusieurs reprises dans une émission dont il n’était pas le seul invité mais, mises bout à bout, ses prises de parole ne dépassent gère les quinze minutes.
  2. Interview de Michel Houellebecq dans l’Obs du 8 au 14 janvier 2015, p.27.
  3. Il est amusant, au passage, d’entendre Onfray défendre une lecture judéo-chrétiennes des racines de l’Europe là où d’autres la contestent au nom d’Athènes, de Rome et des Lumières.
  4. Sa thèse étant que l’on passait directement de l’enfance à l’âge adulte et que la jeunesse avait été créée de manière artificielle par le secteur marchand.

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