Le pèlerinage de Provence 2012 à la Sainte-Baume

Lundi 28 mai, à l’invitation des frères dominicains, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri a présidé la messe du Pèlerinage de Provence à la Sainte-Baume, en présence de Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, entouré de nombreux prêtres et dominicains venus de toute la région.

L’assemblée faisait face au décor majestueux de la forêt domaniale de la Sainte-Baume surmontée de la Grotte blottie au pied de la falaise du Saint-Pilon.

La béatification toute proche du dominicain Jean-Joseph Lataste, fondateur de l’œuvre de Béthanie en 1866, apporta une coloration particulière à cette célébration. Mgr Jean-Michel di Falco Léandri y fit allusion dans son homélie, et les pères dominicains proposèrent une conférence sur ce religieux qui avait œuvré à la réhabilitation d’anciennes détenues.

Ci-dessous, quelques photos et le texte de l’homélie.

La prairie au pied de la Sainte-Baume
Mgr Jean-Michel di Falco Léandri au cours de l'homélie. Au premier plan, un reliquaire de Sainte Marie Madeleine
Encensement des offrandes
L'élévation de l'hostie après la consécration. A droite de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon

 

Homélie

Aujourd’hui nous fêtons les saints de Provence : Marie Madeleine, Marthe, Lazare, Maximin, Marie Jacobé, Salomé et leurs compagnons. Selon la tradition, tous ces disciples proches de Jésus forment comme une seule famille, « la famille de Béthanie ». Quittant la Palestine pour fuir la persécution d’Hérode Agrippa, ils seraient arrivés en Provence en bateau. Avec eux, que de lieux de notre chère Provence à l’honneur ! Marseille, les Saintes-Maries-de-le Mer, Arles, Tarascon, Aix, Saint-Maximin, la Sainte Baume, Apt, pour ne citer qu’eux !

En ce jour, comment ne pas oublier que c’est un lundi de Pentecôte que la grotte de la Sainte-Baume a été bénie solennellement, après des années d’outrages, le 20 mai 1822, en présence de 40000 pèlerins (selon les chiffres donnés par Lacordaire).

À quelques jours de la béatification du père dominicain Jean-Joseph Lataste, comment ne pas rappeler aussi que c’est le dimanche 20 mai 1860, à l’occasion de la translation des reliques de Marie Madeleine à la basilique Saint-Maximin, en présence de sept évêques dont celui de Gap, que le jeune frère dominicain, alors souffrant, eut le privilège de baiser le crâne de la sainte. Ce fut pour lui une révélation. Écoutez ce qu’il en dit : « Baisant cette tête autrefois avilie, aujourd’hui sacrée, je me disais : il est donc vrai que les plus grands pécheurs, les plus grandes pécheresses ont en eux ce qui fait les plus grands saints ; qui sait s’ils ne le deviendront pas un jour… »

Après cette expérience décisive, et après avoir prêché une retraite à des détenues, grandit en Jean-Joseph Lataste l’inspiration de créer une congrégation religieuse, les sœurs de Béthanie, ouverte à des anciennes détenues. Encore aujourd’hui, sont rassemblées sous le même habit religieux des femmes qui n’ont pas connu de grosses épreuves et d’autres dont le passé a été perturbé par le crime, la prostitution, l’alcool ou d’autres souffrances encore.

Le père Lataste avait bien compris que ces femmes étaient bien plus victimes que coupables, que si elles étaient devenues coupables d’un délit, c’est après avoir été victimes, poussées par la nécessité, poussées par la pauvreté, poussées par la violence conjugale. À elles, ces femmes « perdues », le père Lataste disait : « Vous que les hommes méprisent, vous êtes les bien-aimées de Dieu ! » Et à tous les bien-pensants qui s’offusquaient, même au sein de son ordre, que « la blanche livrée de saint Dominique » pût être portée « par des personnes réputées infâmes comme le sont les réhabilitées de Béthanie », il affirmait : « elles étaient coupables, elles sont innocentes. »

Oui, disait-il, ces femmes sont « mes sœurs après tout, mes sœurs en Adam, mes sœurs en Jésus-Christ. »

Cela nous mène tout droit à ce que nous sommes vraiment devant Dieu, des pécheurs en Adam, et à ce à quoi nous sommes appelés, des saints, des créatures nouvelles en Jésus Christ !

Qu’on le veuille ou non, il faut bien le reconnaître, nous sommes tous des Madeleine. Notre innocence est toujours celle de Madeleine. Une innocence perdue et retrouvée après avoir pleuré, disons-le cette fois-ci sans sourire, comme des Madeleine…

Oui nous sommes tous des Madeleine car nous sommes tous en premier lieu des pécheurs, et c’est la Parole de Dieu elle-même qui nous condamne si nous le nions : « Si nous disons ‘Nous n’avons pas de péché’ nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous » dit saint Jean (1 Jn 1, 8). Nous avons donc tous besoin de « blanchir nos robes dans le sang de 1’Agneau » (Ap 7, 14). Le péché est si profondément ancré en nous qu’on ne peut s’en libérer qu’en mourant sur la croix du Christ pour vivre de la vie nouvelle du Ressuscité. C’est le sang du Christ qui seul peut nous purifier (1 Jn 1, 7 et 9), qui seul peut faire de nous « une créature nouvelle » (2e lecture : 2 Co. 5, 17)

En définitive, la pureté de cœur du chrétien est la pureté du cœur du Christ. Elle est pure grâce, don gratuit. Elle vient de loin. Elle naît du côté ouvert du crucifié. Elle transcende tous nos petits efforts, elle transcende même nos désirs, car elle est sainte, de la sainteté de Dieu et elle brûle nos cœurs. Elle est un feu infusé en nous qui ne tolère pas le péché, la limite, le non-amour. Elle consume, elle brûle, elle purifie par l’ardeur de sa lumière : « Notre Dieu est un feu dévorant. » (He 12, 29)

Ouvrons donc nos yeux et nos cœurs. « Tu es venu à mon secours, chante le psalmiste, ta main droite me soutient. » (Psaume 62 de la messe). La même main de Dieu vient au secours et soutient. La même main vient au secours des uns et empêchent les autres de tomber. Même quelqu’un qui aurait marché droit toute sa vie se doit de reconnaître que ce n’est que par grâce s’il en a été ainsi. De lui-même, il aurait été capable du pire. En fin de compte, c’est l’amour seul qui compte. Un pécheur peut aimer bien plus profondément qu’un innocent. L’Évangile est là pour le prouver (cf. Lc 7, 36-50), et sainte Marie Madeleine ici pour nous le rappeler. « J’ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi, je ne le lâcherai pas. » (1ère lecture : Cantique 3, 4)

Pour nous, évêques, prêtres et religieux, la pureté, la chasteté intérieure et extérieure, quand elle est le soutien et le fruit d’un amour vrai, est un chant merveilleux à l’amour de Dieu. Mais quand cette chasteté est un refus d’aimer, quand elle est préoccupée surtout d’une défense froide et implacable, elle peut blesser profondément cette réalité sans laquelle elle n’a pas de sens, c’est-à-dire l’amour. Qui sait si telle froideur hautaine d’une religieuse ou d’un prêtre, tel manque de compassion, tel acte d’orgueil blessant, de mépris dédaigneux, d’égoïsme dur, n’a pas blessé l’un de vous, n’a pas blessé Dieu, n’a pas blessé l’amour, davantage que le péché de chair, que le moment d’égarement d’un autre ?

Dans l’Église, nous avons besoin les uns des autres, et l’état de vie des uns éclaire l’état de vie des autres. La vie conjugale a besoin de la vie religieuse. Elle invite les couples à se rappeler qu’ils n’ont pas leur fin en eux-mêmes, mais qu’ils sont faits pour ouvrir à l’amour infini de Dieu. La communion dans la chair doit ouvrir à la communion dans l’amitié, la tendresse, la compréhension réciproque. Le nid est fait pour permettre l’envol, pas pour s’y complaire. La vie religieuse de son côté a besoin de la vie conjugale, pour lui rappeler que l’engagement au célibat n’est pas un engagement à vivre seul mais un engagement à vivre en compagnonnage avec Dieu, avec le Christ, au service de tous. Le célibat choisi en vue du Royaume est une vie à deux aussi, il est un mystère nuptial.

Et la vie conjugale et la vie religieuse, de quoi ont-elles besoin toutes deux ? Eh bien comme le père Lataste nous l’a montré, nous avons besoin parfois de côtoyer de grands pécheurs qui se laissent touchés par l’amour infini et tout-puissant du Christ, un amour qui descend jusqu’aux abîmes et fait remonter jusqu’aux cieux. « En vérité, dit Jésus aux grands prêtres et aux anciens, les publicains et les prostituées vous devancent dans le Royaume de Dieu (Mt 21, 31). La mesure de notre pureté, de notre innocence, c’est notre amour. Rien d’autre. Mieux vaut être démuni de toute vertu, que de manquer d’amour. L’amour est un feu qui consume tout le déchet de nos actes inévitablement imparfaits et ne laisse que l’or de la charité. « L’amour couvre une multitude de péchés. » (1 P 4, 8).

Aujourd’hui nous fêtons les saints de Provence : Marie Madeleine, Marthe, Lazare, Maximin, Marie Jacobé, Salomé et leurs compagnons. Aujourd’hui nous fêtons sur cette terre de Provence l’amour couvrant une multitude de péchés. Aujourd’hui nous fêtons Jean-Joseph Lataste, qui a trouvé ici, auprès de Marie Madeleine, son chemin de sainteté. En Provence germent encore des saints. Pour vous inviter à être de ceux-là, quelques conseils et une prière :

Les conseils :
– Si je suis de ceux qui se croient justes : ne pas m’approprier la grâce du Christ par orgueil.
– Si je suis de ceux qui se sentent misérables : me savoir aimé et ne jamais perdre espoir.
– Et pour nous tous : ne juger personne, ni les autres ni soi-même, sur les apparences et vivre le moment présent à fond ! Ce temps présent nous est donné pour aimer, par pour juger ni pour revenir sans cesse sur notre passé : « Oui, elles furent coupables, disait encore le père Lataste, mais Dieu ne nous demande pas ce que nous fûmes, il n’est touché que de ce que nous sommes. » Alors faisons comme Dieu, aimons dès aujourd’hui. Aujourd’hui est un jour nouveau !

Une prière enfin :
Ô Seigneur, comment oser dire que j’aime ? Ma vie devrait être une ligne droite et continue d’amour pour toi et pour mes proches ! Or c’est loin d’être le cas. Je n’y vois qu’une ligne discontinue, pleine d’entortillements, de détours, de courbes, de montagnes russes. Il y a bien quelques points, rares et espacés, consacrés à un amour vrai et droit. Mais si peu !

Mais aujourd’hui je le crois ! Aujourd’hui j’en suis sûr ! Où que je sois tu peux me rejoindre ! Où que je sois tu veux me rejoindre ! Où que je sois tu me rejoins. Tu sais écrire droit avec mes lignes courbes. Et en ce jour, ici à la Sainte-Baume, comme au matin de la Résurrection à Jérusalem pour Marie-Madeleine, tu m’appelles par mon nom. Et comme elle je réponds : « Maître ».

Merci de m’appeler par mon nom, Seigneur ! Merci de penser à moi. Merci de te soucier de moi. Merci de prendre soin de moi. Merci de me faire grandir dans la foi. Merci de me ressusciter à une vie nouvelle. Merci de me faire confiance comme témoin de ta résurrection auprès des miens, sur cette terre de Provence, « dernière empreinte de la vie de Jésus-Christ parmi nous » [Lacordaire].

Amen.

+ Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun

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Bienheureux Jean-Joseph Lataste (1832-1869)

 Site sur la béatification du père dominicain Jean-Joseph Lataste
www.lataste2012.org

Cet article a 1 commentaire

  1. Merveilleuse homélie qui m’apparait dans toute sa spiritualité mais également dans sa profonde humanité.
    Elle fait du bien à “mon Espérance” mais aussi à “ma Foi” en la bonté et la miséricorde divine.

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