Samedi 26 novembre, le CCFD-Terre Solidaire fêtait à Embrun ses cinquante ans. La journée avait pour thème la lutte contre les paradis fiscaux, avec une conférence de
Mathilde Dupré suivie d’échanges sur les alternatives possibles à une économie déboussolée. La journée s’est terminée par la messe anticipée du premier dimanche de l’Avent en la cathédrale d’Embrun présidée par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri. Ci-dessous quelques photos de la messe et le texte de l’homélie.

 
Romain Dautais, président du CCFD-Terre Solidaire pour les Hautes-Alpes, à l'ambon
 
Le Père Jean-Pierre Oddon, curé d'Embrun, lit l'évangile : "Veillez !"
 
Mgr Jean-Michel di Falco Léandri présidait la célébration...
 
...animée notamment par des jeunes
Au moment de la doxologie, de gauche à droite le Père Guy Corpataux, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, le Père Jean-Pierre Oddon
Pour le "Notre Père", Mgr Jean-Michel di Falco Léandri s'est adressé plus spécialement aux jeunes présents dans l'assemblée.
 
Parmi ces jeunes, les Scouts et Guides de France du groupe Amédée Para de Gap
 
L'écusson de Notre-Dame de la Garde de Marseille, au dos d'un des pionniers

Homélie de Mgr Jan-Michel di Falco Léandri
Messe du 1er dimanche de l’Avent
Cathédrale d’Embrun
Samedi 26 novembre 2011 au soir

« Au nom de leur foi, les chrétiens s’engagent pour plus de justice fiscale. » Ainsi s’intitule le document sorti en septembre dernier et réalisé par quatre organismes : le Ceras, CCFD-Terre Solidaire, le Secours Catholique-Caritas France, et Justice et Paix.

« Au nom de leur foi, les chrétiens s’engagent pour plus de justice fiscale. » Que vient donc faire la foi là-dedans ? disent certains. Que les chrétiens se mêlent de ce qui les regarde. Qu’ils s’occupent du ciel. Et qu’ils laissent la fiscalité aux élus.

Eh oui, toujours le même refrain. Si les chrétiens s’intéressent à Dieu on dit qu’ils se désintéressent de l’homme, s’ils s’intéressent à l’homme on dit qu’ils se désintéressent de Dieu. S’ils sont portés vers le sacré et la liturgie, ils sont de droite et intégristes, s’ils sont portés vers les questions sociales, ils sont de gauche et progressistes. Il n’y a pas que dans Charlie hebdo ou Le canard enchaîné qu’il y a des caricatures.

Les chrétiens ne peuvent pas être étiquetés et caricaturés de la sorte ! Pour eux, action et contemplation, mystique et politique vont de pair. Les chrétiens sont tournés vers le monde à venir, c’est vrai. Et en même temps, ce monde à venir se prépare dès aujourd’hui. C’est bien ce monde-ci que le chrétien est appelé à habiter et à transformer. C’est bien ce monde-ci que Dieu vient sauver. La terre est le chemin du ciel.

Dimanche dernier Jésus nous le rappelait : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». La foi pour le chrétien n’est pas un opium qui le ferait s’évader du monde. Elle est bien au contraire une lumière et une force qui le fait rejoindre ce monde. Elle est une lumière qui lui permet de garder l’espérance du salut au cœur même des situations les plus dramatiques. Elle est une force qui lui permet de transformer ce monde malgré les obstacles rencontrés.

« Veillez » dit Jésus dans l’évangile de ce jour. Comprenons bien. Il ne s’agit pas de sortir du présent, de spéculer sur l’avenir, d’imaginer le pire ou le meilleur sans se retrousser les manches. Il s’agit, alors que le maître est parti en voyage, d’agir comme s’il était toujours présent. En quittant la maison, le maître a donné tout pouvoir à ses serviteurs. Tout pouvoir. Ils peuvent donc tout faire. Même faire sauter la planète. Même exploiter les pauvres. Même pratiquer l’évasion fiscale. Même créer toutes sortes de « structures de péché », selon les termes de Jean-Paul II.

Mais Dieu n’a pas donné seulement les pleins pouvoirs. Il a aussi « fixé à chacun son travail » dit l’évangile. Il attend donc de nous que nous agissions en conséquence. Dieu attend de chacun qu’il fasse son devoir, nous dit Jésus aujourd’hui.

Bien sûr, il y a là comme un mystère de voir Jésus se retirer du monde en nous confiant la terre, en nous donnant tout pouvoir sur elle. Il y a comme un mystère de voir Dieu laisser s’étendre le pouvoir du mal sur le monde, laisser l’injustice et la souffrance dévaster la terre, sans qu’on le voit redresser la barre.

Face à ce Dieu absent, face à Jésus comme parti en voyage, on pourrait récriminer, tout comme Israël récriminait en son temps. Rappelez-vous la première lecture : « Pourquoi Seigneur, nous laisses-tu errer hors de ton chemin, pourquoi rends-tu nos cœurs insensibles à ta crainte ? Reviens, pour l’amour de tes serviteurs et des tribus qui t’appartiennent. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes fondraient devant toi. » Oui, face à Dieu absent on pourrait récriminer comme Israël. Mais voilà, c’est plus facile d’en vouloir à Dieu plutôt que de nous remettre en cause nous-mêmes.

Regardons pourtant comment nous agissons, ce que nous attendons de nos enfants, de nos collaborateurs si nous en avons.

Quand des parents sortent le soir, ils font confiance à leurs enfants, s’ils sont suffisamment grands, pour ne pas mettre la maison sens dessus dessous. Quand pour ma part je me rends à Lourdes avec le pèlerinage diocésain ou pour l’assemblée plénière des évêques, je fais confiance à mes collaborateurs pour mener à bien en mon absence les tâches que je leur ai confiées.

Ainsi est Dieu avec nous. Il nous fait confiance. Nous ne l’avons pas méritée, cette confiance. Et pourtant il nous l’accorde.

Ne récriminons donc pas contre lui, mais soyons à la hauteur de la confiance qu’il nous accorde.

« Veillez » dit Jésus. Ou pour le dire autrement, en reprenant la méthode de l’action catholique : Voyez, jugez, agissez.

Voyons : Ouvrons les yeux. Regardons autour de nous. Soyons attentifs à nos frères, à ce qui se passe dans le monde.

Jugeons : Discernons les signes des temps. Jugeons à la lumière de l’évangile, dans la prière, en communauté, ce qu’il convient de faire.

Agissons : Et agissons en conséquence, dans la joie, même si cela nous coûte.

La foi n’est pas l’acceptation passive de vérités sur Dieu, elle a une incidence pratique pour la vie quotidienne. A séparer la foi de la vie, on risque de vivre comme si Dieu n’existait pas. Alors que vivre, pour le chrétien, c’est au contraire agir comme si Dieu était présent toujours et partout.

On agit comme s’il était présent non pas par peur de la punition, mais parce qu’il nous fait confiance et qu’on l’aime. C’est l’amour qu’on a pour lui qui fait qu’on veille, qu’on refuse de se laisser surprendre par la ruse, le mensonge, la compromission, l’accoutumance au mal.

Remplir la tâche que Dieu nous a fixée, c’est accepter d’écouter une autre voix que la nôtre, et agir en conformité à cette voix extérieure à nous mais que nous voulons faire nôtre. Cela signifie qu’alors même que nous sommes autonomes, capables de nous gouverner nous-mêmes, de juger et d’agir par nous-mêmes, nous restons sous la dépendance de Dieu. Dieu est absent, mais reste présent. Tout comme vous, parents, lorsque vous êtes absents, vous restez présents dans le cœur de vos enfants, par l’amour et la loi qu’ils ont intériorisés, par les consignes et les conseils que vous avez donnés, par le travail que vous avez confié.

Plusieurs questions pour finir. A chacun de sonder son cœur.

Dieu, je ne le vois pas, il est comme parti en voyage. Tout simplement parce qu’il ne veut pas s’imposer, tout simplement parce qu’il me veut libre et responsable. Comment est-ce que je vis son absence ? Comme une marque de confiance ? Comme l’occasion de faire n’importe quoi de ses biens ? Lui suis-je reconnaissant de cette liberté qu’il m’accorde ? Est-ce qu’au contraire je lui en veux ? Est-ce que je ne voudrais pas qu’il règle tous les problèmes à ma place ?

Dieu m’a fixé un travail. Me suis-je posé la question de savoir lequel ?  Est-ce bien celui que Dieu m’a fixé ? Ne serait-ce pas plutôt celui que je me suis arrogé ? Ai-je à cœur d’agir comme si tout dépendait de moi, et de prier comme si tout dépendait de lui ?

Dieu a fixé à chacun son travail, mais en vue d’une tâche commune. Est-ce que j’accepte l’aide des autres ? de travailler avec d’autres ? de dépendre des autres ?

Jésus demande au portier de veiller. Ne suis-je pas trop souvent comme endormi, insensible à la souffrance et à l’injustice, insensible à ce qui se passe autour de moi ? Est-ce que je ne cherche pas même à anesthésier ma conscience, par peur du travail à accomplir ? Ne suis-je pas trop souvent heureux d’être préservé du pire – mais pour combien de temps encore – et de n’être pas né sous d’autres cieux ?

Je me déclare contre les paradis fiscaux. Mais ai-je à cœur ici et maintenant, là où je vis, de créer du lien social ? Ai-je vraiment conscience que plus je suis autonome plus je suis responsable des autres ?

Je crains le pire pour l’avenir, mais ne serait-ce pas parce que je gaspille l’aujourd’hui ? (pour reprendre une expression de Mère Teresa)

Michel Gruère, diacre coordinateur du conseil diocésain de la solidarité, tourne en  ce moment à travers le diocèse pour sensibiliser à Diaconia 2013, afin que la solidarité soit au cœur de la vie de l’Eglise. Ai-je l’intention d’y prendre part ?

Chers frères et sœurs. Le 15 janvier prochain, j’aurai la joie d’ordonner prêtres Nelson Da Costa et Eric Blanchard. Voici la phrase qu’Eric a choisie pour son faire-part : « Un jour je me suis aperçu que les questions éternelles se jouaient au niveau de la terre, dans l’expérience humaine, dans la chair et le souffle. Pour moi tout a changé. » Cette phrase rejoint l’évangile d’aujourd’hui. La terre est bien le chemin du ciel. L’homme est bien le chemin de l’Eglise. L’homme est bien le chemin du chrétien. Lorsqu’on s’en rend compte, plus rien n’est comme avant. Et cela engage totalement.

Veillons donc en agissant pour plus de justice. Et quand le maître de la maison reviendra, alors même que nous n’aurons fait que notre devoir, il nous dira « Merci, merci d’avoir été pour mes frères et sœurs que je vous ai confiés et qui vous entouraient, mes yeux pour les regarder, mes oreilles pour les écouter, mes mains pour les relever, mon cœur pour les aimer. »

Cet article a 1 commentaire

  1. Grimaldi Marie José

    Puisse, Monseigneur, un grand nombre vous entendre.

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