Les bouleversements du monde et du chrétien

Jeudi 31 mai, au sanctuaire Notre-Dame du Laus, le journaliste Guillaume Goubert avait été appelé à intervenir sur les mutations en cours, dans le monde en général et en France en particulier, et sur la place des chrétiens dans ce monde nouveau.

Quant au père Bertrand Gournay, curé de Briançon, il a évoqué les bouleversements intervenus chez les premiers auditeurs de l’évangile à Jérusalem. Un bouleversement intérieur, une adhésion à Jésus-Christ et une mise en mouvement de la communauté chrétienne dans son ensemble qui sont toujours d’actualité.

Ci-dessous les deux conférences l’une à la suite de l’autre :

    • celle de Guillaume Goubert, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, et rédacteur en chef au quotidien La Croix : Les bouleversements du monde
    • puis celle du père Bertrand Gournay, curé de Briançon, coordinateur de l’équipe « Vers une nouvelle pastorale diocésaine » : La joie d’un pardon reçu

Guillaume Goubert au cours de sa conférence dans la grande salle du Laus

Les bouleversements du monde

par Guillaume Goubert

  • Les mutations en cours.
  • Le cas de la France.
  • Faut-il avoir peur ?
  • Ce que les chrétiens peuvent apporter à ce nouveau monde.

Les mutations en cours

Pendant un mois, à partir de la mi-mars, La Croix a publié une longue enquête intitulée « Un monde nouveau ».

L’objectif était de s’interroger

– sur les mutations en cours,
– sur cette impression que l’on est arrivé au bout d’un certain monde, d’un certain modèle de développement, désormais en crise,
– sur cette crainte d’avoir touché aux limites de la planète et donc de l’humanité.

En préparant cette enquête, nous nous sommes dit qu’il fallait commencer par consulter quelques grands esprits.

Le premier d’entre eux a été Jean-Claude Guillebaud.

Dans notre jargon, c’est ce que l’on appelle « un bon client ».

Ce très grand journaliste et éditeur se consacre depuis une vingtaine d’années à vulgariser, dans le meilleur sens du terme, les travaux de philosophes comme Michel Serres, Edgard Morin ou René Girard afin de les mettre à la portée d’un public plus large.

Il y parvient par la clarté de son expression et la simplicité de son langage.

Et, dans ce cas précis, il ne nous a pas déçus, en nous proposant une analyse limpide de ce qu’il appelle « un changement de monde et pas seulement d’époque ».

Selon Jean-Claude Guillebaud (qui s’appuie là sur les réflexions de Michel Serres), il faut remonter au néolithique, 12 000 ans en arrière pour trouver un changement aussi radical que celui d’aujourd’hui.

« Avec la révolution néolithique, les hommes, jusque-là nomades, se sont sédentarisés, devenant agriculteurs et éleveurs. Ceci marque le commencement de la civilisation. Aujourd’hui, nous sortons de cette grande période dans la mesure où, sous l’effet de différentes mutations, l’homme redevient un nomade. Et ce en seulement trente ans, alors que la révolution néolithique s’est étendue sur trois mille ans. »  

Pour (je cite) « aider à comprendre l’énormité de ce qui nous arrive », Jean-Claude Guillebaud identifie « cinq grandes mutations simultanées ».

D’abord, la mutation géopolitique. Jean-Claude Guillebaud en situe le début en 1978, avec l’élection du pape Jean-Paul II et le réveil de la Pologne, qui préfigure l’effondrement du communisme et la fin des totalitarismes du XXe siècle.

Je partage cette analyse mais je pense qu’il faut mentionner, aussi, l’impact de l’arrivée au pouvoir de deux grandes figures du libéralisme, Margaret Thatcher, chef du gouvernement britannique de 1979 à 1990 et Ronald Reagan, président des États-Unis de 1980 à 1988.

Ils ont incarné un sursaut d’orgueil de l’Occident et un refus des compromis avec le bloc soviétique. D’où le projet de Reagan, en 1983, de lancer son projet de « guerre des étoiles », un bouclier anti-missiles protégeant le territoire américain des armes nucléaires soviétiques.

On dit que les autorités de Moscou furent très impressionnées par ce discours car l’économie soviétique était hors d’état de suivre une telle surenchère technologique. Ce qui fut peut-être à l’origine des réformes incarnées par Mikhail Gorbatchev.

Par ailleurs, Ronald Reagan et Margaret Thatcher étaient les hérauts d’une idéologie, celle du libéralisme avec cet esprit de concurrence et de compétition mis en œuvre dans les années 1980. Cette idéologie a connu une extraordinaire réussite puisqu’elle a conquis à peu près le monde entier (y compris des régimes communistes comme la Chine et le Vietnam).  

J’emploie le terme d’idéologie à dessein, une idéologie qui tend vers une forme de totalitarisme.

Le dominicain Timothy Radcliffe a ainsi évoqué un jour « le XXe siècle crucifié par les totalitarismes : le fascisme, le nazisme, le communisme et aujourd’hui l’économisme… »

Le philosophe Patrick Viveret, citant Max Weber : la révolution industrielle nous a fait passer « de l’économie du salut au salut par l’économie ».

Ce sont donc Thatcher et Reagan qui ont mis en mouvement une grande vague de déréglementation économique et financière.

Ce qui nous amène à la deuxième grande mutation : la libre circulation des capitaux qui déclenche la mondialisation économique.

Je cite Guillebaud :

« L’État-nation a cessé de fixer des règles du jeu sur les marchés, provoquant un décrochage entre l’économie de marché et la décision démocratique. Cette mondialisation a certes permis à des populations de sortir de la misère noire, mais a aussi provoqué de graves crises économiques, comme en Europe. »  

Troisième mutation : l’irruption du numérique, c’est-à-dire principalement Internet mais plus largement toutes les techniques qui combinent l’informatique et les télécommunications.

Je cite encore Guillebaud :

« À mes yeux, la mutation numérique est celle qui modifie le plus notre rapport au monde : cette irruption de l’immatériel marque l’émergence d’un sixième continent – Internet – auquel chaque être humain est désormais connecté. Situé partout et nulle part, il ne cesse de s’étendre, toujours plus vite. »

Pour dire à quel point tout cela s’est développé rapidement. Le moteur de recherche Google est né en 1998 (après la naissance du dernier de mes 4 enfants).

Quinze ans plus tard, en 2012, Google indexait plus de 30 000 milliards de documents et gérait à peu près 3,5 milliards de requêtes de recherche quotidiennes.

On peut évoquer ici « la loi de Moore », du nom de Gordon Moore, cofondateur de la société américaine Intel, premier fabricant mondial de microprocesseurs, c’est-à-dire la pièce de base d’un ordinateur.

Cette « loi de Moore » postule grosso modo un doublement de la puissance des microprocesseurs tous les 18 mois sans que le prix augmente.

On en arrive ainsi de nos jours à des machines qui peuvent réaliser 1 million de milliards d’opérations arithmétiques à la seconde…

Quatrième mutation : la révolution génétique.

« Pour la première fois dans leur histoire, dit Guillebaud, les hommes ont mis la main sur « l’arbre de la connaissance », c’est-à-dire sur la vie et ses mécanismes, les modes de reproduction des êtres vivants. (…) Toutes nos références, en place depuis des millénaires – notamment les structures de la parenté – s’en trouvent bouleversées. »  

Pour illustrer cette révolution de manière badine, j’entendais l’autre jour une sociologue constater ceci :

Hier, avec la révolution de la contraception, on a pu faire l’amour sans faire d’enfants.

Désormais, avec les nouvelles techniques de procréation, comme la fécondation in vitro, on peut faire des enfants sans faire l’amour.

Dernière mutation citée par Guillebaud : la mutation écologique.

Nous sommes en train de prendre conscience des limites de notre planète.

Le pétrole, l’eau potable et même le sable ne sont pas des ressources illimitées.

Je cite le sable parce que l’on en consomme énormément pour faire du béton.

Nous voyons de plus en plus clairement les manifestations violentes du dérèglement climatique (cf. inondations dans les Balkans).

Bref, pour citer une autre personne interrogée au cours de notre enquête, l’écrivain Alexis Jenni :

« La planète est fragile. La façon dont nous l’habitons est violente et destructrice. »  

Voilà donc les cinq mutations de Jean-Claude Guillebaud

La géopolitique, la finance, le numérique, la génétique et l’écologique.

Il faut peut-être ajouter une 6e mutation, celle de l’individualisation ou de l’individualisme.

Cette mutation-là est sans doute plus ancienne et plus progressive que les autres mutations énoncées par Guillebaud puisque l’affirmation de l’individu et de la liberté individuelle remonte grosso modo au XVIIIe siècle, à la philosophie des Lumières et même beaucoup plus en amont avec l’affirmation de la primauté de la conscience par le christianisme.

L’individualisation est donc un processus ancien mais elle a été accélérée par les cinq autres mutations. Et elle en a été un carburant.

Un petit exemple dans la vie quotidienne : la musique fut longtemps une expérience collective. Avec la révolution numérique, elle devient extrêmement individuelle : chacun peut écouter la musique qu’il veut quand il veut (lancement du walkman en 1979, du baladeur MP3 au début des années 2000).

Mais on peut aussi souligner des choses moins banales :

La mutation géopolitique permet à chacun de se déplacer librement au-delà des frontières.

La révolution génétique, avec les techniques de procréation assistée, les possibilités de diagnostic prénatal permet à chacun de revendiquer un droit à l’enfant et, de plus en plus, à un enfant sans « défaut de fabrication ».

Cette idée d’autonomie absolue des individus aboutit aujourd’hui à une difficulté très simple : la difficulté à reconnaître ce que nous devons aux autres.

C’est ce qui a conduit la philosophe Nathalie Sarthou-Lajus à écrire un petit livre au titre provocateur : Éloge de la dette (PUF)

Elle cite une phrase magnifique de saint Augustin : « Qu’avons-nous que nous n’ayons point reçu ? »   

Nathalie Sarthou-Lajus formule cette hypothèse intéressante : la crise d’endettement que traversent actuellement les pays européens est ressentie d’autant plus durement qu’elle signe « l’échec du désir d’indépendance radical qui est au cœur du logiciel néolibéral ».

Interactions  

Je voudrais insister encore un instant sur les interactions entre toutes les mutations que nous venons de passer en revue.

Sans la puissance de calcul des ordinateurs, la révolution génétique n’irait pas aussi vite.

Sans l’effondrement ou plutôt l’implosion du communisme, l’idéologie libérale n’aurait jamais pris une telle ampleur.

Sans la chute du Mur de Berlin, pas d’ouverture économique des frontières.

L’envol de la finance et du néolibéralisme aurait été impossible sans l’essor de l’informatique et des télécommunications, ce que l’on appelait autrefois la « télématique ».

Pour mieux me faire comprendre, une anecdote :

Il y a quelques années, nous avions réalisé une enquête sur le thème « vaincre l’exclusion ». Un des contenus de cette enquête était de demander à des personnalités de proposer des pistes de réformes pour lutter contre l’exclusion sociale. J’avais pris rendez-vous avec un économiste un peu iconoclaste qui s’appelle Jean-Marc Daniel. Je dois dire que je n’ai pas été déçu, et j’ajoute : hélas…

En substance, il m’a dit : « Vaincre l’exclusion ? Je ne vois pas très bien ce que l’on peut faire. Pendant des siècles, les hommes et l’argent se sont déplacés à peu près à la même vitesse : celle du cheval. Aujourd’hui, la vitesse maximale des hommes est celle des avions tandis que les capitaux, eux, se déplacent d’un bout à l’autre de la planète à la vitesse de la lumière. » En clair, ces capitaux peuvent ainsi éviter d’être mis à contribution pour des politiques sociales.

Pour finir un dernier exemple montrant que les mutations n’ont pas une cause unique. Il s’agit de l’espérance de vie. Voilà bien un changement majeur.

En 1820, l’espérance de vie n’était que de 30 ans. Elle dépasse aujourd’hui les 80 ans.

On pourrait dire que cette révolution a trois causes ou même trois auteurs : Louis Pasteur, Jules Ferry et Pierre Laroque.

Autrement dit, il fallait combiner des découvertes scientifiques comme celles de Pasteur, la généralisation de l’éducation par l’école obligatoire (Jules Ferry) et la mise en place de systèmes de protection sociale, Pierre Laroque étant le haut fonctionnaire qui au lendemain de la seconde guerre mondiale a mis en place en France la Sécurité sociale.

Le cas de la France

Je voudrais maintenant dans une deuxième partie évoquer le cas de la France.

D’abord pour donner une illustration concrète des changements qui sont intervenus dans nos vies.

Ensuite pour constater que notre pays vit mal ces mutations (on vient encore de le voir avec les élections européennes) et essayer de comprendre un peu pourquoi

1. UNE SOCIÉTÉ BOULEVERSÉE

Vous connaissez certainement l’expression « les trente glorieuses » qui désigne les années de très forte croissance connues par la France de 1945 à 1975. L’expression a été forgée par l’économiste Jean Fourastié dans un livre ainsi intitulé, publié en 1979.

Ce livre commence par la description de deux villages. L’un typique d’un pays en voie de développement, dénommé Madère. L’autre caractéristique de la France des années 1970, appelé Cessac.

Après quelques pages de ce double portrait soigneusement chiffré, l’auteur révèle au lecteur qu’il s’agit du même village, Douelle, dans le Quercy, décrit avec les statistiques de 1945 puis avec celles de 1975.

Je voudrais vous convier maintenant à un exercice similaire un peu décalé dans le temps.

Nous allons comparer quelques grandes caractéristiques de la société française à 50 ans d’intervalle. Autrement dit de 1957 à 2007.

Population
Mortalité infantile
Espérance de vie
Médecin pour 1 000 hab.
Divorces/an 
Population urbaine
Bac/an
Étudiants
Heures travaillées/an
Activité des femmes
Chômage
Syndicalisation
Smic constant
Export
Rendement blé
Automobiles
Autoroutes
Dépenses protec. Soc.
Frigo, lave-linge, TV           
Compte bancaire      
Téléphone
195745 millions
 40 °/°°
H    65 ans
F     67 ans
Un
30 000
55 %
50 000
250 000
2 100
40 %
2 %
20 %
2 200 F (335 €)
150 mdFk
20 Qx/ha
500 000
+/- 0 km
12 % PIB
+/-20 %
20 % (1967)
+/- 10 %
200762 millions
5 °/°°  
77 ans                                (43 ans en 1900)
84 ans                                (47 ans en 1900)
Trois
120 000
75 %
300 000
+ de 2 millions
1 500
+ 60 %
8-9 %
7 %
7 000 F (+1 000 €)
+/- 2 000
80 Qx/ha
30 millions
10 000
25 %
95 % (des ménages équipés)
99 %
+/- 85 %

                                                 

On peut encore ajouter qu’en 1957, il n’y avait
pas de supermarchés et d’hypermarchés (aujourd’hui, il y en a 25 000)
pas de téléphone portable (aujourd’hui 97 abonnements pour 100 hab., 160 en Italie)
pas d’ordinateur (aujourd’hui taux d’équipement de plus de 75 %)
pas d’Internet (83 % d’utilisateurs)
pas de RMI / RSA
pas de CMU

Je voudrais ajouter un dernier paquet de chiffres qui me frappent particulièrement.

En 1954, année du célèbre appel de l’abbé Pierre,
– Les trois-quarts des logements n’avaient pas de WC intérieurs,
– 90 % des logements n’avaient pas de baignoire ou de douche,
– 40 % n’avaient pas l’eau courante.

Aujourd’hui, on estime à 4 % le nombre de logements ne bénéficiant ni de WC ni de SdB.

2. LES SPÉCIFICITÉS DU MALAISE FRANCAIS

Je crois que dans toute réflexion sur la société française aujourd’hui, il est très important de mesurer ainsi les bouleversements qu’elle vient de traverser en très peu de temps.

Face à des changements d’une telle ampleur, il n’est pas très étonnant que notre pays se sente déboussolé.

Mais il semble l’être plus que d’autres.

Je voudrais donc essayer de comprendre les spécificités de ce malaise qui donne l’impression que la France n’a plus confiance en elle.

Si la France est plus déboussolée que d’autres par les changements, c’est sans doute d’abord parce qu’elle a amorcé sa mutation plus tard que d’autres.

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, c’était un pays encore largement rural :
– la moitié de la population à la campagne,
– un tiers de la population active dans l’agriculture.

La France porte au fond d’elle-même la nostalgie de la ruralité. En témoigne notre attachement aux images de villages autour de leur église.

cf. les affiches électorales de François Mitterrand en 1981.

Ce n’est d’ailleurs pas qu’une image : s’il y a autant de communes en France c’est bien parce que nous ne renonçons pas au fond de nous-mêmes à l’idée de la communauté villageoise et paroissiale.

Spécificité française : en 1990, autant de communes en France que dans tout le reste de l’Union européenne. Et aujourd’hui, en dépit du passage de 12 à 28 Etats membres, elle représente encore 40 % du total.

Les Français sont attachés à leur terre, à leurs racines ancestrales.

Cela se manifeste aussi dans le fait que notre pays, jusqu’à maintenant n’a pas été une terre d’émigration, contrairement à la plupart des pays voisins : GB, Irlande, Allemagne, Italie, Espagne, Portugal…

Je m’empresse de dire qu’il y a eu des exceptions, des régions où l’émigration a été importante : Pays basque, la Corse et… ici-même (l’Ubaye, Monsieur Bosc). Mais ce furent des exceptions. Notre pays est depuis longtemps une terre d’immigration bien davantage que d’émigration.

D’un côté, il faut se réjouir de cette faible émigration. Cela veut dire que notre pays était suffisamment prospère pour nourrir ses propres enfants.

Mais la France y a perdu une ouverture sur l’extérieur et un réseau d’influence dans le monde. Et sa capacité à bouger pour faire face aux nécessités s’en est sans doute trouvée amoindrie.

La précarité dont la France est en train de faire l’expérience avec la montée du libéralisme et de la concurrence internationale, est ainsi une expérience relativement nouvelle pour notre pays. Donc assez angoissante.

Et la résistance aux changements est forte comme le remarquait un jour une économiste américaine, Suzanne Berger : « Si l’on veut que des choses nouvelles naissent, il faut être prêt à laisser mourir ce qui ne marche plus. Or, sur ce point, la France fait un blocage très fort. »

Le libéralisme et la mondialisation mettent en cause une autre caractéristique très marquée de la France, celle d’un pouvoir d’État relativement fort, garantissant des services publics de qualité : enseignement, santé, justice, police, postes, routes, électricité… C’est une tradition qui vient de loin puisqu’elle remonte au moins à Colbert.

Contre-exemple italien : les Italiens n’attendent pas grand-chose de l’État, ils savent qu’ils vont devoir se débrouiller par eux-mêmes.

Les Français, eux, attendent beaucoup de l’État. Plutôt que d’agir par eux-mêmes, ils ont facilement tendance à se tourner vers la puissance publique. À tel point que l’essayiste Jacques Julliard a pu parler de « bigoterie étatique ».  

Dans ce malaise actuel des Français, il y a aussi la hantise du déclin.

La « grande nation » qui fut la plus puissante du monde au temps de Louis XIV, le pays des philosophes des Lumières et de la déclaration des droits de l’homme, « la fille aînée de l’Eglise » : les Français, au fond d’eux-mêmes, sont fiers de ce passé.

Et ils ont du mal à se résigner à l’idée que notre pays n’est plus qu’une « puissance moyenne » comme l’avait affirmé Valéry Giscard d’Estaing dès la fin des années 1970.

Toute indication tendant à attester d’un recul de la France produit un effet de découragement et pousse à l’autodénigrement, spécialité très française (les Italiens pratiquent l’autodérision.)

Mais, me direz-vous, si les Français ne vont pas bien, c’est aussi à cause de « la crise »…

Certes mais encore faut-il s’entendre sur la notion de crise. Dans le langage courant, la crise de ces dernières décennies est avant tout une crise économique.

Nous vivons dans « la crise » depuis 30 ans. Au point qu’on a pu lancer l’expression les « trente piteuses » faisant pendant aux « trente glorieuses »

Or, si l’on regarde les chiffres, que voit-on ?

Entre 1950 et 2010, le produit intérieur brut (la production annuelle de biens et de services) par habitant a été multiplié par 4,4.

Regardons plus en détail cette période de 60 ans.

De 1950 à 1970 (le cœur des trente glorieuses), le PIB par habitant a été multiplié par 2,2.

Ensuite la croissance a ralenti.

Cependant, entre 1970 et 2010, le PIB par habitant a encore été multiplié par deux. Ce qui n’est pas exactement un signe de crise économique

(2010, cela comprend même les années de récession qui ont suivi la crise financière de 2007-2008)

Le pouvoir d’achat a suivi une évolution à peu près identique

Et j’ai cité tout à l’heure de nombreux indicateurs qui montrent combien le confort de vie a progressé depuis trente ans.

(Je rêve, soit dit en passant, d’un tour de magie qui remettrait les Français dans les conditions de vie de 1975. Ils seraient surpris ! Vous vous souvenez du téléphone en ce temps-là ? J’ai encore connu le téléphone manuel dans les Hautes-Alpes !)

Pendant ces trois décennies « de crise », la France s’est développée et s’est enrichie. Et ce pays demeure aujourd’hui un des plus riches du monde.

Si crise il y a, toujours sur le plan économique, c’est en fait une crise du travail.

La fin des « trente glorieuses », c’est en fait surtout la fin du plein-emploi.

(Il y a eu d’autres dérèglements économiques durant cette période : inflation, déficit du commerce extérieur. Mais ces données ont pu être corrigées assez durablement. Aucune n’a résisté aux remèdes autant que le chômage).

Pendant longtemps, le développement de l’économie a facilement absorbé les transferts de main-d’œuvre, de l’agriculture vers l’industrie, de l’industrie vers les services. Ce que l’économiste Alfred Sauvy appelle le « déversement ».

L’économie a aussi absorbé l’arrivée de nombreuses femmes sur le marché du travail, l’arrivée des enfants du baby-boom, des rapatriés d’Algérie, de nombreux immigrants. Incroyable quand on y repense.

Depuis la fin des années 1970, ce mouvement paraît enrayé.

L’expérience d’autres pays tendrait à montrer qu’il n’y a pas de fatalité au chômage. Mais il est vrai que, pour une part, cela passe par l’acceptation d’emplois plus précaires. Ce à quoi personne ne peut se résigner facilement.

Cette crise de l’emploi contribue à une perte de confiance dans le progrès. Mais celle-ci a aussi d’autres causes :

– Une certaine angoisse face à une avancée des sciences qui paraît impossible à maîtriser et qui place les hommes face à des choix souvent surhumains. Cf. diagnostic prénatal.
– Une inquiétude récente mais très forte face aux atteintes à l’environnement.
– Globalement, le sentiment intuitif est que la prospérité matérielle n’a pas apporté davantage de bonheur mais plutôt de nouveaux problèmes.
– Notamment des problèmes d’isolement et de solitude.

De tout cela, résulte cette idée si courante, selon laquelle « nos enfants vivront moins bien que nous ».

Je me souviens même, je crois que c’était au moment de la crise du CPE (le « smic jeunes » proposé par le gouvernement Villepin en 2006), d’avoir entendu une étudiante dire à la radio : « Nous serons la première génération à vivre moins bien que celle de ses parents. »

Cela m’a beaucoup choqué. Je comprends que des parents aient cette crainte. Mais qu’un jeune assène cela comme une évidence et une fatalité, j’ai trouvé cela terrifiant.

En outre cela me paraît historiquement faux si l’on se souvient de la rudesse des conditions de vie dans les années 1950, au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Dans la rue, où j’ai passé ma petite enfance, à Rouen, il n’y avait que deux maisons qui avaient l’eau courante… (dont celle de ma famille).  

Faut-il avoir peur ?

1. De sérieux motifs d’inquiétudes

Cependant, ayant dit cela, il est légitime de se demander s’il faut avoir peur de l’avenir.

Ce sera l’objet de ma troisième partie

Si l’on prend chacune des mutations listées par Jean-Claude Guillebaud, on voit facilement émerger de sérieux motifs d’inquiétudes.

La mutation géopolitique a mis fin à un équilibre international où la rivalité est-ouest gelait de nombreux conflits. Pas tous certes. Mais c’était le cas en Europe. Par exemple la guerre en ex-Yougoslavie ou le conflit actuel en Ukraine sont typiquement des affrontements consécutifs à la chute du communisme.

Surtout, le rideau de fer assurait à l’Occident une sorte de monopole sur la prospérité capitaliste. Depuis la fin du « bloc de l’Est », de nombreux autres pays sont entrés dans la compétition.

Et de nombreux pays ont rejoint l’Union européenne ce qui a en a beaucoup compliqué le fonctionnement. La vie communautaire était plus facile à l’abri du mur…

La libre circulation des capitaux a été un formidable accélérateur des inégalités.

Récemment une ONG britannique Oxfam a fait apparaître que 67 familles dans le monde détiennent un patrimoine égal à celui de la moitié la moins riche de l’humanité.

Par ailleurs, cette libre circulation est aussi un puissant accélérateur des crises, comme on l’a vu avec la crise financière de 2007-2008.

La révolution numérique pose de très graves questions sur plusieurs plans :

– les libertés, on l’a vu avec la récente affaire Snowden (notre vie est surveillée),
– la sécurité : encore la semaine dernière un grande site de commerce en ligne (eBay) a invité tous ses clients à changer de mot de passe en raison de risques de piratage),
– l’éducation : les plus jeunes ont libre accès sur Internet à des images violentes, à la pornographie. Selon une étude récente, 20 % des 7-12 ans disposent de trois écrans (smartphone, tablette, PC).

Cette révolution ouvre la voie à l’intelligence artificielle. Ce qui suscite de grandes inquiétudes, bien résumées récemment par le célèbre physicien Stephen Hawking dans une tribune publiée par un quotidien anglais. En voici quelques citations :

“Réussir à créer une intelligence artificielle serait le plus grand événement dans l’histoire de l’homme. Mais ce pourrait aussi être le dernier”

“L’impact à court terme de l’intelligence artificielle dépend de qui la contrôle. Et, à long terme, de savoir si elle peut être tout simplement contrôlée.”

Ce sujet était évoqué par la philosophe Cynthia Fleury au cours de notre enquête :

« Les technologies numériques peuvent permettre la liquidation de la décision humaine, comme c’est le cas dans les échanges boursiers, par exemple. L’algorithme devient le décideur. Il se substitue à la décision humaine. Il devient la matrice de 14 000 décisions exécutées en une seconde, alors qu’un être humain a l’obligation éthique d’analyser la situation, d’évaluer les hypothèses d’action, en somme de combiner son intuition, ses principes moraux et ses arguments rationnels… et cela nécessite plus d’une seconde. Je constate qu’un nouveau dogme émerge: le probabilisme, le règne sans partage de la probabilité comme seule source de décision pertinente. Or, la probabilité analyse les données, mais ne pense pas. Seule une machine peut analyser des milliards de données. Mais on est loin du jugement humain. (…) Espérons que le médecin, demain, n’aura pas l’obligation de tenir compte des probabilités, quant à telle ou telle maladie, afin de déterminer une action thérapeutique. »

La révolution génétique

Je ne vais pas m’étendre longtemps. Tout le monde connaît les craintes que suscitent les OGM, ou la hantise du clonage.

Je voudrais seulement souligner que cette révolution est déjà en train de se produire avec des techniques comme la PMA ou le diagnostic prénatal qui permettent ou vont bientôt permettre une sélection des enfants à naître selon nos désirs, notamment une sélection par le sexe.

La mutation écologique

C’est sans doute l’un des points les plus inquiétants avec la menace que représentent les changements climatiques. On peut craindre, avec la montée des eaux liée au réchauffement climatique, la quasi-disparition de pays comme les Pays-Bas ou le Bangladesh.

2. Le pire n’est pas toujours sûr…

Il y a une phrase que j’aime bien, celle de Léon Blum s’adressant à Pierre Mendès-France : « Mon petit Mendès, le pire n’est pas toujours sûr. »  

Dans l’histoire de l’humanité, beaucoup de catastrophes ont été annoncées qui ne se sont pas produites

Par exemple, dans ma jeunesse, le Club de Rome (instance rassemblant des intellectuels et des scientifiques) annonçait la fin du pétrole avant la fin du XXe siècle. Cette échéance ne cesse d’être repoussée.

Plus important : depuis très longtemps, on nous annonce qu’il va y avoir trop de personnes sur terre. En 30 ans, la population mondiale a doublé et pourtant nous avons fait face. Il y a de moins en moins de cas de famine même si la malnutrition reste très préoccupante.

D’autres exemples le montrent : le pire n’est pas toujours sûr, les progrès ne sont pas forcément nocifs, toutes les mutations ont des aspects très positifs :

Le recul de la misère

En 1990, plus de 40 % des habitants du globe vivaient avec moins de 1 € par jour. En 2010, la proportion avait diminué à 20 %

On estime qu’en 2030, les personnes disposant d’un pouvoir quotidien entre 10 et 100 € par jour devrait passer de 2 milliards aujourd’hui à 5 milliards en 2030.

Le recul de la violence

Le taux d’homicides en France est de 1 pour 50 000 habitants alors que, selon les recherches historiques, il était de 50 pour 50 000 hab. jusqu’au XIXe siècle.

La France, souligne Michel Serres, n’a jamais connu dans toute son histoire un intervalle aussi long entre deux guerres.

La décennie 2001-2010, au niveau mondial a été celle où les guerres ont été les moins meurtrières depuis la période 1815-1840.

Les progrès de l’Afrique

Le continent noir connaît de terribles problèmes (Centrafrique, Mali, Boko Haram) mais il connaît aussi une croissance économique rapide d’environ 5 % par an en moyenne.

Dans cette croissance, un élément joue un rôle clé : le téléphone portable. À bien des égards, cet outil peut apparaître chez nous comme un joujou un peu futile. En Afrique, il a permis un développement très rapide du téléphone car les réseaux sans fil sont beaucoup moins coûteux et beaucoup plus faciles à entretenir que les réseaux avec fil. Et le téléphone a permis un réel développement des échanges africains notamment en matière agricole.

3. Mais il est urgent de bâtir un nouveau monde

Dire que le pire n’est pas toujours sûr, souligner ce qui est positif, cela ne veut pas dire « tout va très bien Madame la Marquise ».

L’homme fait preuve d’extraordinaires capacités d’adaptation mais l’humanité est face à de réels dangers.

Pour prendre une métaphore de sécurité routière, plus on conduit vite, plus les accidents sont graves.

Or actuellement, l’humanité conduit vraiment très vite !

Je répète la phrase de l’écrivain Alexis Jenny, déjà citée tout à l’heure :

« La planète est fragile. La façon dont nous l’habitons est violente et destructrice. »  

Et ce qui est préoccupant, c’est que malgré tous les avertissements, la collectivité humaine continue à conduire trop vite.

Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre qui jouent un rôle important dans les perturbations climatiques non seulement ne diminuent pas mais continuent à augmenter, y compris dans des pays très soucieux d’environnement comme l’Allemagne.

Il y a une métaphore que j’aime bien qui est celle de l’élastique. La croissance économique, le progrès technique et scientifique montrent que les capacités de l’homme sont élastiques, peuvent se développer, s’allonger.

Mais il y a toujours un moment où l’élastique finit par casser si l’on tire trop fort.

Bien des éléments dont nous venons de parler montrent que l’élasticité de la planète terre est trop fortement sollicitée.

Personnellement, je ne crois pas à l’apocalypse, à une catastrophe finale comme on en voit dans les films de science-fiction.

Ce n’est pas la perspective qui est ressortie de notre enquête.

La journaliste qui a travaillé particulièrement sur cette thématique, Emmanuelle Réju (excellente spécialiste), est arrivée à une conclusion que je trouve très éclairante :

« La question n’est pas : va-t-on s’en sortir ? Mais : qui va s’en sortir ? »  

Autrement dit : nous ne nous sommes pas tous égaux face aux dangers de l’avenir. Si la montée des océans se confirme, une grande partie de l’île de Manhattan sera noyée sous les eaux (on en a vu les prémisses en 2012 avec le cyclone Sandy). Mais les États-Unis auront les moyens de financer les protections et les déménagements nécessaires.

Il n’en sera pas de même pour le Bangladesh ou pour les îles Kiribati. Dans les temps à venir, il y a aura beaucoup de réfugiés climatiques…

4. Alors, comment bâtir un nouveau monde ?

1ère conviction : Non à la décroissance

Je voudrais dire d’emblée que je ne suis pas un militant de la décroissance.

Pour moi, l’aspiration à la croissance est au cœur de la dignité humaine.

Le désir de dépasser ses limites, de faire plus, de faire mieux, c’est le propre de l’homme.

Mais sans doute les hommes ont-ils pris un peu trop au pied de la lettre l’invitation divine figurant au début de la Genèse :

« Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la »

Il faut désormais changer de modèle de croissance, passer d’un modèle très quantitatif à un modèle beaucoup plus qualitatif.

Il faut savoir aujourd’hui que lorsqu’on parle de croissance, on parle de choses éventuellement très négatives.

La mesure de la croissance ; c’est la croissance du produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire la somme des richesses produites en une année par un pays ou un continent.

Qu’est-ce qu’une richesse dans le calcul du PIB ? C’est quelque chose qui a donné lieu à une dépense comptabilisée. Tout ce qui est bénévole ne rentre pas dans le calcul.

Exemple : le veuf qui épouse son employée de maison fait baisser le PIB.

Un autre exemple plus sérieux.

Imaginons une catastrophe, une marée noire. Si les pouvoirs publics paient des entreprises pour les opérations de nettoyage, cela fait augmenter le PIB. Si ce sont des bénévoles qui s’en chargent, pas de hausse du PIB…

Il faut donc changer notre regard sur la croissance et privilégier ce qui est humainement positif.

Ce qui pose des problèmes de mesure. Comment évaluer ce qui est non quantitatif ?

On peut tout de même améliorer les choses

C’est ce que cherche à faire un indicateur créé il y a un peu plus de 20 ans par l’ONU : l’IDH, l’indicateur de développement humain.

Pour le calculer, on utilise trois critères représentatifs des conditions de vie des habitants : l’espérance de vie à la naissance, l’accès à l’éducation grâce aux taux d’alphabétisation des adultes, ainsi que le taux de scolarisation dans le primaire, le secondaire et le supérieur, et le PIB par habitant.

Et il apparaît ainsi des différences intéressantes (chiffres de 2007)

La France est 26e dans le classement mondial du PIB par tête d’habitant mais 10e dans le classement IDH.

La Guinée Équatoriale, petit pays pétrolier africain, est 24e pour le PIB/hab. mais 175e sur 177 pour l’IDH…

Actuellement, des économistes travaillent pour essayer de mieux mesurer les richesses non-monétaires ou non comptabilisées.

Par exemple, pour mesurer ce que représentent dans le fonctionnement d’une entreprise la contribution des salariés qui travaillent au-delà de leurs horaires. Ce qui n’apparaît jamais dans les statistiques…

Dans Caritas in veritate (2009), le pape Benoît XVI a souligné à juste titre la part de la gratuité dans le bon fonctionnement de l’économie.

Cela veut dire qu’il y a une sorte de bonté invisible dans la marche du monde.

C’est cela qu’il faut essayer de développer. Je vais y revenir.

2e conviction : Oui à l’économie de marché

Tout ce que j’ai développé depuis le début de mon propos montre les dégâts d’une économie de marché livrée à elle-même : les excès de la finance, la dictature de l’individualisme, l’avidité ou le gâchis (un tiers de la production alimentaire est jetée ou perdue).

Cependant, pour avoir un peu connu et observé les économies communistes avant 1989, je reste convaincu que l’économie de marché, c’est un peu comme la démocratie selon Winston Churchill : le pire des systèmes à l’exception de tous les autres.

L’économie et la société doivent fonctionner sur une base de liberté. Mais il faut que cette liberté soit tempérée par des convictions collectives, partagées par l’ensemble de la société.

C’est le modèle allemand (et européen) de l’après-guerre : l’économie sociale de marché. Un heureux mélange entre la liberté d’entreprendre et la solidarité via la protection sociale.

Système qui a été profondément mis à mal, y compris en Allemagne par la montée de l’avidité individuelle.

Il nous faut maintenant reconstruire une aspiration collective au bien commun.

3e conviction : du top down au bottom up

Je traduis :

Top down : du haut vers le bas
Bottom up : du bas vers le haut.

Je suis convaincu que le renouveau viendra des initiatives de la base bien plus que de réformes impulsées par le sommet.

Cela ne signifie pas qu’il faut se désintéresser de la politique, l’actualité en montre bien le danger (abstention aux européennes).

Mais il ne faut pas en attendre beaucoup.

En revanche, à la base de la société, il se passe beaucoup de choses très encourageantes dans le domaine de l’économie sociale et solidaire, des initiatives de proximité qui associent une activité économique et le souci du bien commun.

Exemple : les Amap, financées par l’épargne solidaire. Des initiatives pour le logement comme Habitat & Humanisme, Solidarités nouvelles pour le logement, Chênelet.

Souvent très innovantes : C’est Emmaüs qui a inventé le recyclage en France !

Très « collaboratives » : entrepreneurs individuels, collectivités territoriales, État, protection sociale…

Cela peut-il faire changer le monde ? On ne peut pas en être sûr.

« plafond de verre » que l’on ne parvient pas à dépasser.

Il n’est pas sûr que les conversions individuelles puissent aller assez vite pour changer la trajectoire du paquebot planétaire et éviter ainsi les icebergs qui pourraient le faire couler.

Cependant ce risque n’est pas une raison pour ne rien faire individuellement

L’histoire du colibri que raconte Pierre Rahbi : « je fais ma part. »

4e conviction : la sobriété heureuse (chère à Pierre Rahbi)

Cornelius Castoriadis : « Une société montre son degré de civilisation dans sa capacité à s’autolimiter. »  

Là aussi, on constate la difficulté à une autolimitation au niveau collectif.

Chaque pays attend que ce soit l’autre qui fasse un pas et du coup il ne se passe pas grand-chose par exemple pour la limitation des gaz à effet de serre

On s’aligne toujours sur le moins-disant. On le voit avec les débats sur la PMA ou la GPA. Comme elles sont autorisées dans les pays voisins, on nous répète qu’on ne peut pas faire autrement que de les autoriser.

Là aussi, je pense que le changement viendra par le bas, par le changement des comportements des individus et par la demande des simples citoyens.

D’une certaine façon, hélas avec beaucoup d’excès, c’est ce qu’ont montré les « manifs pour tous ».

Il faut faire preuve de discernement et éviter tout ce qui peut porter tort à l’intérêt collectif.

Cette autolimitation, cette sobriété dans l’usage de tout ce qui est à notre disposition, elle peut et elle doit être heureuse.

Je veux dire par là qu’il faut faire valoir que ce n’est pas une punition que l’on peut trouver du plaisir à vivre de manière simple, sans bling bling,

En somme, pour réussir sa vie, il faut passer du français à l’italien.

En italien, le verbe réussir se conjugue avec l’auxiliaire être et non avec l’auxiliaire avoir.

J’ai réussi / sono riuscito

Ce que peuvent apporter les chrétiens

J’en arrive à ma dernière partie qui sera ma conclusion.

Que peuvent apporter les chrétiens à ce monde bousculé et désorienté ?

La première chose, c’est de souligner qu’ils lui apportent déjà beaucoup.

Les chrétiens peuvent être fiers de ce qu’ils font dans la société, en France et ailleurs.

Leur générosité financière, leur engagement bénévole comptent beaucoup

Mais aussi, de manière plus discrète, leur attention aux autres, leur sourire, leur gentillesse.

Cela peut paraître dérisoire mais cela contribue au lien social, cela rend l’humanité plus humaine.

Et c’est aussi une manière de témoigner de sa foi, de ce que la foi change dans nos vies et, en ce sens, c’est une manière d’être missionnaire.

Les chrétiens peuvent être de formidables promoteurs de la « sobriété heureuse »

Ils sont ainsi très présents dans le secteur de l’économie solidaire que j’évoquais tout à l’heure.

C’est un prêtre qui a fondé Emmaüs, un prêtre qui a fondé Max Havelaar, un prêtre qui a fondé Habitat & Humanisme.

Des laïcs sont à l’origine de bien d’autres associations et fondations caritatives. On peut citer par exemple « l’économie de communion » promue par les Focolari.

Je pense que, d’une manière générale, les chrétiens peuvent aider aussi leurs contemporains à regarder le monde de manière un peu différente, de manière plus attentive et plus attentionnée.

Jean-Claude Guillebaud : « Les chrétiens ont la joie d’être dépositaires de l’incarnation. Un jour viendra, j’en suis persuadé, où le christianisme sera le premier défenseur du corps, contre la tentation du « tout immatériel. »  

C’est tout l’intérêt du concept d’ « écologie humaine » que promeut notamment Tugdual Derville.

Nous sommes soucieux des manipulations génétiques dans le domaine agricole (avec les OGM), nous sommes soucieux du bien-être animal. Pourquoi n’appliquons-nous pas les mêmes critères dans le domaine de la vie des hommes ?

Contradictions des écolos qui se battent contre les OGM mais ne voient aucun inconvénient aux sélections d’embryons humains dans le cadre de la procréation médicalement assistée.

Enfin, ne généralisons pas : José Bové s’est fâché avec pas mal d’écolos en disant son hostilité à la PMA par souci de cohérence.

Il faut par ailleurs que les chrétiens sachent reconnaître et célébrer ce que les progrès scientifiques peuvent apporter de bon au monde.

Un exemple : c’est grâce à la science que nous savons que les hommes ont tous le même ADN, autrement la science nous confirme ce que nous croyons : nous sommes tous frères. Bonne nouvelle, non ?

À souligner : le Vatican soutient et même finance la recherche sur les cellules-souches adultes.

Je voudrais surtout souligner un point : si les chrétiens veulent aider à changer le monde, il leur faut aimer le monde.

S’ils veulent convaincre leurs contemporains de changer leur manière de vivre, il leur faut aller vers eux, parler avec eux, essayer de comprendre pourquoi ils ne pensent pas comme nous.

Les chrétiens ne changeront pas le monde en se barricadant dans une forteresse.

Il faut ici revenir à un texte fondateur, Gaudium et Spes, la constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, adoptée par le concile Vatican II le 7 décembre 1965 :

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. (…) La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire. »  

Dans un monde où l’homme redevient nomade, les chrétiens eux aussi doivent devenir nomades, sortir de leurs lieux habituels pour aller vers les « périphéries », se rendre davantage présents par exemple sur Internet.

Créer aussi des lieux pour accueillir les personnes en chemin (au propre et au figuré), à la recherche de sens. Les lieux comme le Laus ou Boscodon en sont de bons exemples.

J’évoquais Jean-Paul II au début de cette conférence. Nous avons tous en mémoire le leitmotiv de sa première homélie en tant que pape, en octobre 1978 :

« Non abiate paura ! » N’ayez pas peur !

C’est ce que nous devons dire à nos contemporains : n’ayez pas peur !

N’ayez pas peur les uns des autres, n’ayez pas peur de l’avenir.

La souffrance, le mal et la mort n’auront pas la victoire.

Cela s ‘appelle l’espérance.

Et je citerai une dernière fois Jean-Claude Guillebaud dans La Croix :

« Loin de toute mièvrerie, l’espérance est anthropologiquement fondatrice. Elle porte en elle l’idée selon laquelle nous sommes co-responsables du monde qui vient. À chacun, il incombe de refuser d’abandonner ce monde aux méchants, comme dit le Livre des Psaumes, et d’accomplir sa part pour conjurer la menace et faire advenir la promesse. »  

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Reconstitution de Jérusalem avant la destruction du Temple d’Hérode le Grand par Titus en 70 après JC. Par James Tissot

La joie d’un pardon reçu

Regard dans les Actes des apôtres
par le père Bertrand Gournay

À toutes les époques, l’Église de Jésus-Christ invite les baptisés à vivre leur foi en Christ, à se mettre par lui à l’écoute de tous et à leur annoncer l’Espérance qui est en eux. Dans la grande diversité de leurs langages et de leurs conditions de vie, les hommes de ce temps portent en eux le même désir que leurs prédécesseurs de recevoir les moyens d’espérer. Au sein de l’Église, l’annonce d’une « bonne nouvelle » demeure l’héritage et le trésor que, prêtres, diacres et laïcs, membres d’une paroisse, d’un mouvement ou d’un service diocésain, nous sommes sans cesse invités à partager avec ceux vers qui nous sommes envoyés. Pour remplir cette tâche, il serait vain de se dispenser encore aujourd’hui de l’expérience des premiers disciples. Nous lirons particulièrement les trois premiers chapitres du Livre des Actes des Apôtres où l’on découvre notamment ces quelques versets qui peuvent surprendre : « Dieu l’a fait seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié ; Les auditeurs furent piqués au cœur. Ils demandent à Pierre et aux autres apôtres : Que devons-nous faire ? Repentez-vous », leur répond Pierre. (2, 36-38) C’est ce lien incontournable entre la joie d’une bonne nouvelle reçue puis à annoncer et cet appel au repentir que je vous voudrais partager. Le travail que nous menons en équipe, sous la responsabilité de notre évêque, poursuit le chemin synodal et ses orientations de Pentecôte 2007. Son but est de renouveler notre annonce de l’Evangile dans ce temps de la vie de notre diocèse de Gap et d’Embrun.  Ce renouvellement en Église ne peut se passer de lire la Bible, l’Écriture.

 

I – La toute première évangélisation

 

Dans les 3 premiers chapitres des Actes, découvrons ensemble l’endroit où, par l’Esprit Saint, est donnée la naissance de l’Église, la toute première évangélisation après le départ du Seigneur pour l’Ascension.

Cette toute première évangélisation se découvre dans le premier chapitre des Actes des apôtres : « Vous allez recevoir une force. » (1, 8) Il y a là comme une conversion des apôtres, une joie indicible à retrouver en eux-mêmes et entre eux la présence du Christ ressuscité. Puis, peu à peu, en observant ce premier chapitre des Actes et particulièrement le petit discours de Pierre auprès des siens « au nombre d’environ cent vingt personnes », nous noterons qu’une conversion des onze apôtres restants se précise par la manière dont Pierre interprète les actes de Judas. Comment aussi Pierre introduit la nécessité d’élire un nouveau témoin de la résurrection à adjoindre aux Onze.

Pierre, par James Tissot

Dans ce premier discours, Pierre qualifie Judas comme celui qui est devenu « le guide de ceux qui ont arrêté Jésus, » qui a « acquis une terre avec le salaire du crime, » qui est « tombé sur cette terre, s’est fendu au milieu et qui a répandu ses entrailles sur cette terre : Hakeldamach, » le champ du sang… etc. (Cf. Actes 1, 16-20).

Mais, auparavant, les apôtres avaient interrogé Jésus ressuscité de manière étrange, cherchant à savoir de lui, avant qu’il quitte la terre pour monter au ciel : « Est-ce en ces temps que tu vas rétablir la royauté pour Israël ? » (1,6) La réponse de Jésus est celle-ci : « Il ne vous appartient pas de connaître le temps et le moment que le Père a fixés de sa propre autorité. » Et encore : « Vous allez recevoir l’Esprit Saint survenant sur vous et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. » (1,7s). Autrement dit : Soyez patients !

Ces choses demeurent bien d’actualité pour toutes les époques et particulièrement la nôtre. Judas s’était enfermé dans un rêve qui ne l’a pas lâché malgré sa fréquentation du Fils de Dieu et la proximité qui le liait à lui. La livraison de Jésus lui a permis de satisfaire ce besoin quelque peu imaginaire du pouvoir auprès des autorités de son temps, et en cela de chercher la satisfaction et l’apaisement de sa vie. Mais il mourra, « les entrailles répandues sur cette terre convoitée », précisera Pierre (Cf. 1, 18). Les autres disciples n’étaient pas si différents de Judas. Eux aussi rêvaient d’un Royaume pour Israël.

Une tâche

Jésus ressuscité parlait aux apôtres et… à nous aujourd’hui. Il annonce que celui qui se met à sa suite ne peut prétendre à un règne, à une maîtrise des lieux et des temps mais il est invité à vivre une tâche là où il se trouve : « vous serez mes témoins. » Les apôtres ont retrouvé la parole vive qui va habiter désormais tout apôtre; ils ont redécouvert autrement ce qu’ils ont vécu auprès de Jésus, relu, éclairé par l’Esprit Saint : si celui qui suit Jésus ne peut prétendre à la possession d’une terre, son témoignage s’exerce, lui, sur l’ensemble de la terre… Saint Luc précise : « à partir de Jérusalem…, jusqu’aux extrémités de la terre. » (1, 8)

Ainsi, lorsque Pierre annonce la nécessité d’élire un nouvel apôtre pour remplacer Judas, il le qualifie ainsi : « Quelqu’un qui nous soit associé comme témoin de la résurrection du Seigneur Jésus… » (1, 21-22). On découvre là comment Pierre est maintenant dans la fidélité aux paroles de Jésus : « témoin de la résurrection » et rien d’autre. Cela apparaît comme un fruit de ce temps de latence du groupe des apôtres, attente et prière dans la chambre haute avec les femmes, avec Marie la mère de Jésus et les frères de Jésus. Un lien fort, intime, s’est noué entre le groupe et le Seigneur, rien que ce lien, reçu par la prière, qui transforme peu à peu l’homme inquiet de maintenir un espace de vie et d’organiser son temps, en simple « témoin de ce qui ne se voit pas » (Cf. Hé 11).

Or, il importe de noter que cet épisode lié à la disparition du Seigneur et à sa résurrection est posé par les Actes comme situé la veille de l’Événement de la Pentecôte. Sans pouvoir dire que cet enchaînement des choses ait été indispensable, il est important de percevoir que c’est ainsi que nous est rapportée la naissance de l’Église. Peut-être faudrait-il entendre, que la perte chez les apôtres de leur manière de voir la vie, le monde et soi-même a ouvert chez eux et les frères la place pour accueillir le don nouveau : Celui qui vient…

Naissance de l’Église (Actes 2)

Paul, par James Tissot

Le chapitre 2 des Actes relate ces événements qui surviennent le jour de la Pentecôte. Penchons-nous seulement sur ce qui a trait à la conversion d’une foule nombreuse en ce jour particulier. Le nombre surprend : 3000 : « Il s’adjoignit ce jour-là, environ trois mille âmes. » (2, 41). Nous sommes loin de l’idée que nous nous faisons de la conversion d’une seule personne, devenant élue ou choisie par Dieu et recevant un destin singulier vécu à la suite du Christ, comme ce fut le cas pour Paul de Tarse, François d’Assise, Charles de Foucauld, Paul Claudel, Édith Stein et bien d’autres. Ici, le caractère massif de la conversion survenant le même jour, Jour du renouvellement de l’Alliance, signale la Bible de Jérusalem (Cf. 2, 1, note c), surprend le lecteur. Cet appel reçu de manière si joyeuse qui survient dans la vie des hommes amène à percevoir qu’il y a, pour chacun d’eux comme pour nous aujourd’hui, des heures que seul connaît le Père : par exemple ce jour de Pentecôte. En même temps, nous y entendons une invitation, un appel à recevoir « signes et prodiges » (2, 19). Précisément, après cet événement, Pierre prend la parole (2, 14-36).

Un discours fondateur

Ce comportement étrange de cette foule suscite étonnement et questionnement (V. 12) et certains en tirent une conclusion hâtive : « ils sont pleins de vin doux » (v.13). Mais le discours de Pierre est très particulier. Il va provoquer dans cette foule de témoins des effets du saint Esprit, une sorte de sidération qui conduit saint Luc à écrire : « Ils furent piqués au cœur » (2, 37). On pourrait dire qu’ils sont « transpercés ». Ils sont à ce point touchés, blessés, le cœur transpercé en raison de la dernière phrase du discours de Pierre : « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié ! »

Les paroles de Pierre touchent les auditeurs au plus profond de leur chair. Ces mots les éveillent à la conscience que ce qui est advenu à Jésus est le crime de tous les hommes. Ils en sont eux-aussi les auteurs et questionnent Pierre et les apôtres pour connaitre ce qu’ils doivent faire : « Frères, que devons-nous faire ? » (v. 37) La réponse ne se fait pas attendre de la part de Pierre : « Repentez-vous », dit-il (v. 38). Nous pouvons lire là : changez de pensée et votre manière de voir les choses… « Sauvez-vous de cette génération dévoyée » (2, 40). L’origine des premières conversions s’enracine dans cette mise en lumière du meurtre de Jésus. La reconnaissance de ce qui en nous tous veut tuer l’auteur de la vie serait la première ouverture du cœur sur autre chose, sur un autre chemin plus « rafraîchissant… » (Cf. 3, 20)

Trois éléments au moins du discours de Pierre permettent d’explorer cette lourde question du lien entre ce meurtre et la vie d’une communauté se rassemblant au nom du Christ mort et ressuscité :

1 – Concernant Jésus de Nazareth
Vue de Jérusalem peu après la Résurrection. Au premier plan, en dehors des murs, le Golgotha dont les croix ont été retirées et l’entrée vide du Saint-Sépulcre. Par James Tissot

Pierre parle de « Jésus de Nazareth » (v. 22) comme « homme que Dieu a accrédité », homme venant de Dieu par des miracles, des prodiges et des signes etc. Cet homme, précise Pierre, a été livré selon la volonté et la prescience de Dieu (Cf. Actes 3, 18) : « Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait annoncé par la bouche des prophètes que son Christ souffrirait…. » Cet homme, semble marteler Pierre, « vous l’avez crucifié, vous l’avez fait mourir par la main des sans-loi » (v. 23). « Eh bien cet homme, Dieu l’a ressuscité, en le délivrant des liens de la mort» (v. 24). Ou plus loin (v. 36) : « que toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié. »

L’annonce de la Bonne Nouvelle se produit sur le fond de ce meurtre, le passage par cet acte attribué aux juifs (v. 14-21), aux israélites (v. 22-28), aux frères mêmes qui sont là le jour de la Pentecôte (v. 29-36) : « vous l’avez crucifié ». Mais c’est le fait de toute l’humanité, celle de toutes les générations qui a ainsi trempé dans l’œuvre de la mort, dans le refus ou le rejet de celui qui est envoyé de Dieu et que Dieu manifeste comme Seigneur par sa résurrection d’entre les morts…

Une question vient à l’esprit du lecteur : L’annonce de la Bonne Nouvelle est-elle une culpabilisation générale des hommes ?  La réponse est nette : oui. Elle ne va pas dans le sens de la légèreté. Il faut affronter ce fait que l’évangile dénonce ce qui existe à la racine de tout homme : une racine meurtrière. Mais l’annonce ne s’arrête pas à la culpabilisation qu’on a coutume d’appeler la responsabilité de chacun devant les crimes des hommes de toutes nations. Vient, au-dessus, le rappel pressant de la croix en vue d’annoncer le don gratuit du pardon.

2 – Concernant la prescience de Dieu

Le verset 23 contient ces mots : « Cet homme livré selon la volonté et la prescience de Dieu. » Les choses se devaient d’être ainsi ; cela n’était donc pas possible autrement. Les événements se sont déroulés selon la volonté de Dieu : le Christ ne pouvait pas sauver les hommes seulement en parlant. Il y fallait cette mort que « vous » lui avez donnée…  il y fallait cette perte de lui-même et, avec lui, la perte du rêve (des rêves) qu’il était censé incarner : rêve d’un messie imaginaire sauvant le pays de l’envahisseur romain par exemple, une situation historique toujours facile à actualiser : ces rêves qui peuvent venir à l’esprit dès qu’on ne lit plus les Écritures.

3 – Concernant la place des Écritures dans la bouche de Pierre

Précisément, Pierre cite abondamment l’Écriture, notamment les psaumes 69, 16 et 110 qu’il attribue à David. Ces paroles anciennes, Pierre les rapporte comme venant de Jésus lui-même ou bien elles le concernent. David y est qualifié à la fois de « prophète », celui qui parle devant, vers… et de « patriarche », c’est à dire père de ceux qui témoigneront, de manière différente, de la venue de Dieu dans la chair des hommes (2, 28-30) ; Abraham, Isaac, Jacob. Cette venue de Dieu court ainsi de témoins en témoins tout le long de l’Écriture. Cette parole qui a pris chair dans les patriarches puis dans les juges puis dans les prophètes, « les anciens ne l’ont pas entendu(e) » : (Cf. Hé 3, 7 : « C’est pourquoi, comme le dit l’Esprit saint, aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur comme au désert… »). Mais cette parole, Jésus l’avait en lui, à l’intérieur même de la mort, dans son tombeau : « David, [prophète] a vu d’avance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, n’a pas été abandonné à l’Hadès, et dont la chair n’a pas vu la décomposition » (2, 31).[i]

Cette Parole était là dès le principe de toute la Création. Pierre dans son discours en parle comme de l’Esprit Saint que Jésus devait répandre : « Exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui avait été promis et il l’a répandu comme vous le voyez et l’entendez… » (2, 33) C’est dire que l’on ne peut pas faire sans les Écritures. Par le témoignage des prophètes, elles offrent aux hommes de tous les temps des moments de rafraîchissement.[ii] Sous la forme de « langues de feu », tous les mots de l’Écriture renouvelés, descendent ainsi au-dessus de tous les hommes rassemblés autour des apôtres.

 

II – Vivre aujourd’hui ce récit des Actes ?

Frères que devons-nous faire ?

1 –  Petit retour vers le XXe siècle

Interrogeons-nous pour commencer sur le fait suivant : nos générations ont vécu un XXe siècle d’une violence inouïe comme l’on sait. Si l’apogée de cette violence fut suscitée par l’idéologie nazie dans un pays de tradition chrétienne, l’Allemagne ne fut pas la seule nation à perpétrer des crimes qui marqueront pour longtemps les générations, le communisme soviétique comme autre exemple, en a commis d’aussi graves. Ces terres européennes ont été évangélisées et ce fait important, dont bien des traces perdurent dans tous les aspects de la culture des peuples de la vieille Europe, n’a pas empêché les violences extrêmes de se dérouler : combien d’écrivains, de sociologues, de philosophes, de politiciens et de théologiens ont cherché à comprendre toutes ces dernières décennies cet inexplicable mystère de la violence chez les hommes ?

Notre véritable question est celle-ci : Que se passe-t-il, lorsqu’en nous, chrétiens, l’humain prend le pas sur le Christ et sur la joie de son Évangile ? Comment l’homme en arrive-t-il à vouloir ériger un homme sans faille, à pousser à l’extrême son instinct de puissance vers une fin exclusivement égoïste, à vouloir dresser autour de lui un « espace vital » et chercher par tous les moyens à supprimer ce qui ne doit pas en être ? (Cf. in Stefan Zweig, Le Monde d’hier, p. 221-225). Chrétiens, avons-nous toujours dans l’esprit le Christ mort pour nous et sous nos propres coups ? En sommes-nous vraiment « blessés au cœur »? Pouvons-nous espérer renouveler en profondeur notre vie chrétienne et finalement notre vie pastorale, si nous ne nous interrogeons pas sérieusement sur ces faits, si nous ne prenons pas la mesure du pardon reçu et la manière dont les premiers chrétiens se sont interrogés sur leur propre relation au Christ crucifié ?

2 – Le pardon des péchés

Ce qui semble en effet dominer les chapitres 2 et 3 des Actes des Apôtres est l’annonce du pardon des péchés, un pardon accompli par le Christ Jésus : sa mort sur la Croix et sa Résurrection comme saint Paul le proclame aux éphésiens (Cf. Éph. 1, 3-14).  Il s’agit d’un pardon de fait, d’une opération accomplie pour et sur le monde. Dans ce geste, Jean-Baptiste annoncera : Il est « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29).  Il a sorti quelque chose du monde ; il l’a « ouvert ». Le meurtre du juste, de l’élu, du Verbe de Dieu, a été accompli par ce qui fait l’humanité,  les idéologies, les excès des lois et des morales au long de l’histoire de toutes les nations. Le Christ crucifié et ressuscité a divisé, morcelé la masse (Cf. La Massa damnata, Saint Augustin) par sa parole tranchante : « N’allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix mais bien le glaive. »(Mt 10, 34-35)

3 – Une violence inscrite dans l’histoire des hommes

Une pulsion meurtrière du rejet ou de l’éviction de l’autre semble bien être une caractéristique de l’histoire de l’humanité (Cf. René Girard, La violence et le sacré, Grasset). Concernant ici Jésus de Nazareth, le refus va loin : l’« autre » est vraiment autre, issu de l’Autre, Dieu. Il s’agit bien du refus de la Parole Autre par excellence, Parole de Dieu, Verbe de Dieu. Ce refus est profond. Ce refus s’exerce au lieu même où la faim et la soif de cet Autre habitent les hommes ; crainte viscérale de l’autre aimé et attendu…En effet, un retour sur l’histoire des peuples montrerait comment les frères les plus proches ont pu se déchirer, se désirant et se haïssant en des combats dramatiques. Il ne faut pas aller bien loin dans le passé. Les génocides rwandais, serbo-croates sont encore bien présents dans nos mémoires de contemporains et… ces différents peuples ont été évangélisés ! Rappelons-le encore, les victimes des tenants des théories nazies ou communistes, celles des adeptes de la raison pure (Kant) aboutissant à la Terreur entre 1793 et 1794 ou plus loin encore celles des protagonistes de la Saint-Barthélemy (1572), étaient tous des frères et des sœurs de leurs meurtriers. Ces meurtriers ont entendu l’évangile du Christ. Aujourd’hui encore, l’Ukraine, la Russie, deux pays d’une tradition chrétienne millénaire…

4 – Le péché proche

Il ne faut donc pas aller très loin pour constater la prégnance de cette racine meurtrière de l’humanité. En nous d’abord et chez nous, dans l’Église. Jugement d’autrui, méchanceté ordinaire, violence ne sont jamais très loin. Mensonge non plus. Là où il y a la recherche de l’autre, vient aussi la pulsion meurtrière : « pourquoi me persécutes-tu ? »  demande la voix qui s’adresse à Saul. Les paroles lancées au frère ou derrière lui pour faire mal, le culte de son point de vue contre celui de l’autre, l’esprit de parti etc. sont dans nos paroisses, nos diocèses et disent notre résistance à l’Évangile. Ne nous faut-il pas alors traiter la méchanceté ordinaire en nous et dans l’Église avant de chercher à gagner des frères à l’Évangile ? « Reconnaissons que nous sommes pécheurs ».

5 – Guérison

Comment peut-on annoncer l’Évangile si l’on croit que « l’homme est bon par nature » (Rousseau) et qu’il devrait l’être normalement, comme si la loi et la morale pouvaient rendre bon ! « Dieu seul est bon », dit Jésus.[iii] Le « pauvre en habits sales » dans la Lettre de Jacques explique bien les limites de la seule loi pour un changement de comportement. Il vaut la peine de rapporter là cette longue citation : « Imaginons que, dans votre assemblée, arrivent en même temps un homme aux vêtements rutilants, portant des bagues en or, et un homme pauvre aux vêtements sales. Vous vous tournez vers l’homme qui porte des vêtements rutilants et vous lui dites : « Prends ce siège, et installe-toi bien » ; et vous dites au pauvre : « Toi, reste là debout », ou bien : « Assieds-toi par terre à mes pieds ». Agir ainsi, n’est-ce pas faire des différences entre vous, et juger selon des valeurs fausses ? Écoutez donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde ? Il les a faits riches de la foi, il les a faits héritiers du Royaume qu’il a promis à ceux qui l’auront aimé. Mais vous, vous avez privé le pauvre de sa dignité. Ne voyez-vous pas que ce sont les riches qui vous oppriment, et vous traînent devant les tribunaux ? Ce sont eux qui blasphèment le beau nom du Seigneur qui a été prononcé sur vous. Certes, vous avez raison quand vous appliquez la loi du Royaume, celle qui est dans l’Écriture : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Mais quand vous marquez des différences entre les personnes, vous commettez un péché, et cette Loi vous dénonce comme coupables. » (Jc 2, 1-13)

C’est ici le point nodal de l’annonce de l’Évangile. Le méchant comme le pervers est touché par l’amour du Christ. S’il perçoit son crime, s’il est « touché au cœur », il y a ce que nous pourrions désigner comme un effondrement de soi. C’est cela : entrer dans la foi. C’est un acte décisif qui plonge l’homme dans l’action de grâce en raison du pardon et qui le fait appeler, crier pour une nouvelle naissance, pour une vie réelle : « Que dois-faire pour hériter de la vie éternelle ? » (Mc 10, 17). Ou encore, rappelons-là une fois encore, cette question des auditeurs bouleversés par le discours de Pierre : « frères, que devons-nous faire ? » (Actes 2, 37)

6 – Don de l’Esprit

Il y a bien en tout cela un dessein, une volonté, « une prescience de Dieu » comme nous l’avons vu, qui atteint son accomplissement. Mais la visée n’est pas que l’homme devienne d’abord vertueux, la visée de toute l’annonce de la Bonne Nouvelle, c’est le don de l’Esprit qui vient prendre place là où les cœurs se sont enfin ouverts à l’écoute de Dieu et à son pardon. La perspective attendue est universelle, un rassemblement des hommes touchés, piqués au cœur, en un seul Corps, par l’unique Esprit : le temps du rafraîchissement.

                Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
                Tu as brillé ; tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
                Tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
                J’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
                Tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.

(Augustin, Confessions, X, XXVII, 38, BA14)

La conversion, qui peut être longue, n’est pas, rappelons-le, le doux passage de la méchanceté à la gentillesse, de l’immoralité à la vertu. Elle suppose une perte, une perte de soi… pour recevoir la vie. La conversion ce n’est donc pas d’abord changer d’attitude morale, c’est passer sous un autre Nom, à un autre Corps, un corps non imaginable, non pensable. Ces nouveaux chrétiens qui ont entendu le discours de Pierre ont appris de lui qu’il faut se savoir meurtrier et ont découvert le pardon sans contrepartie de Dieu. C’est là leur nouvelle naissance. Les changements d’attitude auprès de leurs proches, dans leurs vies même, sont une conséquence de cette nouvelle naissance.

7 – Pastorale

« Ainsi avaient-ils « toutes choses en commun » et ils étaient déjà plus de trois mille ». Bien des  chrétiens des siècles antérieurs ont pensé un moment reconstruire un monde meilleur. Ils jugeaient, peut-être à propos, leur monde trop violent et rempli de mensonges et d’injustices et ils voulaient lui apporter par la religion un remède sain. Mais force est de constater que le travail de moralisation des sociétés est sans cesse à refaire et il n’est pas exclusivement la propriété des disciples du Christ mais de tous les hommes. Celui qui veut enfin « renaître de nouveau » (Cf. Jn 3, 3), est conduit à entendre les faims et les soifs des hommes en deçà de toute initiative qui prétend organiser la société humaine, la vie de l’autre et des autres. Il relèvera alors comment cet autre, son frère, est évincé, éliminé du milieu des hommes et condamné. Il est conduit en lui-même à engager un changement, une conversion de son regard sur l’autre, à prendre la mesure du pardon reçu.

Conclusion : Annoncer l’évangile du Christ auprès des frères de toutes conditions

Un groupe de chrétiens qui vit de l’Espérance du pardon offert par Dieu sans contre partie, peut ainsi attirer l’attention de bien des hommes et des femmes de ce temps : « Ils se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » (2, 42)

Cette communion est celle de frères et de sœurs qui se portent ensemble devant la croix du Christ reconnaissant en eux les effets de leur violence, repérant le lieu de leur racine meurtrière et partageant leur commune espérance du pardon reçu. « Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut » (2, 47). Lors de la canonisation des deux papes, le pape François annonça dans son homélie : « Saint Jean XXIII et saint Jean Paul II ont eu le courage de regarder les plaies de Jésus, de toucher ses mains blessées et son côté transpercé. Ils n’ont pas eu honte de la chair du Christ, ils ne se sont pas scandalisés de lui, de sa croix ; ils n’ont pas eu honte de la chair du frère (Cf. Is 58,7), parce qu’en toute personne souffrante ils voyaient Jésus. » Certes la manière d’annoncer la foi en Christ mort et ressuscité est à trouver auprès de chacun. Mais le langage ne remplacera pas le témoignage de corps travaillés par la vérité jusqu’au plus profond de l’être et rendus joyeux de la miséricorde du Seigneur. « Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier » (id. v. 47).

                Sur la banquette du métro,
                Face à mes pareils désemparés :
                Mines graves, doigts crispés ;
                Hommes qui parlent seuls,
                Femmes portant traces de violences
                Sous le maquillage hâtif.
                Solitude si intense
                Qu’on détourne le regard, par pudeur.
                Là, oui, là,
                Je traque ta silhouette,
                Je dresse l’oreille à ta voix,
                Je cherche ton visage.

Colette Nys-Mazure, Prières toutes simples, in Panorama, Hors-série n°76

« Là où le péché s’était multiplié, la grâce a surabondé. » (Cf. Rm 5, 12-21)

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[i] Saint Luc peut faire cette déclaration à partir de sa lecture du Psaume 16 qu’il cite ainsi :
« Tu n’abandonneras pas mon âme à l’Hadès,
Tu ne donneras pas à ton juste de voir la corruption. » (2, 27, citant le Psaume 16, 9-10)

[ii] « Eh bien ! Frères, c’est dans l’ignorance, je le sais, que vous avez agi, tout comme vos chefs. Dieu avait par avance annoncé par la bouche de tous les prophètes que son messie souffrirait et c’est ainsi qu’il l’a accompli. Convertissez-vous donc et revenez à Dieu, afin que vos péchés soient effacés ; ainsi viendront des moments de fraîcheur accordés par le Seigneur… » (Lire Actes 3, 17-26)

[iii] Cf. le discours d’Étienne en Actes 7 ; cf. toute l’Épître aux Galates. Le retour à la loi en vue de devenir parfait y est présenté comme exclu alors qu’ils ont eu sous les yeux « le tableau de Jésus Christ » crucifié.

 

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