Mgr Claude Rault à Briançon pour le départ du père Bertrand Gournay : “Merci à Dieu, à vous, au diocèse de Gap et d’Embrun, et à votre évêque”

De passage dans les Hautes-Alpes, Mgr Claude Rault a rencontré Mgr Jean-Michel di Falco Léandri à Gap, puis il s’est rendu à Briançon où il a présidé l’eucharistie en l’église Sainte-Catherine le mercredi 25 juin. Ci-dessous son homélie pour le départ du père Bertrand Gournay comme prêtre fidei donum dans le Sahara algérien à Tamanrasset, et un article paru sur le site internet des paroisses en Briançonnais.

Mgr Claude Rault, de passage dans les Hautes-Alpes

Homélie

Ce n’est pas ici ni maintenant que je vais vous présenter et vous définir la mission confiée au père Bertrand Gournay ; je le ferai tout à l’heure[1]. Mais je voudrais dire merci à Dieu, à vous, au diocèse de Gap et d’Embrun, et à votre évêque, pour avoir bien voulu l’envoyer et le confier à cette autre Église diocésaine du Sahara algérien. Mon lien avec ce diocèse de Gap et d’Embrun est une longue histoire ininterrompue depuis 1962, année où j’ai fait mon noviciat chez les Pères Blancs, dans le grand séminaire de Gap. Je vois dans cette longue histoire un beau signe de la fidélité de Dieu. Ce n’est donc pas par hasard que je me trouve ici ; ce n’est pas par hasard que j’ai rencontré le père Bertrand. Ce n’est pas par hasard que je l’ai invité à venir rejoindre notre petite Église saharienne. Ce n’est pas par hasard que votre évêque l’envoie. Si c’est par hasard, alors je dirais ce que m’a confié une petite sœur de Tamanrasset : « Tu sais Claude, le hasard, c’est Dieu incognito ». Alors, si c’est le hasard, je le définis de cette façon.

Mais revenons à cette Parole de Dieu que nous venons d’entendre : la lecture de l’Ancien Testament nous trace un récit d’exil ; exil d’un peuple qui a connu ses heures de gloire et le succès de ses conquêtes. Un peuple qui, dans les aléas de l’histoire, connaît la décadence, l’échec puis l’exil. Le conquérant ne laisse sur place « que la population la plus pauvre ». J’aime toujours essayer de relier la Parole de Dieu avec ce que nous vivons. Et c’est bien pour cela que nous lisons cette Parole. Cet exil du Peuple de Dieu, du peuple choisi, du peuple d’Israël, peut nous sembler lointain. Et pourtant… regardons autour de nous. Notre Église de France – comme beaucoup d’autres – n’est-elle pas en train de vivre elle aussi un véritable exil. Je ne parle pas qu’un exil qualitatif… mais d’un exil numérique, qui nous saute aux yeux. Il faudrait être aveugle ou se mettre la tête dans le sable (il n’y en a pas beaucoup ici !) pour ne pas le percevoir.

Rien ne sert de gémir sur le passé, sur le temps des églises pleines, des cours de caté nombreux, des statistiques, des registres de catholicité bien remplis. Simplement, vivons le temps qui nous est donné à la lumière de l’évangile, à la lumière de la Parole de Dieu. « On ne laisse sur place que la population la plus pauvre » : la fragilité, la nôtre, celle que nous connaissons aujourd’hui, peut être une grâce, un don de Dieu, un moment favorable à saisir. La faiblesse dans laquelle nous vivons comme communauté chrétienne peut être un appel à nous mettre à l’écoute de la volonté de Dieu pour aujourd’hui.

Jésus nous le rappelle dans l’évangile d’aujourd’hui : l’important n’est pas de crier le nom du Seigneur à gorge déployée, ni de multiplier nos agitations, si pieuses ou humanitaires soient-elles. Mais il s’agit, nous dit Jésus, « de faire la volonté de mon Père qui est dans les cieux ». Est-ce la volonté de Dieu que nous cherchons ? Le départ du père Bertrand est-il dans la ligne de cette volonté de Dieu ? Question tout à fait d’actualité, n’est-ce pas, pour cet aujourd’hui qui est le nôtre ! Je ne risquerais pas un « oui » absolu, inconditionnel, mais un « oui » qui jaillit de ma foi fragile.

J’ai senti chez quelques-uns d’entre vous comme un regret… mais jamais une déception. Regret normal de la part de votre évêque qui l’envoie. Regret aussi de ma part de vous « le voler » ! Ce regret n’est-il pas le signe d’un attachement tout légitime ? Mais il y a plus grand que ce regret : c’est la certitude et la joie de savoir que nous sommes dans la main de Dieu et sous le signe de sa volonté. Et c’est cette douce et pacifiante certitude qui nous amène ici pour un grand merci, une action de grâce, l’expression d’une grande gratitude envers ce Père qui est dans les Cieux.

Laissons derrière nous les regrets dont je parlais tout à l’heure, et entrons dans ce grand merci à Dieu. Pour moi, ce merci à Dieu est un merci à vous ! Peuple de Dieu fragile de Briançon, vous venez ainsi en aide à cet autre peuple fragile de Tamanrasset. Nous scellons ensemble une alliance, non pas celle de nos forces, mais celle de nos fragilités et de nos précarités. « On ne laissa sur place que la population la plus pauvre », avons-nous lu tout à l’heure dans le livre des Rois. Notre pauvreté est bien le lieu où s’inscrit la volonté de Dieu. Je crois humblement que l’envoi du père Bertrand à Tamanrasset est bien dans la ligne de cette volonté de Dieu. Je le dis du fond du cœur et je sais qu’en le disant je rejoins aussi cette humble certitude qui vous habite.

Merci à vous, peuple de Dieu de Briançon, du diocèse de Gap et d’Embrun. Merci à votre pasteur et évêque. Merci à Bertrand d’avoir dit oui. Merci à notre Père des Cieux de continuer à nous accompagner aujourd’hui et demain. Amen !

Mgr Claude Rault
Évêque de Laghouat-Ghardaïa

 

 

[1] Après la messe et le partage d’un repas, Mgr Claude Rault a offert une conférence-débat sur la vie pastorale dans son diocèse saharien.

 

Rencontre avec Mgr Claude Rault, évêque de Laghouat-Ghardaïa
à l’occasion du départ vers Tamanrasset du père Bertrand Gournay

Qu’est-ce que l’Église, et qu’est-ce que l’Église du Sahel aujourd’hui?

L’Église est au service de l’avènement du Royaume de Dieu, qui est beaucoup plus grand que nous. Ce au service de quoi nous sommes mis est plus large que nous-mêmes, et plus large que l’Église. Tous les hommes de bonne volonté sont témoins, à leur manière, de cet horizon plus large. Nous collaborons avec tout le peuple des Béatitudes à faire une humanité meilleure.

Notre Église n’est pas une Église de catéchèse. Mais une Église de partage, de vivre avec. Nous vivons dans un islam de convivialité. Notre présence à ce territoire, et à cet islam, est le partage quotidien, des joies, des peines. Dans l’organisation territoriale, l’Église d’Algérie est constituée de quatre diocèses : Oran, Alger, Constantine au nord, Laghouat au sud (avec sa cathédrale dans la ville de Ghardaïa).

Quelles données nouvelles pour l’Algérie d’aujourd’hui ?

Les communautés du nord de l’Afrique sont de plus en plus marquées par la présence d’Africains venus de la zone subsaharienne. L’Union Européenne multiplie les barrages pour bloquer ces flux venus d’Afrique subsaharienne. L’Algérie aujourd’hui devient ainsi un pays d’immigration. Environ 300 000 migrants se sont stabilisés dans le pays, d’autres sont de passage. Oran est tellement marquée par cette réalité qu’on la surnomme la paroisse des sans-papiers

Une difficulté, ou une chance ?

Pauvre, peu importante numériquement, au contact avec ces situations difficiles, l’Église peut vivre tout cela comme un défi et une chance. L’Église est appelée à devenir le lieu d’accueil pour ceux-là qui souffrent de misère, de faim, de maladie, qui risquent leur vie, au Sahara, ou plus au nord, en mer Méditerranée. L’Église doit être la première terre d’accueil de tous.

Que faisons-nous là-bas ? Un évêque père blanc à qui l’on posait cette question répondait : « Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que si nous n’étions pas là, ce ne serait pas pareil. »

Quelle vie chrétienne dans le diocèse de Laghouat ?

D’une superficie de deux millions de km², le diocèse couvre l’équivalent de quatre fois la France. Pour un total de 3,8 millions d’habitants, et environ 100 chrétiens permanents, chiffre qui inclut 25 prêtres et religieux, 40 religieuses, 4 laïcs permanents du diocèse, et 12 communautés (regroupant entre 3 et 80 personnes). Le projet évangélique du diocèse tient dans les « trois C » : contemplation, Caritas, culture, le tout formant le « c » de communion. Depuis 2008, les deux-tiers des chrétiens du diocèse ont été renouvelés [NdR : Mgr Rault est arrivé en 2004]. Caritas : beaucoup de religieuses (par exemple des Rwandaises) sont impliquées dans la promotion féminine, par le biais de l’apprentissage de métiers pour que les femmes se procurent des moyens de subsistance à partir de revenus locaux ; mais également dans le soutien aux familles avec personnes handicapés, peu prises en charge à ce jour par des structures publiques. Culture : il s’agit surtout de soutien scolaire (par exemple en français, parce que celui-ci est nécessaire pour faire des études universitaires dans le domaine scientifique, et qu’il est surtout l’apanage des classes plus riches, dans le nord du pays) ; il y a également le suivi de deux bibliothèques (dont un Centre Culturel de Documentation Saharienne, fort d’un fonds de plus de 10 000 ouvrages).

Le cœur de ce projet est de maintenir la communion entre ces douze communautés, réparties sur un très vaste territoire. Une assemblée diocésaine annuelle, temps de prière, d’échange, de convivialité, rassemble une soixantaine de personnes sur trois jours.

Qu’est-ce qui attend Bertrand à Tamanrasset ?

Tamanrasset est une ville en pleine expansion démographique : des quelques deux cents foyers présents au début du siècle, à l’époque de Charles de Foucauld, vivant dans un « nomadisme sédentarisé », on est passé aujourd’hui à une population de 110 000 habitants. Population mélangée, Algériens du sud, Touaregs, Maliens ou Nigériens stabilisés à Tamanrasset (très présents dans les BTP). Il y a beaucoup à faire, à simplement rencontrer toutes ces réalités humaines, si diverses, si riches. À apprendre la langue des habitants aussi : pas de rencontre sans passer par la langue de l’autre.

Dans cette ville de passage, il s’agit d’abord d’assurer l’accueil de tous ; de s’assurer que des hommes et des femmes sont présents, et pas seulement la rue ou le ghetto de la misère ; il s’agit d’offrir des lieux d’humanisation. Prier, danser, chanter : des gestes simples, hérités de toutes les traditions.

La deuxième tâche est d’assurer une « pastorale du samaritain » : relativement démunis nous-mêmes, nous n’avons pas d’argent à offrir, mais nous devons soigner les malades, accueillir les blessés.

De façon marginale, pour ceux qui le souhaitent, nous pouvons également les mettre en contact avec une association locale, Rencontre et développement. Cette association vise à aider matériellement ceux qui souhaitent rentrer au pays. Mais dans les faits, il est très difficile, voire impossible, de revenir chez soi « les mains vides », après qu’une famille ou un village a payé des sommes, souvent importantes, pour le passage vers le nord.

La troisième tâche, qui a été largement mise en sommeil dans les années passées, du fait des interventions militaires au Mali notamment, est l’accueil des pèlerins qui viennent se recueillir au désert, sur les traces de Charles de Foucauld. Si tout se passe bien, Bertrand pourra reprendre ce service d’accueil et d’accompagnement.

L’Église catholique en Briançonnais

Cet article a 2 commentaires

  1. J’ai lu avec recueillement cet homélie qui me ramène quelques années en, arrières (1954/1961) Malgré les souvenirs douloureux de la guerre d’Algérie j’y suis retourné après cette guerre mais cette fois dans le sud algérien. Ayant une formation dans les TP j’ai eu l”occasion de construire des pistes, terrain d’aviation, plateformes pétrolière…dans le sud saharien : El Goléa (qui est le plus historique et rempli de souvenirs heureux), Tamanrasset, Laghouat ; Ghardaïa, In-Salah, In-Amenas… J’aurai tellement aimé faire un pélérinage en ces lieux…Merci d’avoir parler de ces lieux peu connus de nos jeunes…
    Bernard ancien saharien

  2. Monseigneur,

    Bonjour!

    Je voudrais en toute simplicité vous exprimé,
    ma joie de vous lire, quant à l’homélie, je suis toujours agréablement surprise de vos paroles si justes et réconfortantes faces à des paroissiens un peu désolés de voir partir leur curé,
    je vis cela actuellement dans ma paroisse dont je suis au service comme lectrice et bénévole depuis toujours,et c’est vrai ! la grâce reçue, de ce merveilleux Dieu bon et miséricordieux qui ne nous abandonne jamais, Dieu est dans nos coeurs à chaque instant, il suffit de ce tourner vers lui, il nous écoute et la vie est plus belle.
    Merci! pour nos amis , de leurs avoir apporter ce réconfort par vos mots qui rassurent dans la joie et l’éspérance.( Jésus a dit : là où deux ou trois sont réunis en mon nom je serai parmi eux)
    cordialement!
    Francine (une amie fidèle du diocèse de Gap)

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