Mgr Jean-Marc Aveline à Embrun : “Nous n’avons pas le monopole du désir de Dieu !”

Pour ce dimanche 4 janvier 2015, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri avait invité Mgr Jean-Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille, à venir à Embrun pour fêter l’Épiphanie.

Les paroissiens de l’Embrunais et du Savinois étaient venus nombreux pour cette solennité, une des fêtes majeures d’Embrun, la cathédrale étant consacrée à Notre Dame du Réal (Notre Dame des Rois).

“Ici, sur le rocher d’Embrun, des rois et des pauvres sont venus en pèlerinage pour prier Notre-Dame du Réal, a dit Mgr Jean-Marc Aveline, et dans notre actualité la plus récente, ces jours-ci, ce ne sont pas seulement des Mages qui nous arrivent d’Orient, mais aussi des migrants, des hommes, des femmes, des familles lâchement abandonnés sur des bateaux à la dérive par des brigands qui les avaient rançonnés.”

Ci-dessous l’intégralité de l’homélie de Mgr Jean-Marc Aveline et quelques photos de la célébration et du partage de la galette qui s’ensuivit.

Homélie

de Mgr Jean-Marc Aveline
évêque auxiliaire de Marseille

« Et voici que l’Étoile qu’ils avaient vu se lever les précédait ; elle vint s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils éprouvèrent une très grande joie. »

Nous aussi, frères et sœurs, réunis ce matin en cette belle cathédrale d’Embrun, laissons-nous gagner par la grande joie de l’Épiphanie. C’est la joie simple et profonde de tous les chercheurs de Dieu. C’est la joie discrète de ceux, et ils sont nombreux à notre époque, qui veulent prendre au sérieux l’aspiration la plus profonde de leur être et qui décident de se mettre en chemin, de se rendre disponible à l’attrait de Dieu. Inscrivons-nous aussi ce matin dans la joie persévérante de tous les pèlerins de Compostelle qui, de siècle en siècle, ont fait halte ici, priant Notre-Dame du Réal, sur la route qui va de Rome à Saint-Jacques.

Et nous le savons d’expérience : c’est en marchant, en se simplifiant, en se désencombrant, que l’on découvre peu à peu que Dieu peut répondre au désir le plus profond de notre cœur ; et même que non seulement il peut y répondre, mais qu’il le déborde de toutes parts, qu’il l’élargit, l’agrandit, l’approfondit, ne le laisse plus en repos… Car Dieu n’est pas seulement grand, ni même très grand, ni même le plus grand : il est toujours plus grand que ce que nous pouvions imaginer de plus grand (le comparatif, parce qu’il est plus dynamique, vaut ici mieux que tout superlatif, qui mettrait un terme à la recherche).

Saint Anselme, qui avant d’être évêque de Canterbury, avait grandi dans les Alpes, entre les sommets du Val d’Aoste, à l’époque où cette cathédrale fut construite, disait que Dieu est toujours en train de nous surprendre, parce qu’il se révèle « encore plus grand que ce que nous osions penser de plus grand » et que, par là même, il nous invite à aller encore plus loin que là où nous pensions l’avoir trouvé. Avec lui, tant que nous sommes ici-bas, nous ne sommes jamais arrivés : « tu nous as fait pour toi Seigneur, disait saint Augustin, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi. » Et le mystère que nous célébrons aujourd’hui, c’est que le plus grand s’est fait le plus petit, et qu’on ne le trouve pas si l’on ne le cherche plus, même quand on croit l’avoir trouvé.

C’est que Dieu aime le dépaysement : depuis Abraham jusqu’aux Mages, ceux qui le cherchent ont dû accepter de partir, de quitter leur confort et de prendre parfois « un autre chemin » que celui qu’ils avaient prévu d’emprunter. Car Dieu se plaît à échapper à toute localisation où l’on pourrait avoir la mainmise sur lui : Hérode ne saura jamais où se trouve la mangeoire qui l’a vu naître et là-bas, à l’autre bout de l’Évangile, Marie-Madeleine cherchant son corps dans le tombeau vide ne saura pas où on l’a mis. Car Dieu est pour tous et ne se laisse enfermer par personne. Toute la vie de Jésus en témoigne. Plus il allait vers les hommes, surtout les pauvres et les petits, plus il se laissait approcher par tous, même les publicains et les pécheurs, plus il devenait le frère de tous, jusqu’aux prostituées et aux larrons, et plus il manifestait la volonté du Père, et plus il s’exposait à être incompris et rejeté par les puissants, à être mis à l’écart par les chefs politiques et les chefs religieux, et finalement à être mis à mort sur une croix.

Et pourtant lui, l’Emmanuel, « Dieu avec nous », était venu nous dire que Dieu est pour tous : c’est bien cela que nous célébrons à l’Épiphanie. Saint Paul l’avait bien compris, et cela avait bouleversé sa vie, ébranlé les certitudes pourtant fiables de sa foi juive : « ce mystère, écrit-il aux Éphésiens, c’est que les païens sont associés au même héritage [que nous les juifs], au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » Oui, l’Épiphanie, c’est-à-dire la manifestation de Dieu, transcende nos frontières et bouleverse nos schémas. Chez ceux qui se laissent guider par sa lumière, elle provoque inévitablement des remises en question, mais aussi des ouvertures insoupçonnées, qui sont aussi la source d’une très grande joie.

Nous qui sommes ici ce matin, laissons Dieu nous entraîner plus loin que ce que nous croyons savoir de lui. Apprenons à le chercher encore, par exemple dans la rencontre en vérité de croyants appartenant à d’autres religions que la nôtre. Ne rejetons pas trop vite la myrrhe et l’encens qui viennent d’ailleurs, car nous n’avons pas le monopole du désir de Dieu ! Ne jugeons pas trop vite ceux qui, cherchant un Dieu inconnu dans un monde sécularisé, tâtonnent avec persévérance hors de tout chemin balisé, à la recherche d’un lieu pour exprimer et développer leur désir et le trouvent parfois plutôt dans la culture ou dans l’art que dans la religion.

Que de gens, en effet, ont été déçus par des religions trop étroites qui, de contraintes en contraintes, sont passées maîtres dans l’art de transformer la joyeuse aventure de la foi en un morne voyage organisé où il n’y a plus ni écart, ni rupture, ni ouverture… ni joie ! Que de fois, même dans l’histoire du christianisme, les croyants ont été tentés de vouloir restreindre les excès de l’ouverture de Dieu et de vouloir canaliser la surabondance de la grâce, décidant qu’hors de l’appartenance à l’institution ecclésiale, il ne saurait y avoir aucun salut et que la pire damnation attendait au tournant ceux qui sortiraient de ces sentiers battus. Si la Tour d’Embrun pouvait parler, elle nous raconterait quelques-uns de ces douloureux épisodes, au moment, par exemple, de la lutte contre les Vaudois !

Mais comme le disait le pape Benoît XVI, Dieu ne nous demande pas de décider à sa place qui peut ou qui doit être sauvé ! Cela, c’est son affaire, et il n’a que faire de nos théories ! En revanche, il nous demande avec insistance de nous laisser travailler par la grâce de l’Évangile et il nous avertit que cette grâce est offerte à tous, par des moyens que lui seul connaît et qui sont aussi nombreux que les étoiles dans le ciel ! Accepter la grâce de l’Évangile, c’est entrer librement dans le projet de Dieu, projet qui nous dépasse et nous requiert, qui nous ouvre la voie et nous met en chemin.

Frères et sœurs, en cette belle fête de l’Épiphanie, laissons l’Esprit de Dieu élargir notre cœur et vivifier notre prière. Ici, sur le rocher d’Embrun, des rois et des pauvres sont venus en pèlerinage pour prier Notre-Dame du Réal. Et dans notre actualité la plus récente, ces jours-ci, ce ne sont pas seulement des Mages qui nous arrivent d’Orient, mais aussi des migrants, des hommes, des femmes, des familles lâchement abandonnés sur des bateaux à la dérive par des brigands qui les avaient rançonnés. En Syrie comme dans tout l’Orient, la fête de l’Épiphanie est « la » grande fête qui célèbre à la fois la naissance de Jésus, la venue des Mages, le baptême du Seigneur et les noces de Cana. Parce que c’est tout cela, la manifestation de Dieu. Prions donc en communion avec nos frères chrétiens d’Orient, mais aussi avec tous ceux et celles, de toutes religions, qui souffrent de la guerre et fuient leurs pays. Que leur détresse interpelle notre prière et nous invite à inventer, très concrètement autour de nous, des gestes de fraternité.

Tu veux accueillir l’Épiphanie de Dieu ? Apprends, à la suite du Christ, à faire la volonté du Père en aimant ton prochain, car celui qui dit qu’il aime Dieu, qu’il ne voit pas, et n’aime pas son frère, qu’il voit, est un menteur. « En aimant ton prochain, écrivait saint Augustin, tu es en route. Porte donc celui avec qui tu marches, pour parvenir à Celui avec qui tu désires demeurer. » Oui, frères et sœurs, que le sacrement du frère soit pour nous tous le lieu de l’Épiphanie de Dieu.

Amen !

+ Jean-Marc Aveline

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