Mgr Jean-Michel di Falco Léandri à Arvieux : “Queyrassins, vous pouvez nous apprendre ce que cela veut dire, cohabiter.”

Dimanche 25 septembre 2016, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri s’est rendu à Arvieux dans le Queyras, à l’invitation de son maire, Philippe Chabrand, et de son curé, le père Jean-Luc Grizolle, pour l’inauguration de la restauration de l’église paroissiale Saint-Laurent.

Ci-dessous plusieurs vidéos de l’événement, dont l’homélie dans son intégralité.

Inauguration

  • De 00:00 à 01:00 : Philippe Chabrand, maire d’Arvieux, coupe le ruban.
  • De 01:00 à la fin : Le père Jean-Luc Grizolle, curé, présente l’église et les travaux de restauration, notamment la découverte, sous le décor peint très sombre du XIXe siècle, d’un décor lumineux remontant au XVIIe siècle.

Remerciements à la fin de la messe

  • De 00:00 à 08:16 : Discours et remerciements de Philippe Chabrand, maire d’Arvieux.
  • De 08:17 à 08:57 : Remerciements de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri.
  • De 08:57 à 09:13 : Invitation au pot de l’amitié.
  • De 09:15 à la fin : Mot du père Jean-Luc Grizolle.

Après la messe

  • Pot de l’amitié à la sortie de la messe.

Homélie

Le hasard ou la providence font bien les choses. En ce dimanche, Jésus nous invite à réfléchir sur nos actions à l’égard des plus pauvres. Et cela dans cette magnifique église dont vous avez rénové l’intérieur et qui est dédiée à saint Laurent, le patron des pauvres et des indigents.

Vous connaissez sans doute l’histoire de saint Laurent ? Je la rappelle en quelques mots. On est au IIIe siècle. Les chrétiens sont persécutés. Le pape Sixte II se réfugie dans les catacombes. Découvert, il est décapité.

Les autorités civiles de l’époque croient que l’Église est riche. Laurent est donc convoqué et on lui intime l’ordre de livrer les richesses de l’Église. Ce que les autorités ne savent pas – comme quoi les rumeurs ne permettent jamais de tout savoir –, c’est qu’avant de mourir, le pape avait demandé à Laurent de tout distribuer aux pauvres, jusqu’aux vases sacrés, pour que rien ne tombe entre les mains des persécuteurs. Ce que Laurent a fait sans tarder.

Mais voici que Laurent fait une réponse surprenante au préfet. Au lieu de chercher à démontrer que l’Église n’a plus rien – d’ailleurs, aurait-il été cru ? –, il abonde dans le sens attendu. Voici ce qu’il dit : « J’avoue que notre Église est riche, et que l’empereur n’a point de trésors aussi précieux qu’elle ; je vous en ferai voir une bonne partie, donnez-moi seulement un peu de temps pour tout disposer. »

Trop content et se frottant déjà les mains, le préfet relâche Laurent. Trois jours plus tard, le voici qui revient comme promis… mais… avec des pauvres, des orphelins et une foule d’indigents. Et devant le préfet surpris, il les présente en disant : « Voilà les trésors de l’Église, que je vous avais promis. J’y ajoute les perles et les pierres précieuses, ces vierges et ces veuves consacrées à Dieu ; l’Église n’a pas d’autres richesses. »

On peut donc imaginer la fureur du préfet, qui se venge en redoublant de cruauté dans la mise à mort de Laurent.

J’aimerais apporter quelques précisions qu’on oublie souvent dans cette histoire. Qui était le pape à l’époque ? Un homme originaire de Grèce. Qui était le diacre Laurent ? Un homme originaire d’Espagne. Dans la Rome de l’époque, ils étaient des migrants ! Est-ce pour cela qu’ils avaient plus le souci des pauvres que d’autres ? Je ne sais pas. Toujours est-il que l’évangile et saint Laurent nous invitent à avoir souci du pauvre, à voir sa dignité, à voir sa richesse. Et le pauvre Lazare qu’on laisse pourrir à la porte du riche peut bien s’apparenter aujourd’hui au migrant qu’on laisse pourrir à la porte de nos pays !

« Ainsi parle le Seigneur, nous avons entendu tout à l’heure. Ainsi parle le Seigneur de l’univers, nous a prévenus le prophète Amos. Malheur à ceux qui vivent bien tranquilles dans Sion, et à ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie. »

Ce qui valait comme avertissement pour hier vaut sans doute encore pour nous aujourd’hui.

J’avoue que je suis choqué par les réactions de certains présidents de conseils départementaux qui font tout pour ne pas accueillir de migrants. Sur 68 millions d’habitants que compte notre pays, qu’est-ce que ce serait que d’accueillir 10 000 migrants ? Un migrant pour 6 800 habitants. 20 migrants pour l’ensemble des Hautes-Alpes. Pas plus qu’un tiers ou la moitié d’un migrant pour vous dans le Queyras (si tant est qu’on puisse couper les migrants en morceaux…)

Alors c’est trop facile de dire qu’on ne veut pas de migrants et qu’ils restent chez eux ! Ils ne demandent que ça, de rester chez eux, s’ils avaient de quoi manger, et un lieu où dormir. Quand on a le vivre et le couvert, on ne s’en va pas ! Si Lazare avait eu de la nourriture et un toit, pensez-vous qu’il serait venu s’installer à la porte du riche et y mourir ! Non. Il serait mort dans son lit ! Mais quand on n’a rien à se mettre sous la dent ou quand on vit sous les bombes, on s’en va. Et ce n’est pas de gaieté de cœur, croyez-moi.

Les Bas et les Haut-Alpins pourraient se souvenir des raisons pour lesquelles ils sont partis il n’y a pas si longtemps que ça. Les habitants de la vallée de l’Ubaye vers le Mexique, les Champsaurins vers la Californie. Et vous-mêmes, dans le Queyras, n’avez-vous pas perdu les ¾ de votre population depuis le XIXe siècle ? N’avez-vous pas vu vos jeunes partir, tenter leur chance ailleurs ? Même si depuis quelques années l’érosion démographique s’est arrêtée.

Et puis en tant que région frontalière, vous savez ce que c’est que de souffrir des guerres. Expédition de la Valteline, guerre de Succession de Mantoue, guerre de Trente Ans, guerre de la Ligue d’Augsbourg, tout cela rien que sur le XVIIe siècle. Et puis encore, guerre de la Succession d’Espagne, guerre de la Succession d’Autriche, cela au XVIIIe. Et le XXe siècle n’est pas en reste, avec deux cents morts pour une population qui n’excédait pas quatre mille habitants lors de la Première Guerre mondiale. Et lors de la Seconde, rappelez-vous la commune de Ristolas et une partie de la commune d’Abriès occupée par les Italiens, les habitants des hameaux et des villages situés près de la frontière avec l’Italie déplacés en Ardèche, le village de La Monta incendié, les hameaux de Pra-Roubaud et du Roux d’Abriès en partie ou en totalité détruits par les obus allemands, l’Adroit d’Abriès incendié, les exactions commises à Aiguilles et de jeunes résistants tués à La Monta.

Alors, rappelons-nous nos propres malheurs. Et compatissons aux malheurs des autres. J’ai entendu dire qu’à Arvieux, jadis, la première fauche était réservée aux veuves et aux orphelins. Je suis sûr que cette tradition de solidarité est toujours vivante parmi vous.

Alors bien sûr nous craignons le choc des cultures. Mais, vous, Queyrassins, vous pouvez nous apprendre ce que cela veut dire, cohabiter. Lorsqu’il y a quelques siècles catholiques et protestants se haïssaient au point de s’entretuer, pensaient-ils une cohabitation entre eux possible ? Certes non. Une telle perspective était inenvisageable. Or ici à Arvieux, comme en d’autres villages du Queyras, le temple et l’église se font quasiment face maintenant, peut-être pas sans quelques incompréhensions réciproques, mais en tout cas sans morts entre les deux communautés. Donc la cohabitation qui semblait impossible, eh bien un jour elle est devenue possible. Il suffit de le vouloir. D’accepter l’autre dans sa différence. De se retrouver sur des valeurs aussi simples et fondamentales que ne pas tuer, ne pas voler.

Vous avez souhaité une église Saint-Laurent plus belle, plus saine, plus propre. Bravo ! Vous vous êtes attelés à la restauration de l’intérieur de cette église : maçonnerie, ferronnerie, menuiserie, décors peints, mobiliers, électricité, lustrerie. Et le résultat est au rendez-vous. C’est magnifique ! Mais pensons aussi à nos cœurs qui sont, eux aussi, comme cette église, des temples de Dieu, et qui ont besoin de temps à autres d’être un peu remis à neuf. Qu’ils puissent être aussi beaux que cette église ! Et comment les rendre beaux ? Eh bien en agissant comme le Christ nous le demande dans son évangile. Que ça nous plaise ou non ! Que ça nous coûte ou non !

Nous voulons être chrétiens ? ! Eh bien posons-nous la question : Qu’aurait fait le Christ à ma place en présence de frères et de sœurs en humanité assis à la porte de mon église, de ma maison, et de nos frontières ? Qu’aurait-il fait ? Et que faisons-nous ?

Le Christ ne s’est pas fait d’illusion sur les cinq frères du riche le jour où il a raconté l’histoire de Lazare : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus. » Il ne s’est pas fait d’illusion sur eux. J’espère qu’il n’en est pas de même pour nous.

Amen.

Mgr Jean-Michel di FALCO LÉANDRI
Évêque de Gap et d’Embrun

Cet article a 1 commentaire

  1. Très belle homélie Monseigneur !

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