Mgr Jean-Michel di Falco Léandri à Villar-Saint-Pancrace : “le poids des mots !”
Photo du livre “Villar-Saint-Pancrace” de Jean-Paul Fine, un des deux ouvrages offerts par les paroissiens à Mgr Jean-Michel di Falco Léandri

Au lendemain de l’ordination d’Édouard Le Conte comme prêtre en la collégiale de Briançon, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri est resté dans le Briançonnais. Il était invité par les habitants du Villar à célébrer la Saint-Pancrace.

Dimanche 17 mai, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri s’est donc rendu à Villar-Saint-Pancrace, où il a inauguré avec le maire, Sébastien Fine, la calade aux abords de la chapelle Saint-Pancrace.

L’inauguration

de la calade

 

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri a ensuite concélébré la messe avec le père Jean-Michel Bardet, curé, dans la chapelle réputée pour ses peintures murales. Les paroissiens étaient heureux : la dernière visite officielle de l’évêque au Villar, avec célébration, remontait à 32 ans, par Mgr Raymond Séguy…

Livres offerts par les paroissiens

et disponibles aux Editions du Fournel

Ci-dessous l’homélie de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri. À partir de l’évangile, de la vie de saint Pancrace et de ce pour quoi il est invoqué, il a rappelé “le poids des mots.”

Homélie

de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri

Nous voici au sommet, au cœur de la neuvaine dédiée à saint Pancrace. On peut voir sa vie sur les peintures murales de cette chapelle. Je vous la résume en deux mots cependant.

Trois scènes de la vie de saint Pancrace. Le pape instruit Pancrace et son oncle Denys. L’empereur Dioclétien condamne Pancrace. Décapitation de Pancrace. Photo du livre “Villar-Saint-Pancrace” de Jean-Paul Fine, offert par les paroissiens à Mgr Jean-Michel di Falco Léandri

Saint Pancrace est né à la fin du IIIe siècle dans une riche famille de Phrygie, dans l’ouest de l’actuelle Turquie. Orphelin jeune, il est pris en charge par son oncle Denys qui l’emmène vivre à Rome. Dans leur quartier vit caché le pape. Malgré la persécution dont sont victimes les chrétiens, ils adhèrent à Jésus-Christ. Et à l’âge de quatorze ans, Pancrace est arrêté, conduit devant l’empereur Dioclétien, décapité et enterré dans les catacombes près de la Via Aurelia.

Je vous fais grâce du pourquoi et du comment un saint de Rome est vénéré dans les Hautes-Alpes. Pour ceux qui aiment l’érudition, je les renvoie au livre récent (2008) de Cyril Isnart intitulé Saints légionnaires des Alpes du Sud. Ethnologie d’une sainteté locale. L’auteur présente entre autre de manière détaillée la neuvaine de saint Pancrace célébrée ici à Villar.

Saint Pancrace est un des saints de glace, et à ce titre invoqué pour que les cultures en pleine germination soient protégées du gel tardif qui survient certains printemps. Il est également le protecteur des enfants. Il est aussi un saint guérisseur, son nom en provençal voulant dire « le boiteux ».

Le parjureur expirant alors que sa main reste sur l’autel

Dans tout ce pour quoi il est invoqué, il est question de droiture, d’honnêteté, d’innocence. Peut-être cela vient-il de ce pour quoi il était invoqué à l’origine. Car à l’origine saint Pancrace était invoqué contre le parjure. Saint Grégoire de Tours a même qualifié saint Pancrace de « vengeurs des parjures »[1]. Jacques de Voragine au XIIIe siècle raconte qu’un jour il s’était élevé à Rome un procès important entre deux particuliers. Le juge connaissait parfaitement le coupable, mais il força celui qu’il savait avoir tort à confirmer par serment sa prétendue innocence. Le coupable eut l’audace de faire un faux serment sur le tombeau du martyr. Il ne put en retirer sa main et expira sur place. Et Jacques de Voragine d’ajouter : « C’est de là que vient la pratique encore observée aujourd’hui de faire jurer, dans les cas difficiles, sur les reliques de saint Pancrace. »[2]

Cette scène du coupable incapable de retirer sa main de l’autel où se trouvent les reliques du saint et expirant sur place, vous la trouvez peinte dans cette chapelle. Je vous laisse le soin de la trouver.

Que la manière dont saint Pancrace venge le parjure soit une légende ou véridique, peu importe. Ces morts subites nous disent quelque chose du poids des mots.

Car il y a des mots qui blessent et qui tuent ! Des mots qui tuent celui ou celle qui les prononcent, des mots qui tuent ceux et celles à qui ils sont adressés. Il y a des mots qui tuent la confiance qu’on se porte l’un à l’autre, des mots qui tuent l’amour réciproque, des mots qui tuent l’unité pour laquelle Jésus a tant prié.

Les disciples du Christ ont normalement « revêtu l’homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité » (Ep 4, 24). Les disciples du Christ, si l’on en croit l’évangile d’aujourd’hui, sont sanctifiés dans la vérité. « Débarrassés du mensonge » (Ep 4, 25), on ne devrait donc trouver chez eux ni faux témoignage, ni parjure, ni jugement téméraire, ni calomnie, ni médisance, ni atteinte à la réputation d’autrui. On ne devrait trouver dans les chrétiens ni flatterie, ni adulation, ni complaisance, ni duplicité du langage, ni jactance, ni délation, ni ironie visant à déprécier quelqu’un en le caricaturant.

On ne devrait trouver rien de tout cela chez les chrétiens. Et pourtant ! Que de paroles inutiles chez nous, de paroles faciles, de paroles injustes, de paroles agressives, de paroles calomnieuses, de paroles qui tuent !…

Comme disait l’apôtre saint Jacques : « Les humains sont arrivés à dompter et à domestiquer toutes les espèces de bêtes et d’oiseaux, de reptiles et de poissons. Mais la langue, aucun homme n’est arrivé à la dompter, vraie peste, toujours en mouvement, remplie d’un venin mortel. »

Écoutez cette anecdote que l’on attribue à saint Philippe Néri :

Une dame, ayant entendu parler des dons exceptionnels de confesseur de saint Philippe Néri, alla le trouver pour se confesser. Elle avoua un travers dans lequel, reconnaissait-elle, elle tombait fréquemment : celui de dénigrer trop facilement les autres et de ne pas parvenir à retenir sa langue. Saint Philippe, avant de l’absoudre, lui prescrivit une pénitence qui ne fut pas sans l’étonner. « Achetez un poulet, lui dit-il, plumez-le et dispersez les plumes dans les rues de la ville. »

Quelques jours plus tard, cette même dame se retrouvait agenouillée au confessionnal, où elle dut avouer qu’elle n’avait pas renoncé à son péché, ayant manqué peu d’occasions de médisances et de calomnies.

Philippe Néri s’empressa de vérifier qu’elle s’était bien acquittée de la pénitence de sa confession précédente, et comme il reçut une réponse affirmative, il lui prescrivit sa nouvelle réparation : « Eh bien, ma chère dame, cette fois-ci, comme pénitence, vous allez revenir dans les rues de Rome où vous avez jeté les plumes du poulet, et vous allez toutes les récupérer une à une. »

Et c’est ainsi que Saint Philippe Néri lui fit comprendre qu’il était impossible de rattraper les paroles venimeuses qu’elle répandait autour d’elle.

Les conseils donnés à cette pénitente par saint Philippe Néri sont plus que jamais d’actualité : « Parole, parole, parole », chantait Dalida ! Que chanterait-elle aujourd’hui où les paroles venimeuses ne sont plus seulement semées dans le vent qui souffle autour de soi mais emportées par le cyclone de la planète internet !

Bon, j’arrête là la litanie et la complainte. Vous voyez qu’ils sont nombreux les maux qui peuvent sortir de notre bouche, multipliés et déformés de nos jours non seulement par le bouche à oreille mais aussi par les réseaux sociaux.

Je vais vous dire maintenant pourquoi tant de mots (M.O.T.S.) et tant de maux (M.A.U.X.) sortent de notre bouche. Vous voulez savoir pourquoi ? …

Tout simplement parce que nous ne faisons pas confiance en Dieu. Nous ne croyons pas en lui. Nous croyons en lui avec la tête, mais cela n’est pas descendu jusque dans notre cœur. Nous croyons en lui du bout des lèvres : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, et patati et patata », mais ce sont bien souvent des mots creux pour nous. Nous ne croyons pas en un Dieu d’Amour de toutes les fibres de notre être. Nous sommes tout l’inverse du cancre de Jacques Prévert. Lui dit non avec la tête mais il dit oui avec le cœur. Du coup sur le tableau noir du malheur il dessine le visage du bonheur. Nous, nous disons à Dieu oui avec la tête mais non avec le cœur.

Nous disons non avec le cœur à Dieu. Si bien que nous cherchons à nous défendre par nous-mêmes, à nous maintenir dans la vie par nous-mêmes, à répondre aux duretés de la vie par nos propres forces. Comme si Dieu n’existait pas. Comme s’il n’était pas à nos côtés. Comme s’il ne pouvait rien pour nous. Comme s’il ne tenait pas à nous.

Jeudi dernier nous avons fêté l’Ascension. Dimanche prochain nous fêterons la Pentecôte. Le Christ nous a dit de ne pas nous inquiéter, qu’il ne nous laissera pas orphelin, qu’il nous enverra un Défenseur, un Avocat, un Consolateur. Qu’en faisons-nous de cet avocat ?

Un avocat est quelqu’un de plus compétent que nous qui parle à notre place pour nous défendre lorsque nous sommes attaqués. Dans les combats et les duretés de la vie, nous avons un Défenseur qui est Dieu lui-même. Est-ce que nous faisons appel à lui ?

Si nous étions si convaincus que cela, que Dieu est à nos côtés, nous avancerions dans la vie bien plus sereinement malgré les adversités, les calomnies, les envies qu’on a de nous nuire. Nous serions dans la joie dans les épreuves, une joie qui nous comblerait ainsi que Jésus nous l’a promis dans son évangile. Jésus a prié son Père la veille de sa passion non pas pour nous retirer du monde mais pour nous garder du Mauvais. Alors ne fuyons pas le monde, et croyons fermement que Dieu nous garde du Mauvais.

Si nous croyions vraiment que Dieu était là, nous ne serions pas à nous défendre avec nos pauvres moyens humains. Nous ne serions pas à mentir, à nous-même ou aux autres, même en vue d’un bien, même avec la meilleure intention du monde. Nous compterions vraiment sur Dieu. Nous ne ferions pas seulement semblant de compter sur lui. Nous le laisserions parler dans nos vies au lieu de parler à sa place.

Demandons à saint Pancrace l’amour de la vérité et de la sincérité dans nos vies. Demandons-lui une plus grande confiance en l’Esprit Saint. Il est le meilleur défenseur et avocat que nous puissions avoir.

Amen.

+ Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun

[1] Saint Grégoire de Tours, De la gloire des martyrs, XXXIX.
[2] Jacques de Voragine, La légende dorée, Saint Pancrace.

Cet article a 2 commentaires

  1. Elisabeth Meyer

    Monseigneur,
    Merci pour ce rappel historique de St Pancrace très intéressant, les Chrétiens étaient déjà persécutés.
    J’ai beaucoup apprécié l’histoire de saint Philippe Neri en imaginant cette dame courant dans les rues de Rome pour récupérer les plumes du poulet jusqu’à la dernière. Belle leçon de morale.
    Au delà de cette histoire, comme vous le dites dans votre Homélie, il est bon de bien réfléchir avant de parler, de critiquer…
    Toujours de belles vérités dans cette Homélie, ce qui nous permet de réfléchir sur notre conduite vis à vis Dieu.
    Bonne journée.

  2. Martine GILHARD

    Merci !

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