Mgr Jean-Michel di Falco Léandri au 108e Congrès des notaires de France

Mercredi 26 septembre s’est achevé à Montpellier le 108e Congrès des notaires de France sur le thème de “la transmission”. Mgr Jean-Michel di Falco Léandri avait été invité à intervenir sur ce thème aux côtés de Luc Ferry et d’Axel Kahn lors d’une table-ronde animée par Franz-Olivier Giesbert.

Séance de clôture du mercredi 26 septembre
Les 5000 participants au Congrès
Axel Kahn, Philippe Potentier, président du 108e Congrès des notaires de France, Franz-Olivier Giesbert, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, Luc Ferry
Le thème du congrès, affiché à l’entrée de l’auditorium

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Douze pauvres types dans une petite bourgade de Palestine témoignent de ce qu’ils ont reçu du Christ. 2000 ans après, près de 2 milliard de chrétiens dans le monde. Y a-t-il un plus beau témoignage de transmission ?

« Allez enseignez, toutes les nations », dit Jésus. « Vous ferez cela en mémoire de moi », dit-il encore.

La transmission est au cœur même de l’Église. C’est son âme !

Vous connaissez les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau ! Permettez-moi de partir de là pour aborder la question de la transmission.

On parle d’Ancien et de Nouveau Testament. On aurait pu parler d’Ancienne et de Nouvelle Alliance… Ce sont les traducteurs grecs de la bible hébraïque, traducteurs antérieurs au christianisme (et donc au Nouveau Testament), qui ont choisi le mot grec diathéké (testament) pour traduire l’hébreu bérith (alliance).

En hébreu, le mot bérith (alliance) concerne en premier lieu les rapports entre les hommes, liés entre eux par de actes et des contrats aux droits et aux devoirs le plus souvent réciproques. Ce mot de bérith en est venu ensuite à désigner les rapports entre Dieu et les hommes. Dieu fait alliance avec les hommes, alors même qu’ils ne le méritent pas. Et si le peuple d’Israël est infidèle à cette alliance, Dieu, lui, reste fidèle. Telle est la thématique qui traverse tout l’Ancien Testament, toute l’Ancienne Alliance, toute la Bible hébraïque. Avec le vocable bérith, l’accent porte donc sur la nature de la convention juridique liant Dieu et les hommes, une convention qui viendra peu à peu à être de nature nuptiale.

Avec le mot diathéké en revanche, l’accent porte moins sur la nature de la convention liant les parties que sur l’autorité souveraine de celui qui, par ses dispositions, fixe la suite des événements. Car diathéké (testament) désignait dans la langue du droit hellénistique, l’acte par lequel quelqu’un disposait de ses biens, déclarait les dispositions qu’il entendait imposer. Le fait de considérer dans notre droit, encore maintenant, la volonté du testateur comme souveraine, nous viendrait-il de là ?

En tout cas, même avec diathéké, on ne peut en rester à l’idée d’un Dieu testateur souverain, léguant une loi à un peuple qu’il s’est choisi. Car le mot diathéké se trouve en plusieurs endroits du Nouveau Testament, et notamment en un endroit si unique, exceptionnel, inhabituel, qu’il prend un sens d’une profondeur extrême en cet endroit. On le trouve en effet dans les quatre récits relatant la dernière Cène, en Luc, Matthieu, Marc et Paul (oui, une des épîtres de Paul et non pas dans l’évangile de Jean, j’y reviendrai). Là, dans ces quatre récits de la Cène, on voit Jésus dire : « Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, de la nouvelle diathéké, qui va être répandu pour une multitude. Faites ceci en mémoire de moi ». Les paroles que Jésus prononce ce soir-là au cours de ce repas d’adieu sont liées à l’acte qu’il est sur le point d’accomplir sur la croix : une mort librement acceptée pour la rédemption de la multitude. À la Cène, consciemment, librement, Jésus lègue tout ce qu’il est à ses disciples. Si autorité souveraine il y a donc, de la part de Jésus, elle est dans le souhait que nous refassions ce que lui-même a fait, au service de nos frères. L’évangéliste Jean ne s’y est pas trompé qui a mis dans son évangile, en lieu et place de la dernière Cène, le lavement des pieds, avec comme consigne de Jésus : « C’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. » Voici ce que Jésus nous a transmis. Le « faites ceci en mémoire de moi » porte tout autant sur le rite de la Cène que sur le service du frère jusqu’à en mourir. L’un ne va pas sans l’autre.

Ceci me fait dire que dans toutes ses dimensions, l’acte de transmettre suppose et appelle, outre une liberté et une autorité souveraines, aussi et surtout, l’effacement, l’oubli de soi. Et c’est cet aspect que j’aimerais développer devant vous.

Vous le savez bien déjà en raison des successions que vous avez à régler, la transmission est liée à la mort. On transmet parce qu’on va mourir.

Sans vouloir faire du Houellebecq, notre époque cultive le jeunisme. On rêve d’une éternelle jeunesse, depuis les crèmes de beauté anti-âge ou encore les injections de botox jusqu’aux rêves du « transhumanisme », qui espère abolir la mort grâce aux sciences et aux techniques.

Ce rêve m’apparaît non seulement impossible mais nocif, en ce qu’il entraîne une attitude vis-à-vis de la mort, et donc de la vie par ricochet, profondément déshumanisante, dans le désir de s’accrocher à tout prix à ce qui est, ce qu’on connaît, dans le refus de transmettre, de lâcher prise, de partir vers l’inconnu ou le néant. Même pour nous croyants, pour qui la mort est un passage, une traversée, les eaux de la mort peuvent être amères, douloureuses, déstabilisantes. Que ce soit vers l’inconnu ou le néant, il s’agit de donner, de se donner, de partir, de s’effacer.

Quand bien même nous accaparons, nous thésaurisons, nous accumulons, nous ne pouvons pas supporter, et nous ne supporterions pas, une vie indéfinie et purement répétitive, une immortalité purement temporelle. Ceux qui se représentent le paradis comme une vie indéfiniment prolongée la considèrent souvent d’un ennui mortel. Ils ont raison. De la même façon, on s’ennuie dans une suite de plaisirs incessants. En fait, une telle vie, si quelque chose ne la nourrit pas de l’intérieur, si elle ne comble pas le désir le plus profond du cœur, si elle n’est qu’un paradis sans Dieu ou sans amour, une telle vie est éreintante.

À l’inverse, transmettre, donner, peut ouvrir à la joie. La nécessité de transmettre, liée à la mort, peut paradoxalement nous ouvrir à la joie en nous faisant changer notre rapport aux choses. Dans notre société de consommation, on pense pouvoir tout acheter, tout posséder. Mais on n’achète jamais que des choses. On les chasse, on les accumule. On en possède beaucoup mais on n’y trouve pas la joie. Le businessman cramoisi du Petit Prince est trop occupé à compter et à « posséder » les étoiles pour regarder leur beauté et s’ouvrir à leur chant. Pour être joyeux, il faut un certain oubli de soi, une perte de soi. Partir, transmettre, léguer, donner, peut ouvrir à cela, à une non-possession qui seule donne accès aux vrais biens. Aussi transmettre devrait-il changer notre rapport aux choses.

Transmettre peut aussi changer notre rapport au temps. Nous transmettons horizontalement, de génération en génération, d’individus à individus, c’est vrai. Pensons à la simple transmission du témoin dans un 4 x 100 mètres olympique : je porte le témoin, je le transmets, et je m’efface, pour que celui à qui j’ai transmis le témoin puisse s’exprimer, exister, prendre sa place, donner toute sa mesure. Donc nous transmettons horizontalement. Mais aussi et surtout nous positionnons par rapport à un axe vertical. La vie de l’homme ne se limite pas à la vie biologique. L’homme n’est pas une succession de points séparés à la merci des conditions de l’instant. L’homme est capable de se créer par sa liberté, de se transcender vers des valeurs absolues. Que je crois ou non à un « après la mort », je devrais pouvoir vivre ma vie comme un absolu, percevoir le temps comme un aujourd’hui où se joue ma décision face au bien, au vrai, au beau, considérés comme absolus. Comment ne pas déprimer à considérer que je ne suis qu’un maillon de la chaîne permettant aux générations suivantes de vivre des jours meilleurs, tout en sachant pertinent bien qu’ils pourront tout aussi bien être pires ! Il est bien plus humanisant de considérer que je suis dans le monde, placé dans le monde, pour me prononcer, agir, me déterminer en fonction d’un absolu, quelles que soient les situations concrètes auxquelles je me trouve confronté. Ma mission alors consiste à me placer, et à placer l’autre, face à cet absolu. Ce n’est pas en plaçant l’enfant face à un horizon consistant en la réussite sociale, en une carrière à accomplir, qu’on arme l’enfant pour l’avenir, mais bien plutôt en le plaçant dans un présent où chaque instant est à vivre de manière pleine et absolue. À la fin de notre vie, c’est l’enfant que nous avons été qui nous jugera et qui nous demandera : « Qu’as-tu fait de mes espérances ? » Car que l’on ait joué enfant au super-héros ou au prêtre, au pompier ou à l’infirmière, c’est toujours une aspiration à nous offrir sans réserve dans l’amour du beau, du vrai, du bien qui nous aura habités. L’homme qui renie ses valeurs perd ses raisons de vivre, il n’est plus que l’ombre de lui-même, il est un mort-vivant. Sommes-nous donc prêts à nous dépouiller de notre cynisme, de nos masques, de nos oripeaux, pour vivre nos rêves et incarner nos aspirations ?

Transmettre a aussi partie liée avec la liberté. Et là aussi, une certaine abnégation est demandée. Nous transmettons ce que nous jugeons bon pour l’autre. Mais il me faut respecter ce que l’autre peut faire de ce je lui transmets. Il peut aussi bien le valoriser que le dédaigner, le refuser. Il est facile pour le maître de transmettre en étant le témoin du profit qu’en tire son disciple. Il peut être un peu plus difficile pour le maître de voir un jour que son disciple le dépasse, bien qu’il doive plutôt s’en réjouir. Et il est certainement très difficile pour le maître de voir son disciple mal user du savoir qu’il acquiert, voire en user pour le mal.

Vous avez, pour ce congrès, utilisé un détail de la voûte de la Chapelle Sixtine, celle de la création d’Adam, où l’on voit l’index d’Adam comme encore lié mais détaché de l’index de Dieu. Cette fresque montre donc l’homme issu de Dieu, créé à sa ressemblance, mais comme autonome par rapport à lui, libre de bien user ou de mal user de la liberté que Dieu lui accorde. Pour le chrétien, l’amour de Dieu est trop grand pour faire de nous ses marionnettes. Il nous transmet donc la vie en prenant le risque d’être rejeté. Il respecte notre liberté. Mais il faut ajouter également que pour le chrétien, l’amour de Dieu est trop grand pour que Dieu nous laisse partir à la dérive sans rien faire. Il vient donc à notre secours sans pour autant violenter notre liberté.  Ce qu’il nous transmet participe non pas à la construction d’un moi idéal (une idole, forcément), mais à la naissance d’un « Je » (J. E.) mystérieux et inconnu me situant face à un Dieu aimant et non pas face à une loi ou à une justice implacables.

Quand je transmets, il y a donc toujours une inconnue, celle du devenir, à laquelle il me faut consentir. L’usage qui sera fait de ce que je transmets, je ne peux le connaître qu’indirectement, abstraitement, avec la capacité de compréhension que j’ai de la personne à qui je transmets, en fonction de ce que je suis et de ce qu’elle est ici et maintenant. Ceci peut créer une situation psychologique particulièrement inconfortable. Mon projet – et il faut que je bâtisse un projet – je ne sais pas pour autant pas ce qu’il deviendra. Plus profondément qu’à mon projet, je dois donc m’en remettre à l’autre, faire confiance. Ce qui demande, là encore, une forme d’abnégation.

Cette confiance en l’autre, dans l’usage qu’il peut faire des biens matériels, spirituels, moraux, que nous mettons à sa disposition, est mise à mal dans la société pluraliste dans laquelle nous vivons, tentée par le communautarisme et le repli identitaire. Il est mis à mal également par la mise en place les nouveaux canaux de transmission du savoir et de l’information de l’ère numérique, qui passent outre les canaux traditionnels qu’étaient jusqu’à présent la famille, l’école, les institutions, civiles ou religieuses.

Peut-être dans ces circonstances est-il utile alors de jeter un œil sur la manière dont notre chrétienté, lorsqu’elle s’est retrouvée divisée au XVIe  siècle, a trouvé un modus vivendi, un socle commun. Pour sortir des guerres de religion et vivre ensemble, il a fallu développer un droit qui passe outre le dogme. On a pour cela fait reposer ce droit non plus sur la foi, mais sur la nature humaine, sur la raison humaine. Raisonnons et faisons comme si Dieu n’existait pas (etsi Deus non daretur) : voilà ce que proposait le juriste néerlandais Hugo Grotius, marqué par la guerre de Trente Ans et les conflits entre nations et religions, posant ainsi les fondations d’un droit international fondé sur le droit naturel. Ce faisant, chacune des confessions chrétiennes a dû se déprendre de certains de ses éléments propres, même si cela a été facilité par la demande de Jésus de rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César, et par la distinction fort ancienne, remontant aux premiers siècles chrétiens, faite entre ce qui relève de la raison et ce qui relève de la foi.

Le droit ainsi élaboré, acceptable par tout homme raisonnable, par tout « honnête homme » comme on disait autrefois, a débordé les frontières de la foi, et disons-le franchement, un chrétien pouvait se reconnaître dans ce droit et dans la morale laïque dispensée par les hussards noirs de République. Mais voilà que ce droit naturel, avec l’éthique qui le sous-tend, n’est plus entendu par tous, même par ceux qui se disent héritiers des Lumières, alors même qu’il était supposé reposer sur la raison. Les réactions en tous sens dont nous avons été les témoins récemment, lorsque M. Vincent Peillon a évoqué le retour à l’école de cours de morale laïque, en sont le signe.

Pour sortir de l’impasse, quelqu’un comme Benoît XVI propose d’un côté aux religions de considérer la raison non pas comme opposée à la foi mais comme aussi venant de Dieu, dotée du pouvoir de contrôler les pathologies religieuses. Et il propose de l’autre côté aux partisans de la raison pure de se rendre disponible à écouter les grandes traditions religieuses dans ce qu’elles ont à dire de l’homme, par nature religieux et ouvert à la transcendance.

Ceci me ramène au geste de Jésus le soir de la dernière Cène, à ce qu’il nous a transmis, à son corps livré, à son sang versé, au lavement des pieds. À savoir que je me demande à quel point, dans nos gestes comme dans nos paroles, dans les lois que nous votons comme dans les valeurs que nous transmettons, si nous avons toujours à l’esprit les plus petits, les plus faibles, si nous savons abandonner tout intérêt particulier ou tout esprit de parti pour avoir, jusque dans nos tripes, le souci du bien commun, quitte à déplaire, quitte à mourir, ne serait-ce qu’un peu. L’ultime principe ou l’ultime valeur à transmettre reste l’inaliénable dignité de l’homme, de tout homme et du tout de l’homme. C’est indéniablement au service de cette dignité que chacun de nous devrait être et agir.

Mgr Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun

 

 

Cet article a 1 commentaire

  1. « Douze pauvres types dans une bourgade de Palestine pour témoigner de ce qu’ils avaient reçu du Christ. 2000 ans après, près de 2 milliards de chrétiens dans le monde. »
    Cette phrase je voudrais, un jour, la lire à la UNE de tous les journaux ! Comment faire ?
    L’intervention de Mgr di Falco sur le thème de la transmission nous concerne tous, même si matériellement nous ne possédons rien ! La clarté, la simplicité avec laquelle les idées, pourtant infiniment profondes, sont exprimées, mettent ce texte réellement à la portée de tous !
    Et puis, j’ai relevé plusieurs belles phrases…à méditer !

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