Mgr Jean-Michel di Falco Léandri à de jeunes prêtres : “Comment être prêtre si on n’aime pas les gens ?”

Deux fois par an, les jeunes prêtres de la province se réunissent pour compléter leur formation et relire leur ministère.

Trente-sept prêtres de moins de trois ans d’ordination, présents en régions PACA, Corse et à Monaco, se sont donc retrouvés au sanctuaire Notre-Dame du Laus pendant trois jours.

Mercredi 19 novembre 2014, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri a présidé la messe clôturant cette session.

Ci-dessous des photos de la messe et l’homélie à partir des lectures du jour et des propos récents du pape François sur la vie des prêtres, leur formation, leur ministère.

La consécration

La communion

Sur le parvis à la sortie de la messe

Repas au sanctuaire

Homélie

La liturgie solennelle du Ciel, avec les quatre Vivants et les vingt-quatre vieillards. Lecture de l’Apocalypse, chapitre 4.

Quelquefois on aimerait bien savoir ce qu’on va devenir ! Et Jean a bien de la chance. Il a vu « une porte ouverte dans le ciel » nous dit l’Apocalypse. Il a entendu une voix pareille au son de la trompette, qui lui disait : « Monte jusqu’ici, et je te ferai voir ce qui doit arriver par la suite. » Et Jean a vu. Quel spectacle, beau, magnifique, grandiose !

Oui. Mais cela se passe au Ciel, pas sur terre. Et sur terre donc, qu’allons-nous devenir, à plus ou moins longue échéance ? Et vous, jeunes prêtres, qu’allez-vous devenir dans une France où l’Église n’est plus ce qu’elle fut ? Oui, qu’allez-vous devenir ? Et que va devenir l’Église ? Pour certains, les chrétiens n’intéressent plus. Notre foi n’apparaît plus pertinente. Nos frères chrétiens au loin se sentent abandonnés même par nous, leurs frères et sœurs dans la foi. Le nombre de baptisés continue de baisser en France. En l’an 2000, pour la première fois, la moitié d’une classe d’âge était baptisée, 46% en 2004, et seulement 32% en 2013.

Alors cela ne doit pas nous décourager mais au contraire nous stimuler : il y a un défi à relever. Cette Église vous est confiée. Vous êtes là pour prendre le relai des générations qui vous ont précédés. Celles-ci ont été ce qu’elles ont été, avec leurs générosités et leurs faiblesses. Et vous ne vous privez pas d’en faire la critique de manière parfois impitoyable. Les générations se suivent et ne se ressemblent pas. On entend souvent dire, à tort ou à raison, que votre génération est fragile.

À Lourdes, lors de l’assemblée plénière des évêques, Mgr Georges Pontier a parlé d’une fragilisation de la vie familiale. En l’écoutant j’ai pensé qu’il n’y avait pas que la famille qui était fragilisée, la vie presbytérale aussi.

Voici les termes mêmes de Mgr Pontier. Je le cite. Mais j’ai un peu modifié son texte en remplaçant les mots « vie familiale » par « vie presbytérale ». Voici ce que ça donne. « Ces dernières décennies manifestent […] une fragilisation réelle de la vie presbytérale. Le développement d’une culture individualiste peu soucieuse des répercussions sur les autres des choix personnels, la soumission désordonnée à la force des sentiments et à la recherche du plaisir, l’immaturité affective peuvent conduire à des égoïsmes irresponsables, à des comportements violents. »

Fin de citation. Alors certes, vous ne vous reconnaissez sans doute pas dans ce portrait… Et cependant, dans la manière de considérer tel ou tel de vos confrères, dans la manière dont vous travaillez en doyenné ou en diocèse, dans la manière de régler ou de fuir vos différents, dans la manière de vivre vos différences, vous contribuez à fragiliser la vie presbytérale, dans la manière avec laquelle vous utilisez internet, dans la manière dont vous êtes présents sur les réseaux sociaux.

Les évêques et les séminaristes de France à Lourdes, le 9 novembre 2014

Le pape, dans son message aux séminaristes réunis à Lourdes, a dit ceci : « Le ministère presbytéral ne peut en aucun cas être individuel, encore moins individualiste ». Et ces jours derniers, aux évêques d’Italie planchant sur la formation des prêtres, il a dit : « Seuls ceux qui vivent la fraternité sacerdotale évitent l’écueil du nombrilisme, qui fait de soi le centre du monde et l’unique mesure de ses actes. » Le pape aurait-il lancé de tels messages à Lourdes et à Assise si l’individualisme et le nombrilisme n’étaient pas la tentation d’un certain nombre de clercs, prêtres comme évêques. Personne n’est à l’abri !

Cette culture individualiste, cette culture du « ce que je veux, quand je le veux, comme je le veux, ici et maintenant, tout de suite ! », vous menace et nous menace tous. Nous la retrouvons chez certains prêtres, pas vous bien sûr, mais chez certains prêtres qui se donnent par ailleurs tout entier au Christ et qui disent en toute bonne foi vouloir vivre « dans le respect et l’obéissance » avec l’évêque et ses successeurs. Mais cela ne les empêche pas d’être marqués par cette culture nombriliste qu’ils dénoncent par ailleurs. Je pense à ces prêtres à l’amour-propre à fleur de peau, aux attitudes irresponsables, incapables de peser le poids des mots, plus légalistes et rubricistes que charitables, ne distinguant pas l’essentiel de l’accessoire, moralisateurs et doctrinaires, enfermés dans leurs certitudes. Cette culture est chez eux, en eux, comme elle est dans les couples qui éclatent alors même qu’ils se sont promis fidélité et soutien dans le bonheur et dans les épreuves pour toute leur vie. Alors comment jeter la pierre sur les couples qui se séparent, sur les familles qui se décomposent et se recomposent, quand nous-mêmes nous sommes emportés dans le même mouvement de la société dans laquelle nous vivons ?

Vous connaissez peut-être cette publicité de la sécurité routière que l’on voit à la télévision. Un père de famille part déposer son fils chez sa mamie. En montant en voiture il suit bien les consignes de sécurité : il attache son fils dans son siège auto à l’arrière. Puis, avant de démarrer, il attache sa ceinture et règle le rétroviseur. Sur la route, plusieurs fois le fils veut montrer à son père le dessin qu’il est en train de faire. Et le père lui répond : « Papa conduit, mon poussin, il ne peut pas te regarder, d’accord ? » Ou bien encore : « Tout à l’heure, Léo, je ne peux pas te regarder et regarder la route en même temps, tu comprends ? » Bref, le père parfait, ferme, raisonnable, responsable, le père qui maintient le cap envers et contre tout. Et voilà que son smartphone sonne. Et là il se laisse distraire. Il prend le smartphone et c’est l’accident. Le beau discours a volé en éclat. Et la voiture avec ! Et le fils avec !

Ne sommes-nous pas parfois semblables à ce jeune père de famille ? Nous apparaissons solides. Nous essayons de tout faire bien jusqu’au jour où on se laisse distraire et ça craque. Au séminaire, il y a la perspective de l’ordination qui maintient debout cahin-caha, mais combien décompressent une fois ordonnés. Il y a ceux qui se tiennent à carreau pour un temps, mais qui révèlent leur vrai visage lors d’une nomination qui ne leur convient pas. Ils ont fait bonne figure jusque-là mais se montrent soudain incapables de maintenir le cap. Ou s’ils le gardent, c’est de manière tellement forcée, si automatique et si mécanique, qu’on sent bien que ce n’est pas naturel. Leur belle assurance ne convainc que leurs groupies.

Il y a aussi le prêtre qui se donne à fond, qui ne sait pas ménager sa monture. Il veut être tout, toujours et partout. Il ne sait pas déléguer. Il est pétri d’idéal. Comme si c’était lui qui allait sauver le monde ! Il est très bon. Il dit « oui » à tout et ne sait pas dire « non ». Jusqu’au jour où il craque.

Le père Jules Reymond (1922-2010) lors d’une retraite des prêtres du diocèse à Turin, quelques mois avant son décès.

Un prêtre du diocèse pour lequel j’avais une grande affection, le père Jules Reymond, on l’appelait Julot ici, déjà pétri de miséricorde quand il était jeune prêtre, confiait dans son vieil âge qu’il lui avait fallu passer par trois dépressions pour enfin comprendre qu’il fallait qu’il compte non pas sur ses propres forces mais sur celles du Seigneur. Et il s’est mis alors à rayonner comme jamais. Ce prêtre était d’abord un homme – était d’abord un homme. Et c’est sur l’épaisseur de son humanité que s’est enraciné le sacerdoce. Il ne faut pas inverser les valeurs. Souvent quand on me demande d’intervenir dans un séminaire j’insiste particulièrement sur ce point, et je dis aux jeunes qui sont là : « Vous n’êtes pas d’abord là pour devenir prêtres, vous êtes d’abord là pour devenir des hommes, et c’est sur ce que vous serez comme hommes que pourra se greffer le sacerdoce. » Donc ce Julot, il avait compris que l’habit ne fait pas le moine, que l’habit ne fait pas le prêtre. Il avait compris qu’on ne reconnaît pas le prêtre à l’habit qu’il porte mais à la force de son amour pour les autres. Tous les autres, quels qu’ils soient. On reconnaît le prêtre à sa manière d’écouter, à sa capacité à pardonner, à sa façon d’être à tous, sans arrogance.

Le pape François vient de dire la même chose aux évêques d’Italie qui étaient rassemblés à Assise, sur la vie et la formation des prêtres : « Les prêtres saints, dit-il, sont des pécheurs pardonnés − voilà quelque chose que nous ne devons pas oublier : nous sommes des pécheurs pardonnés − et instruments de pardon. Leur existence parle la langue de la patience et de la persévérance ; ils ne restent pas touristes de l’esprit, éternellement indécis et insatisfaits. »

Un jour un jeune prêtre qui me paraissait insatisfait m’a confié qu’il n’aimait pas les gens. Alors pourquoi est-il devenu prêtre ? Comment être prêtre si on n’aime pas les gens ? Quel sens cela peut-il avoir de célébrer l’eucharistie si ce n’est pas pour être corps livré et sang versé pour la multitude ? Et comment, de fait, ne pas être insatisfait de sa pauvre petite vie étriquée ! Je l’ai dit déjà ici plusieurs fois, et je le répète encore aujourd’hui ! Aimez ceux qui vous sont confiés. Seul l’amour sauve.

Le Seigneur nous aime. Mais ne nous trompons pas. Il aime aussi et surtout ceux à qui nous sommes envoyés ! Les paumés, les estropiés, les malades. Dans son message aux séminaristes à Lourdes le pape a dit : « La préférence pour les personnes les plus éloignées est une réponse à l’invitation du Ressuscité qui vous précède et vous attend dans la Galilée des Nations. En allant aux périphéries, on touche aussi le centre. » Je répète : « En allant aux périphéries, on touche aussi le centre. » En quittant l’eucharistie pour les pauvres et les paumés « on quitte Dieu pour Dieu ». Ce n’est pas moi qui le dis, c’est saint Vincent de Paul. « En allant aux périphéries, on touche aussi le centre. » Traduction concrète ? Il porte des guenilles : c’est le Christ. Elle est en prison : c’est le Christ. Il est immigré : c’est le Christ. Il est sale, sent mauvais, tend la main : c’est le Christ. Elle se drogue : c’est le Christ. Il est battu à mort : c’est le Christ. Elle se prostitue : c’est le Christ. Il est gay : c’est le Christ. Elle est séropositive : c’est le Christ. Il n’existe que par Facebook : c’est le Christ. Il est nihiliste : c’est le Christ. Il hurle la colère de ses « pourquoi » : c’est le Christ. Il a tenté de se suicider : c’est le Christ. Il est corps livré et sang versé : c’est le Christ.

Alors je ne serais pas étonné que vous n’ayez pas aimé mes propos. Si je me suis adressé à vous en des termes qui vous auront semblé trop durs ou injustes je vous demande de me le pardonner. Mais je l’ai fait au nom de tout l’espoir que je mets en vous, au nom de l’affection que j’ai pour les jeunes prêtres et un peu aussi à cause d’une longue expérience car je suis maintenant un vieil évêque.

Je laisse à Jésus le dernier mot. Il nous l’a dit dans l’évangile d’aujourd’hui : nous sommes dans l’obligation de porter du fruit, sinon malheur à nous ! « Je vous le déclare : celui qui a recevra encore ; celui qui n’a rien se fera enlever même ce qu’il a. Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici et mettez-les à mort devant moi. »

Alors raison de plus pour renouveler le don que nous avons reçu à l’ordination, pour que ce don porte du fruit. Ce sera d’ailleurs le thème de la retraite presbytérale que Mgr Renato Boccardo animera ici, au sanctuaire du Laus, en janvier prochain : « Ravive le don spirituel que Dieu a déposé en toi » (2 Tm 1, 6).

C’est ce à quoi nous invite le Seigneur aujourd’hui dans son évangile. Nous n’avons aucune raison de ne rien faire du don reçu, aucune raison de l’enterrer. Nous sommes peut-être faibles, oui, mais ce n’est pas irrémédiable. Et c’est en acceptant de recevoir notre force du Seigneur que nous devenons forts. C’est ce que je nous souhaite, afin d’être tout à tous selon le cœur du Christ, notre maître.

+ Jean-Michel di FALCO LÉANDRI
Évêque de GAP et d’EMBRUN

Cet article a 4 commentaires

  1. Les animaux terrestres ne sont-ils pas eux aussi des créatures de Dieu ? Saint-François d’Assise l’avait bien compris ! Merci Monseigneur de le rappeler !

  2. Merci pour l’homélie. J’ai beaucoup aimé.

  3. j’espere qu’ils vous ont entendu mon Pere

  4. et si cette homélie pouvait s’adresser aussi à chaque être de DIEU que nous sommes pour nous faire comprendre que seul l’AMOUR DE NOTRE SEMBLABLE (même pas de notre prochain !) sauvera notre monde en péril ?
    Chacun de nous veut “l’électricité” (ou autre commodité) mais personne ne veut le pilône à sa porte … et si pour une fois on le voulait bien “ce pilône” devant note porte ?

    Merci Monseigneur pour ces paroles sages et pleines d’espérance .

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