Mgr Jean-Michel di Falco Léandri pour la Saint-Jean-de-Dieu : “L’indifférence, j’aimerais la voir écartelée, crucifiée”

Samedi 8 mars, l’Église universelle fêtait saint Jean de Dieu, un Portugais à l’origine d’un ordre religieux dédié aux malades.

Pour célébrer leur saint patron, l’Ordre hospitalier de Saint Jean de Dieu avait invité Mgr Jean-Michel di Falco Léandri en leur clinique de la rue Oudinot à Paris.

Après une visite de l’établissement, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri a présidé la messe dans la chapelle en présence de personnes hospitalisées, de soignants, de membres et amis de l’Ordre. Ci-dessous un diaporama, et son homélie à partir de la vie de saint Jean de Dieu et de l’évangile du Bon Samaritain.

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 Homélie


Dans la plupart des journaux, il existe une rubrique, celle des faits divers, ou des chiens écrasés. Il s’agit généralement d’événements tragiques, tels que les crimes, les accidents, les vols, les disparitions, traités en tout juste deux ou trois lignes, ou plus lorsque le fait sort de l’ordinaire et surtout lorsqu’il peut faire de l’audience parce que croustillant.

Des vies ont basculées, et elles sont données en pâture à la curiosité malsaine et au voyeurisme des lecteurs. Quelquefois il peut arriver que l’on s’identifie à l’un ou l’autre cas. « Et si ça m’était arrivé à moi ? » On frissonne un peu, et puis on passe à la page suivante. On n’est pas plus concerné que cela. On s’est identifié à l’autre un instant, juste de quoi mieux se sentir vivant et en bonne santé et ainsi exorciser les malheurs qui pourraient nous arriver.

Et voilà qu’aujourd’hui Jésus nous présente lui aussi un fait divers. Un homme qui descend de Jérusalem à Jéricho, et qui est attaqué par des brigands. Jésus ne le fait pas pour nous donner quelques détails morbides ! Il nous raconte cette histoire pour nous rappeler que derrière un fait divers il y a des êtres humains. Des femmes, des hommes, des enfants en souffrance.

Dans cette parabole il y a ceux qui passent à côté de l’homme à moitié mort. Beaucoup d’excuses leur sont venues à l’esprit très certainement pour ne pas s’arrêter. « Je suis en retard. » « Ce n’est pas mon domaine de compétence. » « Un autre s’arrêtera bien après moi. » Peut-être pour se sentir en règle avec leur conscience se sont-ils juste exclamés « Pauvre homme, il n’a pas eu de chance ! » Peut-être avaient-ils peur, tout simplement. Cette route est infestée de brigands. Alors ils se méfient. « Cet homme, allongé sur la route, peut-être n’a-t-il rien en réalité ? Peut-être est-ce un piège ? Que va-t-il m’arriver si je m’arrête pour aider cet homme ? On va me tomber dessus à mon tour, c’est sûr ! »

Mais le bon Samaritain, lui, passe outre ses craintes en inversant la question. Il ne se dit pas « Que va-t-il m’arriver si je m’arrête ?», mais « Que va-t-il lui arriver si je ne m’arrête pas ? »

C’est bien là, la conversion à laquelle nous sommes appelés. Non plus nous dire « Que va-t-il m’arriver si je fais quelque chose pour lui ? » mais « Que va-t-il lui arriver si je ne fais rien ? »

Cette conversion, saint Jean de Dieu l’a vécue. Il a été retourné comme une crêpe par un sermon, dirait-on familièrement. Brutalement, il s’est vu pécheur. Il ne s’est pas mis au service des pauvres, des malades seulement par humanisme. Il s’est mis à leur service parce qu’il voyait Jésus en ceux qu’il servait. C’est dans les circonstances où il est le plus difficile de reconnaître le visage du Christ dans ceux qui sont placés sur notre route que le Christ est le plus présent.

Statue de saint Jean de Dieu à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu de Barcelone. XVIIe.

Vous savez que dans les six lettres de Jean de Dieu qui sont parvenues jusqu’à nous, toutes contiennent cette phrase : « Dieu avant tout et par-dessus tout ce qui est au monde ! » « Dieu avant tout ! » pour saint Jean de Dieu. Et pourtant, aussitôt après, il parle de personnes qu’il a secourues. « Je m’y suis endetté aussi de trois ducats, pour venir en aide à quelques pauvres très misérables », dit-il par exemple.

Oui, pour Jean de Dieu, servir Dieu et servir son prochain c’est tout un.

Jean de Dieu se laisse toucher. Il n’endurcit pas son cœur, même pour légitimement se protéger de trop de souffrances, de trop de misères. « À les voir si pauvres et si mal soignés, j’ai eu le cœur brisé » dit-il.

Il décide de s’engager. Il ne choisit pas de compatir par procuration, par ONG interposée. Mis en présence d’êtres de chair et de sang, il en reconnaît l’inaliénable et absolue dignité. Le prochain dans toute sa nudité, sa faiblesse, se présente à lui comme drapé d’une dignité sans limite, aussi grande que celle de Dieu lui-même. Son respect pour Dieu passe par le respect qu’il a de tout être humain. Jésus nous dit que la réconciliation avec un frère passe avant l’offrande à l’autel (cf. Mt 5, 25). Le frère avant l’autel. Eh bien le jour où la duchesse de Sessa donne à Jean de Dieu de l’argent, une aube et des chandeliers, Jean pense d’abord à ses semblables. Avec l’argent, il va revêtir deux pauvres couverts de plaies et achète une couverture. Après seulement il place l’aube et les chandeliers sur l’autel au nom de la duchesse. « Ayez toujours la charité; car là où il n’y a pas de charité, Dieu n’est pas, bien qu’il soit en tout lieu », dit Jean de Dieu. Un frère est tellement respectable et d’une si absolue dignité, que passer à côté de lui, c’est passer à côté de Dieu.

Beaucoup d’entre nous pouvons bien sûr être reconnus pour nos compétences, faire consciencieusement et laborieusement notre métier, sans pour autant faire preuve de compassion, de tendresse. Nous pouvons nous protéger de la souffrance par une certaine distance. Mais nous passons alors à côté de quelque chose de vital. Comme saint Jean de Dieu, ne soyons pas insensibles. Seuls les robots sont insensibles. Que notre cœur reste ouvert aux besoins qui se font jour, et ses besoins sont plus grands que jamais en ce moment. Nourrissons ceux qui ont faim. Soignons les plaies qui saignent. Donnons un morceau de pain et un verre d’eau. Donnons un sourire, une main tendue. L’indifférence tue. L’attention à l’autre fait vivre, et l’autre, et nous-mêmes.

Comme disait Gilbert Bécaud, qui n’est pas un père de l’Église je vous l’accorde, comme disait Gilbert Bécaud dans l’une de ses chansons : « L’indifférence, j’aimerais la voir écartelée, crucifiée. » Nous chrétiens nous savons que l’indifférence a été crucifiée avec le Christ mais… Mais, elle est là, elle nous guette, elle nous tue !

Le théologien suisse Hans Küng, qui n’est pas non plus un père de l’Église mais dont on connaît l’attachement à l’Église malgré ses désaccords, écrit dans l’un de ses derniers ouvrages : « N’est-ce pas le manque d’humanité qui fait que bien souvent le chrétien n’est pas pris au sérieux ? N’est-ce pas l’absence d’une authentique et pleine qualité d’humanité chez les représentants et les porte-parole officiels de l’Église qui explique qu’être chrétien soit dédaigné ou rejeté en tant que possibilité authentiquement humaine ? »

Alors, n’ayons pas peur de nous convertir. De changer notre regard, de reconnaître l’autre dans sa dignité inaliénable. Passons du « que va-t-il m’arriver si je fais quelque chose ? » au « que va-t-il lui arriver si je ne fais rien ? » Aimons vraiment. « Non pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité. » Ne remettons pas à demain. L’enjeu est trop grand. Il s’agit de vie ! Nous pouvons être transformés par notre contact avec les blessés de la vie. Car être à leur contact, c’est être au contact de Dieu lui-même. Saint Jean de Dieu nous l’a montré par son exemple.

Cette célébration est pour moi l’occasion d’exprimer ma reconnaissance à celles et ceux qui poursuivre l’œuvre initiée par saint Jean de Dieu. Je ne doute pas qu’il y ait aujourd’hui encore des « saint Jean de Dieu » anonymes pour agir dans la discrétion avec la même générosité et le même amour des autres.

+ Jean-Michel di FALCO LÉANDRI
Évêque de GAP et d’EMBRUN

 


L’Ordre hospitalier
de Saint Jean de Dieu

La Province de France de l’Ordre Hospitalier de Saint Jean de Dieu

La Fondation Saint Jean de Dieu

La lettre du supérieur général des frères de saint Jean de Dieu,
frère Jesús Etayo
à l’occasion de la solennité de leur saint patron

La clinique Oudinot à Paris

 

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