Le Père Adrien Michel partage ses réflexions à propos des circonstances particulières de cette Semaine Sainte.

Dans mes années de ministère, le samedi précédant la Semaine Sainte, je célébrais la messe anticipée des Rameaux. Cette année par contre, j’ai célébré la messe du jour. Et ainsi je me suis rendu attentif au passage d’Evangile. Je le connaissais, mais sans plus. Or cette année, dans ce contexte si particulier de ce que nous vivons actuellement à l’échelle planétaire, je me suis trouvé plus attentif à la « prophétie » malgré lui du grand prêtre Caïphe. Le Conseil suprême d’Israël constitué des grands prêtres et des pharisiens s’était rassemblé, interloqué par le fait que Jésus était allé jusqu’à rappeler Lazare de son tombeau. Du coup, ne sachant plus que faire pour empêcher Jésus de sape r leur influence, ils se demandaient : « Qu’allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de signes. Si nous le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation. » Caïphe, grand prêtre en exercice cette année-là, les a tiré alors de leur perplexité : « Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre intérêt : il vaut mieuxqu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. » Or l’évangéliste saint Jean a vu dans cette parole une prophétie. Il précise : « Jésus allait mourir pour la nation, et pas seulement pour la nation, mais pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. »

Or j’avais prévu de célébrer la messe, ce rassemblement voulu par le Christ, rassemblement où ses disciples sont appelés à se reconnaitre catholiques. Non pas dans au étroit de la seule appartenance à l’Eglise romaine, mais dans le sens où nous sommes sacramentellement constitués, pour le monde entier, frères universels. J’ai donc mieux compris qu’une messe est toujours, doit ou devrait toujours être, une messe pour le monde. Non pas une simple dévotion privée, même célébrée sans assemblée, mais une prière universelle, une intercession prenant en compte toute la vie du monde. C’est ce que nous vivons déjà à travers l’offrande du pain et du vin, « fruits du travail des hommes et de la terre ». CarJésus n’a-t-il pas pris toutes nos réalités humaines contribuant à notre vie collective, pour affirmer que, dans son incarnation, il est allé jusqu’à assumer les soucis du pain quotidien pour toutes les humains de notre terre jusqu’aux plus démunis, et pour partager le désir humain de vivre vraiment, de vivre avec joie, au-delà des difficultés, des souffrances et même des violences meurtrières ou encore de la mort naturelle mais redoutée ?

J’ai donc vécu l’eucharistie de cette veille de semaine sainte en communion avec notre humanité d’aujourd’hui, bouleversée par cette pandémie angoissante du covid 19. Et j’ai repensé à une lecture que j’avais fait la nuit précédente. Il y était question de santé et du fait que l’O.N.U. a voulu, entre autres organismes, une Organisation Mondiale de la Santé ( La Croix du 28-29 mars). Or l’économiste Joël Ruet y déplorait que celle-ci n’existe qu’au niveau des bonnes intentions, n’ayant pas les moyens de ses ambitions, particulièrement sur le plan financier. Et il en appelait à une « gouvernance mondiale de la santé ». De fait la crise sanitaire que nous vivons montre le manque de solidarité. Pourtant il y a aussi des signes positifs d’entraide au-delà des frontières, comme on le voit avec ces hôpitaux en Allemagne, au Luxembourg et en Suisse qui accueillent des malades français. Alors ne pouvons-nous pas espérer qu’au-delà des égoïsmes nationaux, émerge peu à peu la conscience planétaire d’une interdépendance dans le domaine de la santé ? Car le virus se joue des frontières.

N’exprimerai-je que des vœux pieux ? Mais, même si l’Europe est menacée d’explosion, surtout après le Brexit et la frilosité face aux migrants, elle a tout de même permis un grand pas pour la paix de notre continent. Et je pense à la préface de la prière eucharistique de la réconciliation où il est déclaré à Dieu notre Père : « Ton Esprit travaille au cœur des hommes ». Oui, depuis la mort du Juste afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés, l’Esprit de Pentecôte travaille au cœur des hommes de bonne volonté. Ne désespérons donc pas. Après tout une conscience planétaire s’est faite jour à propos de la menace climatique, et des individus, si peu que ce soit, changent leur comportement pour sauvegarder notre « maison commune ». Alors laissons le Christ, l’homme au cœur universel, nous rendre de plus en plus catholiques, de plus en plus fraternels !

Père Adrien Michel