Pour une Église servante et missionnaire

le « testament » de Jésus : Réflexions sur le récit du lavement des pieds (Jn 13,1-17)

par fr. Luc Devillers OP, Boscodon

Lorsqu’une pandémie ne l’interdit pas, notre Église a coutume de proposer au soir du jeudi saint le rite du lavement des pieds. Elle obéit ainsi à l’invitation du Seigneur, qui commente en ces termes le geste qu’il vient d’accomplir à l’égard de ses disciples : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jn 13,15). Même si cette année encore nous ne pourrons pas pratiquer ce rite, nous restons fidèles au Seigneur, car ce geste du lavement des pieds a une portée qui dépasse de loin la littéralité du texte johannique.

 Dans un premier temps, je présenterai les données bibliques. Puis j’en évoquerai certaines actualisations dans notre temps. Enfin, pour élargir notre compréhension de ce geste symbolique si fort, je terminerai par une référence (en forme d’hommage) à l’expérience de mon grand-oncle, Louis Poutrain, qui fut curé de Saint-Jean-Saint-Nicolas dans le Champsaur[1].

1. Les données bibliques

a) Le lavement des pieds dans l’Antiquité : un rite d’hospitalité

Dans l’Antiquité, les voyages se faisaient souvent à pied sur des chemins poussiéreux, en particulier au Proche-Orient. Comme Jésus arrivant au Puits de Jacob épuisé par la route et le soleil (Jn 4,6), les marcheurs arrivaient à l’étape le corps bien fatigué, mais aussi les sandales et les pieds pleins de poussière. Une des premières marques d’hospitalité consistait alors à leur offrir de se laver les pieds. La Bible rapporte la visite mystérieuse que reçut Abraham : une personne ou trois (selon les versets). Le patriarche leur dit : « Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre », (Gn 18,4). Le serviteur d’Abraham sera honoré de même par Laban (Gn 24,32), et les frères de Joseph par l’intendant de celui-ci encore incognito (Gn 43,24). D’autres exemples parsèment la Bible juive.

On vient de le voir, ce geste était parfois accompli directement par la personne qui avait marché ; mais il n’était pas rare qu’on en charge un esclave, une servante ou un serviteur. Ainsi, lorsque David demande en mariage Avigaïl, veuve de Naval, elle lui répond : « Ta servante est une esclave prête à laver les pieds des serviteurs de mon seigneur » (1 S 25,41). Avec une humilité très orientale, elle se déclare disposée à laver, non pas les pieds de David, mais ceux de ses propres serviteurs ! En revanche, Jésus reproche au pharisien Simon d’avoir manqué à son devoir d’hôte en ne lui lavant pas les pieds, alors que la pécheresse qui s’était introduite chez lui les a inondés de ses larmes et couverts de parfum (Lc 7,44).

Ce rite d’hospitalité était aussi connu du monde gréco-romain. Ainsi, Ulysse revenant chez lui est reconnu par sa vieille nourrice Euryclée, car en lui lavant les pieds elle a touché la cicatrice qu’il portait depuis sa jeunesse[2].

Dans certaines communautés chrétiennes fondées par saint Paul, la pratique de ce geste sera encore requise de la veuve qui voudrait être inscrite sur la liste des veuves secourues par l’Église ou lui rendant un service officiel : « Il faut qu’elle soit connue pour ses belles œuvres : qu’elle ait élevé des enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, assisté les affligés, qu’elle se soit appliquée à toute œuvre bonne » (1 Tm 5,10). Je viens de lire la traduction œcuménique (TOB) ; mais la traduction liturgique officielle traduit « lavé les pieds des saints » par « rendu aux fidèles les plus humbles services », ce qui est déjà de l’ordre de l’interprétation. Or, l’interprétation exacte de ce passage est difficile : « L’absence de développement ne permet pas de déterminer si le lavement des pieds est à entendre au sens strict comme geste d’hospitalité (Lc 7,44) ou au sens symbolique comme humble service accompli par amour pour les autres (Jn 13,14), voire comme action “quasi-liturgique” […], puisqu’il est exercé à l’égard des “saints”, c’est-à-dire des croyants[3]. »

Dans la tradition juive de l’époque de Jésus, le roman Joseph et Aséneth montre que le geste équivaut à un rite d’accueil ou de service quotidien (JosAs 7,1 ; 13,12) ; mais il peut aussi être une preuve d’amour : « Aséneth [la femme égyptienne de Joseph, cf. Gn 41,50] dit [à Joseph] : “Viens, seigneur, entre dans notre maison.” Et elle prit sa main droite et le conduisit dans sa maison. Joseph s’assit sur le siège de Pentéphrès, le père d’Aséneth, et elle apporta de l’eau pour lui laver les pieds. Joseph lui dit : “Que l’une des vierges vienne donc et qu’elle me lave les pieds.” Aséneth lui dit : “Non, seigneur, car mes mains sont tes mains et tes pieds sont mes pieds, et ce n’est pas une autre qui te lavera les pieds.” Et elle lui lava les pieds de force » (JosAs 20,1b-5)[4].

L’amour qui caractérise la relation entre Aséneth et Joseph nous rapproche de l’épisode johannique. Cependant, Aséneth se considère comme la servante de Joseph, son seigneur. Jésus, lui, ira plus loin : bien qu’il soit leur « maître et seigneur » (Jn 13,13-14), il a lavé les pieds de ses disciples et les appellera « non plus serviteurs… mais amis » (Jn 15,15). Il est clair que son geste dépasse le cadre culturel du rite d’hospitalité. Il lui donne une nouvelle dimension.

b) Le récit dans l’évangile selon Jean

Seul l’évangile de Jean nous rapporte ce geste de Jésus accompli la veille de sa passion (Jn 13,1-5). À sa place, les synoptiques relatent l’institution de l’eucharistie, sans un mot pour l’autre geste de Jésus. À l’inverse, on pourrait se demander pourquoi l’évangile de Jean, le plus théologique, ignore le récit eucharistique mais s’intéresse à un geste si déconcertant. En réalité, Jean n’oublie pas l’eucharistie : il est même l’auteur du Nouveau Testament qui en développe le plus fortement la théologie. Seulement, il en parle dans le cadre de la prédication galiléenne de Jésus, juste après la multiplication des pains (Jn 6,1-15) et la marche de Jésus sur le lac (Jn 6,16-21).

Ces divergences entre Jean et les synoptiques nous invitent à lire avec tact et sagesse les évangiles. D’après les synoptiques, et même avant eux d’après saint Paul[5], c’est la veille de sa passion que Jésus a inauguré le rite eucharistique. Il s’inscrit dans une tradition connue de certains courants du judaïsme[6], mais reçoit de Jésus une signification nouvelle, liée à sa personne et à sa mort prochaine. Si le dernier repas de Jésus avec ses disciples est le lieu inaugural du rite eucharistique, nous devons admettre qu’au chapitre 6 le discours du Pain de vie, en forme d’homélie dialoguée sur l’Écriture, ne reproduit pas tels quels les propos de Jésus prêchant en Galilée, mais les développe à partir de l’expérience ecclésiale. Car, sans la connaissance du geste de Jésus au cours du dernier repas et de sa reprise dans le christianisme primitif, le discours sur le Pain de vie est totalement incompréhensible (surtout sa dernière partie : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang… », Jn 6,56). Incompréhensible, non seulement pour les Juifs qui s’étonnent ou se choquent – « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jn 6,52) –, mais même pour ses propres disciples, car ils n’ont pas encore entendu les mots : « Prenez, ceci est mon corps […] Ceci est mon sang » (Mc 14,22. 24).

Comme souvent dans l’évangile selon Jean, le récit est à lire à deux niveaux : il y a certes un écho de la vie de Jésus de Nazareth à la fin des années 20 – ici, une prédication sur la manne et la Parole de Dieu comme nourriture –, mais aussi un écho de la vie des communautés chrétiennes du premier siècle, premières destinataires des livrets évangéliques – là, la célébration de l’eucharistie. Cela se vérifie aussi dans le récit de l’aveugle-né, où l’exclusion de la Synagogue ne peut pas renvoyer à l’époque de Jésus, mais se comprend après la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Et de même dans bien d’autres endroits.

Cela vaut aussi pour les synoptiques. Car un Évangile, ce n’est pas seulement un récit sur le Jésus « historique », c’est aussi un témoignage de foi transmis par un auteur inséré dans une communauté de foi, dont l’expérience rejaillit sur l’interprétation des épisodes rapportés. Si on n’admet pas cela, on se heurte inévitablement au fait que les quatre évangiles ne disent pas tous la même chose de la même façon. Au contraire, cette diversité est le signe que l’Esprit anime des personnes et des communautés forcément différentes, qui apportent chacune son point de vue, sa relecture, son interprétation des faits vécus par Jésus de Nazareth.

Qu’en est-il alors du lavement des pieds ? Le fait que seul Jean le raconte (Jn 13,1-17.20) peut susciter un doute quant à son historicité, car cet évangile est tenu pour le plus théologique et symbolique. Cependant, chacun des synoptiques connaît une parole de Jésus qui correspond à l’intention de service présente dans le récit du lavement des pieds. Chez Marc, aux fils de Zébédée qui désirent les meilleures places près de leur Maître, celui-ci réplique : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,43b-45)[7]. Luc poursuit dans ce sens mais innove, car il rattache l’instruction de Jésus à la dispute des disciples au sujet du plus grand (Lc 22,24). Et cela, dans le cadre du dernier repas (cf. Lc 22,14-15) : « Quel est en effet le plus grand : celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Eh bien, moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22,27). Prononcés peu après le geste eucharistique (Lc 22,19-20), ces mots ont du poids.

Le geste rapporté par Jean illustre en quelque sorte ce que Luc nous dit : « Moi, je suis au milieu de vous à la place de celui qui sert. » On pourrait donc penser que, de Marc à Jean, on est passé d’une parole forte de Jésus à une mise en scène de cette parole. Mais on peut aussi bien – et, à mon avis, c’est même plus vraisemblable –, penser que les autres évangiles ont retenu la leçon du comportement de Jésus, mais sans en rapporter le geste, afin de laisser toute sa place au récit eucharistique. Après tout, le lavement des pieds n’est que la pointe de l’iceberg, l’illustration exemplaire du comportement permanent de Jésus. Cet acte étonnant résume toute sa vie et son enseignement, et son disciple est invité à lui emboîter le pas. Les autres évangiles auraient donc retenu la leçon, en la concentrant en un petit verset facile à retenir.

c) Lavement des pieds et eucharistie

Mais pourquoi saint Jean a-t-il remplacé le récit de l’institution du rite eucharistique par celui du lavement des pieds ? Encore une fois, il évoque ailleurs l’eucharistie : à la fin du chapitre 6, mais encore avec de nombreuses autres résonances dans chaque récit de repas, de Cana au repas au bord du lac du chapitre 21, en passant par l’allégorie de la vigne (Jn 15,1-8). Si Jean a jugé bon de renoncer au récit d’institution eucharistique pour nous tourner vers celui du lavement des pieds, c’est parce qu’il établit un lien entre les deux gestes de Jésus. De fait, dans les quatre évangiles on trouve de très nombreuses paroles de Jésus ; mais il n’y a que trois passages où Jésus donne à ses disciples l’ordre de faire quelque chose en mémoire de lui, de l’imiter afin de le rendre présent durant son absence (temps de l’Église). Il s’agit :

– de la parole sur le geste eucharistique : « Faites cela en mémoire de moi » (1 Co 11,24-25 ; Lc 22,19),

– du commentaire du lavement des pieds : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné, afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous » (Jn 13,14-15).

– et du commandement de l’amour fraternel : « Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34 ; v. aussi 15,12.17).

Au mémorial eucharistique, Jean a substitué l’exemple de Jésus lavant les pieds de ses disciples. L’exégète jésuite Xavier Léon-Dufour voyait dans ces deux gestes les « deux “mémoires” du chrétien[8] ». Mais tous deux sont la transcription en acte du commandement nouveau de Jésus : non seulement celui de l’amour mutuel et fraternel, attesté dans le judaïsme ancien et chez les Grecs (cf. l’amitié selon Aristote), mais encore celui d’un amour fondé sur l’intensité et l’intention de Jésus. Jésus a donné sa vie, et ses disciples doivent faire de même. Dans la communauté johannique, ce « vous devez » sera traduit par l’invitation à donner sa vie comme Jésus (1 Jn 3,16). En effet, le verbe « devoir » et le terme « exemple » ont chez Jean une force exceptionnelle, à ne pas rabaisser au niveau d’un moralisme d’obligation. Jean emploie très souvent le verbe « donner » (76 fois), et la plupart du temps (une dizaine d’exceptions) il a pour sujet Dieu (le Père) ou Jésus. Il décrit en quelque sorte le secret de la révélation : Dieu est un Dieu qui donne et se donne. C’est par amour qu’il a donné son Fils, et celui-ci nous invite à l’imiter, à recevoir son commandement comme un don.

Agir comme Jésus est la condition sine qua non pour « avoir part » avec lui à la joie du Royaume. Connaître cette volonté du Seigneur et la mettre en pratique fait l’objet d’une béatitude : « Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites » (Jn 13,17). La joie du Royaume, qui permet d’« avoir part » avec Jésus (Jn 13,8), ne s’offre pas à ceux qui se contentent de savoir, mais à ceux qui, tout en sachant, refont le geste de leur Maître et Seigneur.

Dans la liturgie catholique d’après Vatican II, nous avons la magnifique 4e Prière eucharistique. Elle s’inscrit dans la tradition juive de la bénédiction (beraka), et s’achève sur une évocation de l’humanité entrant dans le Royaume « avec la création tout entière, enfin libérée du péché et de la mort[9] ». Or, pour introduire le récit d’institution eucharistique elle reprend presque mot pour mot le début de Jn 13, le récit du lavement des pieds : « Quand l’heure fut venue (Jn 13,1b) où tu allais le glorifier (cf. Jn 12,23 ; 17,1), comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout (Jn 13,1c) : pendant le repas (Jn 13,2a) qu’il partageait avec eux, il prit le pain… » C’est dire combien les deux gestes de Jésus sont inséparables et se complètent.

On comprend qu’à la suite de saint Jean Chrysostome le théologien orthodoxe Olivier Clément ait parlé du « sacrement de l’autel » et du « sacrement du frère », « et surtout du frère ‟le plus petit”, le pauvre »[10].

d) Lavement des pieds et mort de Jésus

Jean établit aussi un lien entre le lavement des pieds et la mort de Jésus, qui se remarque à plusieurs détails.

Tout d’abord, ce récit est introduit par une phrase solennelle, au caractère quasi liturgique, rappelant que Jésus savait que « l’heure était venue pour lui de passer de ce monde au Père », autrement dit de franchir la mort (Jn 13,1). Or, cette phrase introductive s’achève par ces mots : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1). Et l’expression « jusqu’au bout » signifie aussi bien « jusqu’à la mort », terme de toute vie sur terre, que « jusqu’au maximum d’amour possible », car « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13).

Ensuite, le geste de Jésus rappelle de plusieurs manières l’onction faite sur lui par Marie de Béthanie (Jn 12,1-8). Dans les deux cas, un acte insolite interrompt le cours normal d’un repas (Jn 12,2 ; 13,2.4) ; il concerne les pieds, de Jésus à Béthanie (Jn 12,3) et des disciples à Jérusalem (Jn 13,5) ; une fois oints ou lavés (Jn 12,3, cf. 11,2 ; 13,5.6.82.10.12.142), ces pieds sont essuyés, avec les cheveux (Jn 12,3 ; cf, 11,2) ou un linge (Jn 13,5). De plus, ces deux actes suscitent une réaction vive des deux disciples les plus fragiles : celui qui va livrer son maître (Jn 12,4-6), et celui qui va le renier à trois reprises (Jn 13,6-8). ce qui nous ramène au contexte de la passion.

En outre, pour laver les pieds de ses disciples, Jésus a déposé ses vêtements (Jn 13,4) ; or, avant d’être crucifié, il sera encore dépouillé de ses vêtements (Jn 19,23-24). D’autre part, le verbe déposer exprime le don de sa vie par le Bon Pasteur (Jn 10,11.15), qui a reçu du Père le pouvoir de déposer lui-même sa vie, pour la reprendre ensuite (Jn 10,17-18). Après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus a remis ses vêtements et repris sa place de Maître et Seigneur (Jn 13,12-14). Déposer sa vie, la reprendre ensuite ; déposer ses vêtements, les reprendre ensuite. Le parallélisme entre ces formules suggèrent que le lavement de pieds contient une discrète annonce de la résurrection de Jésus.

Autrement dit : le lavement des pieds annonce la mort prochaine de Jésus, par laquelle il se met pleinement au service de toute l’humanité comme Sauveur du monde (cf. Jn 4,42). Sa mort va déboucher sur la gloire et sur le don de la vie. L’imitation qu’il propose à ses disciples n’est pas une pratique mécanique, concentrée sur la reproduction exacte et extérieure de gestes. Elle est au contraire une disposition intérieure, une qualification de l’âme du croyant bien disposé à vivre à la manière de son Seigneur, dans le don de soi-même jusqu’à l’extrême (Jn 13,1).

2. Actualisations du geste de Jésus

La longue histoire de la sainteté chrétienne a permis au geste de Jésus de trouver diverses applications et résonances. Beaucoup d’hommes et de femmes l’ont actualisé dans leur vie personnelle et communautaire. Voici quelques exemples de cette riche actualisation.

Lorsque, dans les Églises catholiques ou orthodoxes, on fait le jeudi saint le geste de Jésus, le célébrant lave les pieds de quelques personnes. Le pape François a élargi ce rite à toute personne, homme ou femme, croyant ou non. Mais dans ce cadre liturgique le geste est toujours posé en sens unique par une personne responsable, à l’égard de ceux/celles dont elle a la charge : pape/évêque/curé vs diverses personnes ; abbé/abbesse, prieur/prieure vs les frères ou sœurs de sa communauté. L’intention est alors de rappeler que l’autorité dans l’Église est toujours une autorité de service.

Certaines communautés chrétiennes ont inventé d’autres manières de vivre ce geste. La dernière exégète francophone à avoir rédigé une thèse de doctorat sur le lavement des pieds, Corinne Égasse[11], appartient à la communauté des Adventistes du septième jour. Dans sa thèse, elle nous apprend que ce rite est important dans sa communauté, et pratiqué bien plus souvent que l’eucharistie. Pour l’origine du rite, elle présente un gros dossier très détaillé. Mais, curieusement, quand elle en vient au geste de Jésus, elle affirme que ce geste « n’est pas un geste d’humilité » ! Cela ne manque pas d’étonner. Il faut dire à sa décharge que beaucoup d’exégètes considèrent que Jean ne voit dans la croix de Jésus qu’un trône de gloire, et évacue toute idée de souffrance ou d’humiliation.

En réalité, il y a aussi place chez lui pour une vision humble de la venue du Messie. S’il ne présente pas de récit d’agonie à Gethsémani, il évoque le trouble de Jésus à la venue de son heure (Jn 12,27), et le fait qu’il ne peut pas se dérober devant la coupe à boire que lui offre le Père (Jn 18,11). En lavant les pieds de ses disciples, Jésus accomplit un geste d’esclave, bien qu’il soit « le Seigneur et le Maître » (Jn 13,13-14). Et, dans le prologue, la célèbre formule « Et le Verbe s’est fait chair » (Jn 1,14) a été comprise par saint Augustin et saint Bernard comme une forme de kénose (pour parler comme saint Paul, cf. Ph 2,7 : il s’anéantit lui-même), d’humiliation : « La Parole éternelle de Dieu s’est faite herbe fanée », dira saint Bernard en référence à un oracle d’Isaïe : « Toute chair est comme l’herbe, toute sa grâce, comme la fleur des champs : […] l’herbe se dessèche et la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours » (Is 40,6…8). Comme Isaïe est vraiment le livre de chevet de Jean, je pense que lui-même faisait déjà le lien avec cet oracle.

Un autre exemple contemporain de réinterprétation du geste du lavement des pieds est le rite pratiqué dans les communautés de l’Arche, fondées (par Jean Vanier[12]) pour la défense de la dignité des personnes avec un handicap mental. Chaque temps fort – retraites, récollections, week-ends – comprend un lavement des pieds. Mais ici le rite se pratique dans les deux sens, selon la parole de Jésus : « Vous devez vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13,14). Les participants se regroupent en petits cercles, et chacun se fait laver les pieds par son/sa voisin(e) de gauche, avant de laver à son tour les pieds de la personne qui est à sa droite. L’acte de Jésus est alors vécu à la fois comme une imitation du Christ serviteur, et comme une imitation des premiers disciples surpris d’être ainsi servis. Pour les participants de ces assemblées, il s’agit d’une véritable expérience spirituelle.

En outre, les communautés de l’Arche issues du milieu catholique sont vite devenues œcuméniques, voire interreligieuses selon les pays. Là où la célébration eucharistique n’est pas possible, car elle exclurait trop de membres, le lavement des pieds peut trouver une belle signification, dans le sillage du récit johannique. Il devient une manière heureuse d’exprimer liturgiquement la communion des cœurs, déjà engagée dans la vie quotidienne : « Saint Jean, dans son récit de la dernière cène, ne mentionne pas l’eucharistie, mais le lavement des pieds des disciples, comme s’il voulait nous dire que ce geste exprimait la vérité de ce que Jésus accomplissait[13]. »

3. Tout homme est une histoire sacrée

Je voudrais évoquer pour terminer la mémoire de mon grand-oncle, l’abbé Louis Poutrain (1897-1983), originaire du Pas-de-Calais mais arrivé à Saint-Jean-Saint-Nicolas (Champsaur) pour des raisons de santé en septembre 1936, et devenu prêtre du diocèse de Gap en 1945. Pendant l’Occupation, il cacha dans sa cure des Lorrains et des Alsaciens réfractaires à la Wehrmacht ou déserteurs. Dénoncé, il fut déporté, passant par Auschwitz puis dans des camps de travail. S’il a pu sortir vivant de cet enfer, où il a connu la faim et le typhus, il l’a dû en partie à sa robustesse physique et à sa foi profonde, mais aussi à l’aide quasi maternelle qu’il a reçue d’un jeune déporté non croyant. Il mourut en 1983, peu après la parution de son livre, La déportation au cœur d’une vie [14]. L’abbé Poutrain y raconte comment l’expérience de la déportation a transformé sa vision du sacerdoce. Dans un chapitre intitulé « Méditation d’Auschwitz », il livre sa pensée :

« J’étais contraint de chercher la nourriture de ma vie sacerdotale à un râtelier qui n’était plus le sacré. Jadis, je trouvais cette nourriture dans ma messe quotidienne, dans ma participation aux exercices communautaires, dans l’administration des sacrements, dans la parole surtout : catéchismes, homélies, exposés de la foi, bref à l’intérieur d’un cadre dont j’étais partie prenante. Tout cela a disparu.

« Où trouver un autre râtelier sur cette terre brûlée ? Sans contacts, sans rencontres, sans échanges ni fenêtres ouvrant sur le monde ? Je ne pouvais le trouver qu’en moi-même : je le cherchais désormais dans le culte de l’homme. Je me décidais donc à cultiver la beauté et la noblesse de tous mes gestes d’homme, quels qu’ils soient : par exemple, curer les égouts, les pieds enfoncés dans la boue ; ou encore, être attelés, une trentaine d’hommes ensemble, à un gros cylindre de fonte et le tirer des heures entières comme le feraient des bêtes pour enfoncer des pierres dans le sol et tracer une route.

« Bref, donner à tous mes gestes, même ceux dont l’apparence n’avait rien d’humain, valeur d’un témoignage de ma foi en le destin de l’homme. […] « J’allais descendre de mon piédestal pour me mêler, tout heureux, à la foule des hommes. J’allais le faire sans calcul, sans idée préconçue, simplement par pure nécessité. J’allais apprendre une nouvelle façon de regarder l’homme, acquérir un regard de prêtre qui ne soit plus déformé par le prisme du sacral et appuyer ce regard sacerdotal fraternellement sur l’homme.[15] »

Dans son expérience des camps nazis, Louis Poutrain n’a pas fait le lien avec le lavement des pieds. Mais trois moments de son témoignage peuvent être lus à la lumière de cet épisode évangélique inouï, où « le Seigneur et le Maître » a pris la place d’un esclave en s’abaissant aux pieds de ses disciples.

Il y a tout d’abord, et fondamentalement, le passage que je viens de lire : cette offrande de chaque acte banal, voire dégradant, déshumanisant, pour en faire un geste de respect envers le caractère sacré de la personne humaine.

Ensuite, dès la première page de son livre, il rapporte une anecdote que l’on peut mettre en parallèle avec le lavement des pieds : « Au printemps de l’année 1944, je me trouvais dans le camp de Compiègne, en instance de départ pour la déportation […] Grand fut mon étonnement quand, la veille de mon départ, alors que les partants venaient d’être désignés, je vis venir à moi dans la cour d’appel un général français […] Ce jour-là, cet homme s’arrêta face à moi et, sans tenir compte des regards, il s’agenouilla, les deux genoux touchant le sol. Il s’inclina très longtemps, comme s’il voulait me baiser les pieds. S’étant relevé, il prit mes deux mains dans les siennes et les serra avec effusion et respect, sans dire un mot […] Cet homme savait mieux que moi où j’allais. » S’incliner profondément, comme pour baiser les pieds de son vis-à-vis, ce n’est pas vouloir lui laver les pieds. Mais comme le geste de Jésus est symbolique, sa reprise n’implique pas une imitation servile dans tous les détails. De part et d’autre, en tout cas, se dégage un grand respect pour le corps humain, ce qui rappelle les mots de saint Paul sur les divers membres du corps (1 Co 12-14-26).

Enfin, puisque parmi les membres du corps les pieds méritent particulièrement d’être respectés, le geste du général rappellera à l’abbé Poutrain un souvenir précis : « Il me revint alors à la mémoire la scène à laquelle j’avais assisté, vingt ans plus tôt, à Paris, dans la chapelle des missions étrangères de la rue du Bac. C’était à l’occasion d’une célébration d’un départ en mission. Le cérémonial utilisé en la circonstance prévoyait un rite inspiré par la Sainte Écriture : « Ah ! qu’ils sont beaux les pieds du messager qui va sur les collines porter la Bonne Nouvelle ! » Avant que l’assemblée ne se disperse, l’envoyé en mission vint s’asseoir face à l’assistance. Les dignitaires, l’un après l’autre, s’agenouillèrent devant lui et firent le geste de lui baiser les pieds. Ce soir-là, à Compiègne, je n’ai pas tellement réfléchi. Mais huit jours plus tard, le mercredi 3 mai, près des fours crématoires, j’ai vu clairement que mon sacerdoce, sur des routes nouvelles, me chargeait d’une mission.[16] »

Le passage biblique qui a inspiré ce rite d’envoi en mission est un verset d’Isaïe, qui est proposé dans le lectionnaire sanctoral pour la fête des saints évangélisateurs (Is 52,7), et que saint Paul reprend tel quel (Rm 10,15). Or, cet oracle d’Isaïe n’est pas sans rapport avec l’acte déroutant de Jésus. Car, juste après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus évoque sa mission et la leur : « En vérité, en vérité, je vous le dis, un serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni un envoyé [grec apostolos] plus grand que celui qui l’envoie » (Jn 13,16). L’annonce du salut est l’œuvre d’êtres de chair et de sang, qui vont à pied en peinant sous le soleil, comme Jésus arrivant au puits de Jacob (Jn 4,6.38). L’exégète Léon-Dufour écrit : « Jésus se montre dépendant de ses disciples et plus exactement de leurs pieds de missionnaires qui désormais iront de par le monde après le départ de Jésus rayonner sa présence (cf. Rm 10,15 = Is 52,7)[17]. » Laver les pieds des disciples, c’est donc aussi honorer ces envoyés [apostoloï] ou missionnaires jusque dans leurs plus humbles membres, sans lesquels il n’y aurait jamais eu de mission. Ainsi, vécue dans et pour le Christ, la pire des expériences humaines (l’horreur des camps nazis) peut devenir un véritable lieu de mission.

Conclusion

Le geste inouï de Jésus nous dit comment Dieu agit à l’égard de l’humanité, et comment nous sommes invités à le faire les uns envers les autres. Il nous fait découvrir une nouvelle manière de regarder les autres, que nous le pratiquions sur autrui ou que nous en soyons le bénéficiaire. Il nous libère de nos préjugés sociaux, culturels et religieux. Il est le revers de la médaille de l’eucharistie. Il est le sésame qui nous ouvre le ciel. Et, comme Jésus nous l’a promis, celui qui le pratique trouvera le vrai bonheur (Jn 13,17), car il aura part au monde de Dieu (cf. Jn 13,8).


[1] Cette conférence s’inspire d’un article que j’ai rédigé il y a quelques années, dans le cadre de l’Université de Fribourg où j’enseignais le Nouveau Testament : L. Devillers, « Le lavement des pieds, un acte prophétique. Exégèse et actualisation de Jn 13,1-20, dans M. Delgado (éd.), « Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? » – Evangile et prophétie. Colloque de la Faculté de théologie de Fribourg (1-4 décembre 2011) (Studia Friburgensia. Series Historica 10), Fribourg, Academic Press, 2013, p. 138-150.

[2] « Alors la vénérable Euryclée apporte un splendide bassin qui servait à baigner les pieds ; elle y répand d’abord de l’eau froide et y verse ensuite de l’eau bouillante. Ulysse s’assied près du foyer […] Euryclée s’approche de son maître, lui baigne les pieds et reconnaît aussitôt la blessure que lui fit jadis un sanglier aux dents d’ivoire [… Elle] touche cette cicatrice, et la reconnaît aussitôt […], se lève, prend le héros par le menton et lui dit : « Vous êtes Ulysse, oui, vous êtes mon cher fils ; mais je n’ai pu vous reconnaître, ô mon maître, avant d’avoir touché votre cicatrice ! » (Homère, Odyssée, chant XIX, v. 308-319).

[3] M. Gourgues, Les deux lettres à Timothée. La lettre à Tite [CbNT 14], Paris, Éd. du Cerf, 2009, p. 191-192.

[4] JosAs 20,1b-5. Traduction de La Bible. Écrits intertestamentaires (La Pléiade), Paris, Gallimard, 1987, p. 1590.

[5] « La nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain… » (1 Co 11,23). Cf. la 3e prière eucharistique : « La nuit même où il fut livré… » 

[6] Ainsi, dans la Règle de la communauté de Qumrân, un repas de pain et de vin bénis par le prêtre rassemble la communauté pour certains jours de fête.

[7] Matthieu attribue la demande initiale à la mère des disciples, mais il suit Marc de très près pour l’instruction de Jésus (Mt 20,20.26b-28).

[8] X. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean, Tome III (Parole de Dieu), Paris, Éd. du Seuil, 1993, p. 57.

[9] Cf. la vision audacieuse de saint Paul, chez lequel la création attend la révélation des fils de Dieu (Rm 8,18-25), et l’intuition du Pape François, dans son encyclique Laudato Si !, intuition qu’il partage avec le Patriarche Bartholoméos de Constantinople.

[10] O. Clément, Questions sur l’homme, Paris, Stock, 1972, p. 131-132.

[11] C. Égasse, Le lavement des pieds. Recherche sur une pratique négligée (Christianismes antiques), Genève, Labor et Fides, 2015. 

[12] Laissons de côté les scandaleuses révélations concernant cet homme. Regardons la beauté de l’Arche.

[13] K. Spink, Jean Vanier et l’aventure de l’Arche, Ottawa, Novalis – Les Éditions de l’Atelier, 2007, p. 166. Les italiques sont de moi.

[14] Un spécialiste du clergé catholique français du xxe siècle, l’a trouvé « rare par la qualité, l’intensité, la densité » (É. Poulat, « Demain l’homme. Le service de l’homme nous plonge au cœur du sacré », dans La Croix –L’Événement, 13 septembre 1984).

[15] L. Poutrain, La déportation au cœur d’une vie (Pourquoi je vis), Paris, Éd. du Cerf, 1982, p. 111…114.

[16] L. Poutrain, La déportation au cœur d’une vie, p. 15-16 (ce paragraphe et le précédent). Les italiques sont de moi.

[17] X. Léon-Dufour, Lecture de l’Évangile selon Jean, Tome III, p. 60.