“Que nous faut-il pour sortir des ornières de la routine ?” clame Mgr Jean-Michel di Falco Léandri au vernissage de trois œuvres en acier de Louis Brachet

Samedi 24 mars à 11h00, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri a inauguré en la cathédrale de Gap l’exposition de trois œuvres de Louis Brachet, sculpteur installé à Ventavon (05). Ces sculptures en acier resteront exposées durant toute la Semaine Sainte. Ci-dessous le texte de son intervention.

 

 

Si les moyens de communication qui sont les nôtres aujourd’hui avaient existé au temps du Christ, voici l’information que nous aurions pu entendre, sur les radios, les télévisions et les réseaux sociaux :

« Jérusalem — La condamnation à mort d’un certain Jésus de Nazareth a causé une très vive émotion dans la population. Jugé par le sanhédrin, puis par l’autorité d’occupation romaine, il a été condamné à mort et crucifié entre deux voleurs. Cela à cause du désordre qu’il causait et parce qu’il se prétendait Fils de Dieu et Roi.

Des observateurs ont noté que son entrée à Jérusalem avait fait grand bruit provoquant une véritable émeute. Nombreux étaient ceux qui se pressaient sur son passage pour l’acclamer. On dit, dans les milieux bien informés, que Jésus aurait été trahi par l’un de ses proches, un dénommé Judas qui l’aurait livré pour quelques pièces.

Une chose est, en tous cas, certaine ici, on entendra reparler longtemps de Jésus de Nazareth qui compte déjà de nombreux partisans. »

En ce temps-là, pas de radio, pas de télévision, pas d’agence de presse, pas d’internet. Mais il y avait des témoins. Grâce à eux, plus de 2000 ans après la mort et la résurrection du Christ, plusieurs millions d’hommes, de femmes, d’enfants, à travers le monde, ont fondé leur espérance sur le Christ. Cela, parce qu’ils ont reconnu en lui celui qui a « consolidé de façon irréversible l’union de l’homme avec Dieu ».

Oui, cela se passait en l’an 30 de notre ère. À Jérusalem. Trois hommes agonisent. On les a cloués sur des poutres comme des objets. Parmi les trois hommes crucifiés, l’un est dans la force de l’âge, 33 ans, et il est innocent. Mais qui s’inquiète de l’erreur judiciaire ? Personne ne l’a défendu. Tous ses amis l’ont fui. À la place, que des bien-pensants et des curieux, se délectant du spectacle, l’injuriant, se moquant. À leurs pieds des soldats jouent aux dés sans se soucier des corps qui près d’eux se tordent de douleur. Ils n’ont fait que leur devoir. Ils n’ont fait que leur travail. Seule Marie, soutenue par Jean, a osé franchir le cercle de sécurité et d’infamie. « Stabat Mater dolorosa ». Une mère éperdue de douleur, comme si un glaive lui transperçait le cœur.

Sur cette croix ce n’est pas seulement le Christ qui est écartelé ; sont crucifiés avec lui tous ceux et celles qui connaissent le scandale de la souffrance et du mépris.

Mars 1993. La famine fait rage au Soudan. Une fillette affamée, ventre gonflé, côtes apparentes et front au sol, tête dans ses mains, est à bout de forces. À quelques mètres, un vautour bien campé sur ses deux pattes attend la mort qui ne saurait tarder. Le photographe Kevin Carter est là. Il prend la photo. Elle fera le tour du monde et lui vaudra le prix Pulitzer. Quelques mois après ce prix, il se suicide, à 33 ans, en laissant comme mot : « Je suis hanté par les vifs souvenirs de tueries et de cadavres et de colère et de douleur … d’enfants affamés ou blessés, de fous de la gâchette, souvent policiers, de bourreaux »

1985. Paris Match publie une photo de la petite Omayra Sanchez, prisonnière dans un trou de boue de poutres enchevêtrées. Impossible de dégager les poutres en l’absence dans ces montagnes d’engins de levage. Impossible de la retirer au risque de couper son corps en deux. Le calvaire dure plusieurs jours. Les caméras du monde entier sont là. Un journaliste raconte : « Il faut imaginer, autour du trou d’eau saumâtre, les dizaines de reporters, équipés d’appareils photos, de caméras, de magnétophones, qui se bousculent, se relaient pour aller se dégourdir, manger, boire… Tout juste s’ils ne « tapaient pas le carton » en attendant que leurs rédactions les appellent ou les dépêchent autre part, sur un autre « coup ». »

Et nous nous étions là nous aussi, devant notre télévision, à regarder comme les badauds qui ne voulaient rien manquer de la crucifixion du maître de l’Amour : le Christ.

Que de souffrances dans le monde, de solitude, d’angoisse, de faim, de terreur, d’infamies. Vers qui tourner nos yeux hagards, affolés, désespérés ? Vers le néant ? Non !

L’enfant affamé que nous avons ici devant nous, tend la main. Vers Jésus. Pas vers les nantis qui ne sont pas de son monde, mais vers Jésus qui seul peut le comprendre et l’aimer. Cet enfant est le symbole de milliers et de milliers d’enfants en chair et en os, surtout en os, qui hurlent leur détresse face à notre surdité.

Alors que penser de prétendus bons chrétiens, qui assistent certainement chaque dimanche à la messe, qui dans leur aveuglement croient n’avoir rien à se reprocher et sous couvert d’anonymat écrivent des lettres d’insultes au groupe « LES PRÊTRES » qui chantent, parce qu’ils aident les Malgaches plutôt que de bons et vrais Français, et s’ils sont chrétiens c’est encore mieux !

Vers Jésus. Un Jésus qui dans sa douleur n’a pensé qu’aux autres, à son peuple égaré, aux femmes de Jérusalem. Il pardonne à ses bourreaux, assure le bon larron du paradis, confie Jean à sa mère, et sa mère à Jean. Il a pensé à nous, à vous, à moi, à la fillette au vautour, à la petite Omayra Sanchez dans son trou de boue, au photographe Kevin Carter hanté par ses souvenirs.

Que faisons-nous ? Que ferons-nous ? Maintenant que nous sommes touchés par la souffrance exprimée dans ces œuvres de Louis Brachet, souffrance exacerbée par l’aspect froid et dur de l’acier ? Que nous faut-il pour sortir des ornières de la routine ? Pour sortir de nos tombeaux de bien-être et d’avoir ? Pour nous tourner vers Jésus.

+ Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun

 

Cet article a 3 commentaires

  1. bonsoir!MONSEIGNEUR 1 FOIS DE PLUS ,MAINTENANT JE PEUX LE DIRE DANS VOTRE INTERVENTION IL FAUT AVOUER QUE VOS PROPOS SONT JUSTES
    C’EST VRAIS HÉLAS! LE POUVOIR LE MAL RENDENT SOUVENT AVEUGLE ! COMBIEN DE FOIS JÉSUS CRUCIFIÉ SOUFRANT NOUS APPEL, MAIS SOURD NOUS NE L’ENTENDONS PAS! PUISSE DIEU DANS SA GRANDE BONTÉ NOUS PARDONNER PAUVRES PÊCHEURS QUE NOUS SOMMES FD

  2. Cet enfant d’acier qui tend la main vers ce Christ aussi décharné que lui les mains grandes ouvertes que pas même les clous ne crispent a quelque chose de terrible et d’heureusement dérangeant ! Peut-être alors allons-nous allonger notre regard, au delà de nous-même en les regardant avec les yeux de l’âme .

  3. Merci de nous présenter les trois sculptures de M. Louis Brachet.
    Ainsi que je le pressentais, en admirant la Madone, je suis profondément émue par le Christ et la Souffrance, qui en cette Semaine Sainte, ont encore plus de poids, plus de sens.
    Ces sculptures nous disent leur dénuement, leur douleur, mais expriment aussi la beauté, la dignité, la grandeur !
    Je comprends la saine colère qu’elles inspirent à Monseigneur di Falco. Ses mots me touchent et je crois bien qu’ils vont me poursuivre longtemps !!!

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