Recension du père Pierre Fournier : “Passion française” de Gilles Kepel

Le père Pierre Fournier, responsable diocésain de la formation permanente, présente le livre de Gilles Kepel : Passion française. Les voix des cités.

Issu de patientes enquêtes menées par l’auteur et une équipe de l’Institut Montaigne, ce livre est à la fois très descriptif et provocateur, à l’analyse d’orientations socioreligieuses à discerner. Il ne peut qu’ “interpeller” ceux qui ont particulièrement une mission de transmission dans le domaine religieux et dans l’ordre de l’enseignement, ainsi que dans l’animation socio-culturelle et l’action politique aux divers niveaux, municipal, départemental ou national.

Gilles Kepel, bien connu, politologue diplômé d’arabe et de philosophie, professeur à Sciences-Politiques et membre de l’Institut universitaire de France, s’est spécialisé, depuis trente ans, dans l’étude de la société au fil des évolutions des populations, spécialement musulmanes, au sein de la population française globale.

Après Les banlieues de l’islam (1987 et 1991), après Quatre-vingt-treize  (l’islam en Seine-Saint-Denis, 2012), et suite au Printemps arabe et la publication de son journal Passion arabe, 2011-2013 (éd. Gallimard, 2013), Gilles Kepel propose ici une “traversée de la France contemporaine” par son analyse de l’actuelle “Passion française” : ces liens qui “passionnent“, dans leur rapport à la France, les personnes, les familles et groupes issus de la “diversité”. Des liens souvent ambivalents, faits d’“amour et ressentiment” (p. 250). “Passion”, au double sens du mot, d’attirance profonde et de souffrances. Le sous-titre “Les voix des cités” aussi est polysémique : il désigne l’expression des opinions sur le devenir social tâtonnant et des aspirations des jeunes et des groupes dans les “cités sensibles” (associations, etc.), et, par ailleurs, les voix électorales sollicitées dans ces cités populaires lors des dernières élections législatives, en 2012. Pour la première fois en France, aux législatives de juin 2012, près de quatre cents candidats issus de la “diversité”, aux “noms à consonance arabe ou musulmane” (p. 13), hommes et femmes, originaires surtout du Maghreb, se sont lancés dans le débat auprès des électeurs. Gilles Kepel estime qu’il s’agit là du signe fort d’une volonté nouvelle de faire entendre la voix des exclus, des sans-travail, des chercheurs d’écoute, d’intégration et de participation démocratique, particulièrement la voix des citoyens musulmans.

Dans sa démarche, l’auteur procède sur mode de présentation générale (“prologue“), puis de “verbatim” composés dans la rencontre directe et les interviews avec les candidats. Deux villes emblématiques, aux extrémités de la France, sont particulièrement étudiées : Marseille et Roubaix. En dérision envers son titre de “capitale européenne de la culture“, Marseille est qualifiée ici de “capitale de la rupture“, vu les zones de précarité, de marginalité et de fracture culturelle (drogue, violences jusqu’au “supplice du barbecue“, etc.) dans les quartiers nord : “Je ne reconnais plus ma ville, Marseille, la rupture !” (p. 39). Le lecteur voit bien l’action des leaders de partis politiques différents (Jean-Claude Gaudin, Jean-Noël Guérini, etc.) et des “petits candidats” en campagne dans “l’arène électorale” au cœur des cités. De l’autre côté, à Roubaix, surprise devant la “Mecque du socialisme” si bouleversée et la ville la plus pauvre, “la plus musulmane de France” (p. 147) : la ville a vu ses atouts économiques chuter, et le rayonnement du catholicisme social s’est affaibli (militance de l’action catholique, J.O.C., prêtres-ouvriers, etc.). Roubaix fait figure de “laboratoire de l’islam de France” (p. 165). La municipalité se fait donc “attentive au poids de l’électorat de confession musulmane” (p. 173). Dans la population de Marseille et de Roubaix, les références à l’islam se renforcent et s’explicitent, voire se durcissent. Dans ce contexte, aux législatives, l’influence des “petits candidats” soignant la proximité dans les cités s’est voulue déterminante dans la “chasse aux voix” et a visé à peser sur l’élection au second tour. Au cœur de “la République française laïque”, des responsables politiques en campagne électorale, accompagnés de candidats, se rendent parfois à la mosquée pour attirer des électeurs. Certains candidats avouent avoir changé de camp politique en fonction de leur référence au discours de la mosquée fréquentée. C’est reconnaître que l’islam, en tant que tel, est devenu une composante significative de l’espace public politique. C’est souligner les enjeux des candidatures de la “diversité” avec, dans les diverses circonscriptions, l’influence du positionnement socio-politique des imams des mosquées, et l’avancée des candidats se référant à l’islam en même temps qu’à la laïcité républicaine.

Sur le plan des changements religieux, Gilles Kepel note bien l’important passage d’un islam “en” France à un islam “de” France. Il évoque les différents courants de l’islam, qui font la pluralité réelle “des” islams et qui cristallisent des communautarismes, en allant de l’islam libéral à l’islam intégral, au salafisme et au frérisme des Frères musulmans. L’influence de certains leaders est repérée, comme l’influence de Tariq Ramadan. Tout cela induit une progressive “islamisation” (p. 122-123, etc.). L’auteur situe plusieurs seuils de la progression de la réalité de l’islam de France : en 1983, la “marche (funèbre) des beurs contre le racisme et pour l’égalité”, de Marseille à Paris, avec le père Christian Delorme et le pasteur protestant Jean Costil, puis les graves émeutes dans les banlieues en 2005, et, enfin, les candidatures de la “diversité” aux législatives en 2012. Ces dates jalonnent la progression de la prise de conscience et de l’engagement musulman en France. Ce sont “les trois âges de l’islam de France” (p. 263). Désormais, cet islam est passé à l’engagement politique pour être présent à l’assemblée nationale où sont votées les lois et où se définit l’orientation de l’avenir du peuple. Autant dire que ces seuils induisent des seuils sur le plan de la pratique de la laïcité et du dialogue islamo-chrétien.

Concernant le champ politique, l’auteur remarque un nouveau et profond état de crise, signifié par la montée du Front national. Une distance délicate se creuse entre les grands partis traditionnels et l’émergence des “petits” partis, ou de candidatures sans investiture officielle, en passant par les écologistes musulmans, les “Verts verts”. Gilles Kepel remarque également la fluidité des appartenances, par exemple ce candidat passé “de SOS-Racisme au Front national via la mosquée” (p. 88), tel autre passé “des Verts à la liste noire du FN” (p. 179)Toutefois, selon l’auteur, la motivation du vote des musulmans est essentiellement d’ordre social, en fonction des problèmes socio-économiques rencontrés : “La majorité des électeurs qui se considèrent musulmans de France se déterminent dans les urnes à partir d’appartenances sociales, et non communautaires, et ce sont celles-ci qui les ont amenés à voter plus significativement à gauche que l’ensemble de leurs concitoyens” (p. 280).

Des initiatives de rencontre et de dialogue interculturel et interreligieux sont mentionnées. Par exemple, l’initiative, en 1994, de l’association “Citoyens roubaisiens” organisant un débat sur l’islam avec le sociologue Saïd Bouamama, le père Jean-Luc Brunin, le prédicateur Hassan Iquioussen, et Gilles Kepel (p. 167) (1). Ou encore l’association “Marseille Espérance” fondée en 1990 par le maire de la cité phocéenne pour réunir les responsables officiels des diverses religions présentes sur la ville. Cette création d’association a servi de modèle à la réalisation, en 1998, de “Roubaix Espérance” pour “rassembler des représentants des diverses familles spirituelles”. Il s’agit là d’une “réponse consensuelle à l’émergence d’identités religieuses portées par les populations immigrées, dont l’islam est le principal vecteur” (p. 173).

L’ouvrage se termine par une mise en garde : “L’exclusion peut nourrir, comme cela s’est produit dans le passé, des alliances contre nature dont la Passion française porterait alors la croix” (p. 280). Dans un style à la fois très vivant et très riche d’expression, de cette enquête qui a “zigzagué l’Hexagone” (p. 19), résulte une analyse vraiment instructive sur les seuils d’évolution des mentalités socio-culturelles et politiques, non seulement à Marseille et à Roubaix, mais aussi sur les enjeux socio-politiques, économiques, culturels et religieux, qui se dessinent dans les autres localités (les “quartiers“, etc.). Une recomposition des réalités de la laïcité est en cours. Ce regard attentif éclaire notre approche sur la réalité des rencontres interreligieuses et des dialogues de foi, sur la mission de des laïcs dans l’Église et dans la société, sur les modalités de l’évangélisation, mais aussi sur l’intégration relationnelle et professionnelle des populations, sur l’urgent développement de la proposition du Service civique national aux jeunes de 16 à 25 ans (information, accompagnement dans des associations ou des organismes de solidarité). À l’heure où l’on s’interroge sur le devenir hésitant de la société française en contexte européen et méditerranéen, nous comprenons que ce livre de Gilles Kepel attire l’attention des responsables politiques, économiques, socio-culturels et religieux, et de tous ceux qui ont une tâche éducative ou pastorale.

Père Pierre Fournier
Service de Formation permanente
Diocèse de Gap et d’Embrun

Titre : Passion française. Les voix des cités
Auteur : Gilles KepelÉditeur : GallimardCollection : Témoins

Parution : mars 2014

Broché : 288 p.

Prix : 19 €

ISBN-13 : 978-2070144563

 

(1) Saïd Bouamama, intellectuel radical des “quartiers”. Mgr Jean-Luc Brunin, originaire d’une famille ouvrière de Roubaix, actuel évêque du Havre, auteur, aux éd. L’Atelier, de “Rencontrer l’islam”, 1993, “L’Église des banlieues”,1998, “L’islam“, coll. Tout simplement, 2003. Hassan Iquioussen, des Frères musulmans français, d’origine marocaine, un des membres fondateurs des “Jeunes musulmans de France “(JMF). Gilles Kepel se qualifie ici d’orientaliste “athée” en ce débat qui s’est avéré difficile (p.167).

(2) L’importance de l’initiative “Marseille Espérance” est présentée par Mgr Jean-Marc Aveline dans “L’enjeu christologique en théologie des religions”, Cerf, 2003, p. 18-19: “Marseille est un véritable laboratoire, la convivialité interreligieuse  constituant l’une des clés de la paix sociale à l’intérieur de la ville. La laïcité républicaine ne s’y est pas trompée qui, au moyen de Marseille-Espérance […] tente de favoriser les contacts […] et la construction d’une cohabitation religieuse et culturelle dans les divers quartiers de Marseille.”

 

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