L’abbaye de Rosans a fêté ses vingt-cinq ans d’existence

C’était la fête ce jeudi 30 juin à l’abbaye de Rosans qui célébrait ses 25 ans de fondation ! Quel chemin parcouru depuis l’installation en 1991 des six premières moniales venues de Jouques dans une vieille ferme au lieu-dit « Baudon ». Que de prière et de travail (ora et labora), d’épreuves et de joies, durant toutes ces années pour arriver à la florissante communauté actuelle !

Ci-dessous diverses vidéos de cette journée de fête qui a rassemblé habitants des environs, amis et bienfaiteurs de l’abbaye, prieures, prieurs, abbesses et abbés de diverses abbayes, évêques et prêtres…

Après la messe, l’apéritif et le buffet dans les jardins du monastère, différents moments musicaux ont eu lieu parmi lesquels une prestation du groupe folklorique haut-alpin “Lei mantenaires chansouris”, un vibrant “merci” par les moniales au son de l’accordéon et sur un thème musical du groupe “Les Prêtres”, et un concert par les moniales et leurs amis (sœurs de Jouques et de Limon, chorale de Rosans, etc.).

À l’occasion de cette journée festive, Mgr Jean-Michel di Falco Léandri a ouvert la troisième porte sainte du diocèse, après celle de la cathédrale de Gap et celle du sanctuaire Notre-Dame du Laus.

Ci-dessous également, le texte de l’homélie.



Homélie

Nous fêtons aujourd’hui les vingt-cinq ans d’une maison qui se veut tout entière vouée à la prière, à la prière qui est aussi un labeur, un travail. « Ora et labora ». Et cette devise peut s’entendre de différentes manières : prière et travail, prière au travail, et travail de la prière.

Et voici que les lectures que nous venons d’entendre nous parlent de la prière, de la prière de demande et de la prière d’intercession.

Alors devant un auditoire tel que le vôtre, composé en grande partie de moines et de moniales, de prieur(e)s, d’abbesses et d’abbés, que puis-je vous apporter sur ce vaste sujet de la prière en quelques minutes, à vous qui baignez dedans, comme Obélix dans sa potion magique !? À vous pour qui la prière est toute la vie !

Pourquoi prier alors que Dieu connaît le nombre de cheveux que nous avons sur la tête ? À quoi cela peut-il bien servir de prier ? Comment prier ? À quelles intentions prier ? Pourquoi certaines prières sont-elles exaucées et d’autres pas ? Vous devez avoir des réponses à ces questions. La prière de demande, la prière d’intercession, la prière de louange et d’action de grâce, l’efficacité de la prière, vous avez dû éprouver tout cela au noviciat, dans le cadre de vos études de théologie, par vos lectures, et aujourd’hui encore sans doute.

Alors que puis-je vous apporter que vous ne sachiez déjà ? Je me le suis demandé en préparant cette homélie.

Mais le Seigneur m’a placé là, aujourd’hui, devant vous. Pour partager avec vous sa Parole de Vie. Alors, laissons-nous d’abord surprendre et toucher par elle. Accueillons-la dans toute sa nouveauté, avec un cœur d’enfant, prompts à nous émerveiller sans cesse.

Dépouillons-nous de ce que nous croyons savoir, pour accueillir cette vérité toute simple exprimée par la vieille prieure dans Dialogues de Carmélites de Georges Bernanos. Je rappelle ce texte que vous connaissez sans doute. Je le cite :

« Chaque prière, fusse-t-elle celle d’un petit pâtre qui garde ses bêtes, c’est la prière du genre humain. Ce que le petit pâtre fait de temps en temps, et par un mouvement de son cœur, nous devons le faire jour et nuit. Non point que nous espérions prier mieux que lui, au contraire. Cette simplicité de l’âme, ce tendre abandon à la Majesté divine qui est chez lui une inspiration du moment, une grâce et comme l’illumination du génie, nous consacrons notre vie à l’acquérir, ou à le retrouver si nous l’avons connu, car c’est un don de l’enfance qui le plus souvent ne survit pas à l’enfance… Une fois sorti de l’enfance, il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au long de la nuit on retrouve une autre aurore. Suis-je redevenue enfant ? » Fin de citation.

Chers frères et sœurs. Comme ce texte le dit, la prière est un don avant d’être un labeur et un effort de notre part. Elle est un don qui nous constitue comme être humain. Les oiseaux volent, les poissons nagent, mais seuls les êtres humains prient. Encore que les animaux peuvent rendre gloire à Dieu à leur manière. Les humains prient comme ils parlent, comme ils écoutent, car la prière est parole et écoute. Avec ce paradoxe que souvent parole et écoute se vivent dans le silence. L’être humain est un être de relations, et d’intériorisation de ces relations. D’où l’écoute et la parole nécessaires pour nouer des relations entre nous. D’où le silence nécessaire pour intérioriser ces relations.

Les religieuses m’ont dit qu’un couple ici présent fête aujourd’hui ses 50 ans de mariage. Je pense que ce couple ne me contredira pas lorsque je dis que l’être humain est un être de relation, mais qu’après 50 ans de mariage la communication se vit au-delà des mots. Nous sommes des êtres de relation et c’est pour cela que souvent les autres nous révèlent à nous-mêmes.

Parmi toutes les relations que nous pouvons nouer, il y a celle avec Dieu. Et le dialogue que l’être humain entretient avec lui, nous l’appelons « prière ». La prière est la respiration de l’âme. Elle est ce qui nous rend humain, ce qui nous maintient dans notre relation de fils et de fille de Dieu. La prière serait pour nous aisée si nous n’avions pas perdu notre innocence première. Mais nous l’avons perdue, et nous mettons bien du temps et du labeur à nous comprendre nous-mêmes, à nous comprendre entre nous, et à comprendre Dieu. Nous mettons du temps à savoir l’écouter, et à mieux ajuster nos paroles au merveilleux mais parfois déroutant interlocuteur qu’il est.

Dans les lectures de ce jour, nous n’avons pas entendu un traité sur la prière. Nous n’avons pas vu Esther et Marie faire de la théorie sur la prière, ou donner des cours sur la prière. Nous les avons vues prier. Nous avons assisté en direct à leur prière. Et nous avons vu dans ces récits ce qui arrive à celles et ceux qui prient de tout leur cœur.

Comme pour Esther avant que sa prière ne fût exaucée, comme pour les disciples de Jésus avant que Jésus ne se manifeste à eux à Cana, Dieu peut paraître loin, absent, sourd, une simple idée, une abstraction.
Et puis soudain il est là ! Sa présence devient tangible, non parce qu’on le verrait tel qu’il est – nous ne sommes pas encore au Ciel et toute la création n’est pas encore transfigurée –, mais par les effets de sa puissante et de sa bonté dans notre vallée de larmes.

Quand Dieu exauce notre prière, il manifeste sa gloire ! Dieu n’est plus alors une abstraction philosophique. Il est vivant, présent, puissant, agissant !

Cette prise de conscience de l’omniprésence de Dieu, d’une présence agissante, bienfaisante et toute-puissante, Dom Chautard [1858-1935] l’a faite un jour vers l’âge de dix ans au cours d’une randonnée en montagne au-dessus de Briançon, ville où il était né et où il avait grandi avant d’entrer à Aiguebelle. Et cette grâce qui lui a été faite dans l’enfance, jamais le vieil abbé de Sept-Fons ne l’a oubliée, ainsi qu’un de ses moines l’a un jour raconté. Je cite :

« Trois ans seulement avant sa mort, Dom Chautard fit confidence à quelques intimes de ce qui s’était passé ce jour-là. Tout d’abord, il avait été ravi d’admiration devant le spectacle grandiose qui se déroulait sous ses yeux : les sommets couverts de neige qui étincelaient au soleil, la vallée à perte de vue, la ville [de Briançon] qu’il enveloppait d’un seul regard… Cette beauté, cette immensité, ce bouillonnement de vie le faisait chanter, chanter sans paroles précises. Puis tout le sensible s’était estompé pour faire place à l’impression d’une présence invisible, mais réelle, qui faisait bondir son cœur de joie ; présence, non de quelque chose, mais de quelqu’un. Dieu se rendait présent par son immensité, sa toute-puissance, sa beauté accueillante et sa tendresse sans mesure. Gustave sous l’emprise divine avait perdu la notion du temps. Tandis que notre Père Abbé évoquait ces souvenirs d’enfance, nous le sentions très ému, tant était grande l’impression qu’il avait gardé de ces instants décisifs. Alors, résumant ce qu’il avait ressenti ce jour-là, il nous disait : “J’ai comme vu Dieu ! Pour la première fois, j’ai compris que Dieu n’est pas une chose, ou une idée, mais quelqu’un, une présence vivante et aimante.” » [Bernard Martelet, Dom Chautard, abbé de Sept-Fons, Médiaspaul, 1982, pp. 17-18.]

Ce que Dom Chautard a vécu, alors qu’il était le petit Gustave de dix ans courant les montagnes, combien d’autres l’ont vécu à des âges divers !

Alors oui, nous pouvons parler de Dieu, nous pouvons étudier Dieu. Nous pouvons faire de la théologie, parler de la prière. Mais est-ce à cela que nous sommes appelés ? J’ai déjà cité Bernanos, je le citerai volontiers à nouveau. Il fut le compagnon de mes 20 ans. Lorsque je l’ai découvert, j’ai lu tous ses écrits avec passion. Aujourd’hui on peut se demander ce que sont devenus les écrivains chrétiens de cette envergure ? À propos de la foi et de la prière, il m’arrive de penser au chanoine Cénabre, dans le roman L’Imposture. Considéré comme un grand spécialiste de la vie mystique, le chanoine Cénabre prend conscience de ce qui va devenir une évidence, une fois le moment de stupeur glaciale passé : il a perdu la foi, peut-être même ne l’a-t-il jamais eue et n’a-t-il fait que la singer. Nous pouvons avoir toutes les postures du bon chrétien et n’être en réalité « qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante » [1 Cor 13, 1].

Comme évêques, comme prêtres, comme moines, comme moniales, comme chrétiens tout simplement, nous pouvons discourir sur Dieu et la vie mystique, mais il nous est demandé surtout et avant tout de goûter Dieu, de vivre de lui. Il s’agit de passer des connaissances sur Dieu à la connaissance de Dieu.

C’est une chose de parler de Dieu. C’en est une autre de vivre de lui ! Pour prendre une image. Depuis mon arrivée dans le diocèse en 2003, j’ai été de nombreuses fois l’hôte de cette abbaye. Or qui n’a pas apprécié ici la cuisine des sœurs ? Eh bien un abîme sépare la description des plats de leur dégustation.

Il y en a qui parlent de Dieu, à plus ou moins bon escient, et il y en a qui goûtent Dieu en toute chose, dans le bonheur comme dans les épreuves.
Il y en a qui sont absents à Dieu, et d’autres qui sont présents à lui.
Il y en a qui ne sont que des citernes vides, et d’autres qui sont des sources jaillissantes auprès de qui les assoiffés viennent s’abreuver.
Il y en a dont la prière ne sera jamais exaucée. Et il y en a pour qui elle est exaucée au-delà de leurs espérances. Ils sont entrés dans les vues de Dieu, et ce n’est plus eux qui prient Dieu, mais Dieu qui prient en eux. Toute leur vie est devenue prière.

En réalité, prier ce n’est pas demander à Dieu de se plier à notre volonté, mais c’est le prier de nous aider à nous plier à sa volonté. C’est le tête-à-tête avec Dieu qui nous permet de passer de la contemplation à l’action. La contemplation et l’action sont les deux points d’appui d’une foi équilibrée. Ce n’est pas par hasard que lors des journées mondiales de la jeunesse à Paris le saint Pape Jean-Paul II avait donné en exemple aux jeunes, deux jeunes gens : une contemplative, sainte Thérèse de l’enfant Jésus, et un homme d’action, Frédéric Ozanam.

Ce matin nous avons franchi la porte sainte, mais avec quelle prière ?

– Notre prière n’est-elle qu’un cri, ou un balbutiement ?
– Notre prière nous apparaît-elle vaine, inutile, sans but, vide de sens ? Peut-être Dieu nous semble-t-il sourd et absent à nos appels ?
– Sommes-nous installés dans notre routine, dans une prière formelle ?
– Notre prière est-elle comme celles d’un naufragé qui, de son île déserte, jette une bouteille à la mer, pour se rassurer, au cas où, mais sans le moindre espoir d’avoir une réponse ?
– Écoutons-nous suffisamment les motions intérieures qui viennent de l’Esprit Saint et qui peuvent nous inviter à désobéir aux hommes qui ne veulent pas toujours notre bien – y compris parfois même nos supérieurs –, pour obéir à Dieu qui, lui, veut vraiment notre bien.
– Notre prière est-elle un marchandage ?
– Cherchons-nous une assurance-vie éternelle en gagnant les indulgences à tout prix plutôt qu’en les accueillant avec gratitude ?
– Demandons-nous à Dieu de régler nos problèmes sans que nous n’ayons rien à faire ?
– Notre prière se traduit-elle en acte et nous tourne-t-elle vers les autres ?

Peut-être sommes-nous passés par la porte sainte avec des blessures et des souffrances que nous n’avons pas su transformer en prière. Ces blessures et ces souffrances, nous avons pu en être la cause, ou la victime, ou les deux à la fois. Ces blessures et ces souffrances, demandons au Seigneur de nous aider à en voir les fruits.

Rappelons-nous alors la foi d’Esther. Rappelons-nous Dom Chautard. Rappelons-nous le mouvement du cœur du petit pâtre. Rappelons-nous l’esprit d’enfance. Ayons foi en la présence et en l’action bienfaisante de Dieu.

Rappelons-nous les derniers instants de l’abbé Cénabre. Sa vie n’a pas été réduite à l’imposture. C’est avec foi qu’il balbutie les premiers mots du Pater avant de s’écrouler face contre terre. Rien n’est jamais perdu.

Vingt-cinq ans viennent de s’écouler, mes sœurs. Pour les années à venir, que le Seigneur continue à changer notre eau en vin, et que ce vin de la Miséricorde infinie de Dieu continue de couler en vos cœurs, et dans celui de celles et ceux qui sont vos hôtes et que vous accueillez comme le Christ.

Même s’il vous arrive d’éprouver la pauvreté de votre prière, je puis vous assurer qu’elle est riche pour ceux qui en bénéficient, et en particulier notre diocèse.

Merci à vous. Merci à Dieu.

+ Jean-Michel di Falco Léandri
Évêque de Gap et d’Embrun
Assistant religieux

Cet article a 3 commentaires

  1. Coutton Sylvie

    Merci de ces vidéos, je regrette tellement de n’avoir pas été présente (mais invitation nécessaire ?) Merci à Mrg Di Falco Leandri de cette Homélie avec tant de regrets de son futur départ !

  2. Bernard

    Félicitations en particulier pour le montage de la troisième vidéo de la fête à l’abbaye de Rosans. Un excellent résumé d’une longue journée qui respirait la sérénité.

  3. croassant arlette

    Une belle journée spirituelle à l’Abbaye de Rosans. L’homélie de Monseigneur, nous inviter à toujours prier, pour nous rapprocher de Dieu.
    Présent, Mgr Léonard, Père Mickaêl, Père Jean-Michel Bardet avec son trombone, les sœurs, les danses locales au son de l’accordéon dans un décor grandiose.
    Merci pour les vidéos et belles photos, les chants, inoubliables!. J’aimerais être des vôtres!.

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