Le père Jean-Pierre Oddon, prêtre du diocèse de Gap et d’Embrun, publie dans Nos Vallées une réflexion sur la place des crèches à une époque où “le sacré, toujours en mouvement, investit d’autres sphères que celles des institutions religieuses ou publiques”.

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Sacrées crèches !

Noël approche et les crèches s’installent dans les maisons et les églises. Dans le Champsaur et le Valgaudemar, un Chemin des Crèches relie 24 lieux, où ceux qui les présentent partagent aux visiteurs un trésor de leur village et de leur cœur.

Dans nos vallées, les mairies n’abritent pas de crèche et ne sont pas concernées par la décision du Conseil d’État du 9 novembre 2016 qui ne la tolère dans un bâtiment public que « si des circonstances particulières permettent de lui reconnaître un caractère culturel, artistique ou festif» Dans le reste de l’espace public, la crèche fait partie du décor festif admis pourvu qu’elle ne constitue pas « un acte de prosélytisme ou de revendication d’une opinion religieuse. »

En fait, le débat sur la laïcité, principe majeur de la République, dépasse la seule référence au religieux, mais déborde sur le culturel et l’artistique. Quoi de plus normal en France où l’histoire et le paysage sont modelés par des siècles de présence chrétienne ! Y aura t-il d’autres délibérations pour dire si Jean-Sébastien Bach peut encore être joué dans un auditorium ou si les tableaux présentant des scènes bibliques peuvent rester dans les musées ?

Ces œuvres portent des richesses culturelles, mais elles expriment d’abord un fond spirituel. Je me rappelle un organiste, lors d’un concert, me demandant de bien préciser à l’auditoire que la pièce qu’il allait jouer ne s’appelait pas seulement « Magnificat », mais exprimait totalement, en musique, la prière de louange de la Vierge Marie dans l’Évangile (Luc 1, 46-55).

Il y a quelques années, le philosophe Régis Debray relevait les manques dramatiques dans l’approche du fait religieux à l’école et à l’université, pas dans son caractère confessionnel, mais dans ses données culturelles, historiques, humaines ou sociales. Aujourd’hui, les attentats commis en France et dans le monde obligent à repenser la démarche dans les enseignements, comme l’a relevé le Président de la République : la laïcité, c’est « la liberté de conscience et les règles qui font que les religions n’ont pas la place dans l’école. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait un enseignement laïque des religions. » (Vœux au monde éducatif, 21 janvier 2015). Déjà, si tous les enseignants s’abstenaient de remarques critiques sur les croyants devant les enfants, ce serait un progrès.

C’est aussi aux religions de travailler toujours plus à un débat entre foi et raison. Ainsi, la tradition catholique, les papes – Jean-Paul II, Benoît XVI et François –, invitent à ce travail de l’intelligence ouverte au monde et à la foi, reconnaissant des dimensions distinctes appelées à dialoguer.

En 2012, Régis Debray a publié un livre Jeunesse du sacré (Éditions Gallimard) où il analyse les différentes expressions du sacré à travers les civilisations et les mouvements de l’histoire… Comme bien d’autres, il constate que le sens du sacré est attaché à l’humanité et ne concerne pas que le religieux ou le divin : il dit une valeur des êtres et de leur action, qui dépasse le quotidien en s’exprimant dans des rites. Il y a du sacré dans les cérémonies du 14 Juillet, dans les rassemblements post-attentats ou dans la fête du 15 Août… Sans sacré, il y a déshumanisation.

Ce sacré a une valeur positive, qui relie des personnes autour de valeurs communes. Il connaît souvent des dérives porteuses de mort par rejet de la différence. Ainsi : « Aucun régime n’a fabriqué plus d’icônes, de statues, de mausolées, d’interdits, d’excommunications et de procès de sorcelleries que celui qui fit de l’athéisme une religion d’État, et du Bon Dieu un diable. »

Aujourd’hui, pour Régis Debray, le sacré, toujours en mouvement, investit d’autres sphères que celles des institutions religieuses ou publiques : « Un souci de repli, de repos, et de retour à soi. En parfait accord avec l’actuel renversement qui dégrade l’institué (école, armée, famille, académies, etc.) pour célébrer l’individu comme instituant. »

Dans cette « nouvelle crèche » chacun se place au centre, entouré de son cercle d’amis choisis. On est dans une démarche individualiste à laquelle Internet apporte un flot de données plus ou moins ésotériques, que nul ne peut réguler et qui laissent la laïcité républicaine au rang des vieilles lunes.

Pour les chrétiens, la véritable crèche n’est même pas dans une église : elle est placée en chaque personne humaine en laquelle, en Jésus, le Dieu Très-Haut fait sa demeure et offre son amour…

Jean-Pierre Oddon, prêtre