Témoignage du père Eric Blanchard : “Voyage de larmes et de rires”
  • Post published:4 novembre 2013

Éric Blanchard, prêtre depuis janvier 2011, est depuis deux mois curé de paroisses pour la première fois. Dans cet éditorial adressé à ses nouveaux paroissiens il témoigne de son enthousiasme d’être à leur service.

Les photos sont extraites de la messe d’installation ayant eu lieu à Veynes le dimanche 22 septembre 2013, présidée par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri.

 

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De Dieu jusqu’à nous : voyage de larmes et de rires

Souvent, en pensant à vous, je me dis : « quelle patience ! » Vraiment, vous faites mon admiration. C’est vrai, vous voyez curés et prêtres défiler au gré des nominations et vous accueillez ces changements avec cette pointe de patience particulière qui confine à la sagesse. Vous faites avec. Avec des personnalités, des tempéraments, des caractères, des options pastorales, des sensibilités liturgiques, des affinités et des sympathies, ou pas d’ailleurs. Mais vous faites avec celui qu’on vous donne. Et vous êtes là, toujours là. Non pas las et résignés, j’ose le croire, mais confiants, prudemment confiants. Car je sais une chose, celle-là même qui nous rassemble : quelle que soit la figure sacerdotale de celui qui vous est envoyé, c’est le Christ, en lui, que l’Église vous envoie. Cela aussi vous le savez à force de le vivre. Bien au-delà des apparences et de nos trompeuses représentations, le Christ est et se manifeste, tangible pour ceux qui veulent le servir, accessible. Il nous pousse à sortir de nos confortables habitudes, lui qui ne souffre aucune fixité, lui qui aime la vie, lui qui la risque jusqu’à se donner au travers de médiations sacramentelles et humaines, lui qui ne saurait vivre autrement qu’en offrant sa propre vie divine dans une surabondance infinie. Lui qui a donné sa vie pour que nous vivions en réconciliés. Saurons-nous seulement enfin arborer ce sourire simple qui sied si bien aux visages de ceux qui se savent sauvés ? Sauvés en dépit de tout, par amour et pure gratuité. Saint sourire et rire sain. Voilà la vitalité chrétienne. Voilà le bonheur authentique d’être chrétien. Voilà ce dont ceux qui souffrent et qui grimacent, ceux qui se moquent de Dieu et des hommes, ceux qui ne pensent qu’à eux-mêmes et leur si précieuse réussite, ont besoin de voir, de croiser et d’interroger : la Bonne Nouvelle d’un presque rien ; le fou miracle d’être vivant. Le seul rictus énigmatique de Mona Lisa suffit à plonger le monde dans l’interrogation, interrogation stérile se déclinant en conjectures ultras élaborées. Au diable la Joconde, et sa cohorte de bavards spéculatifs. À se croire des géants, ils ne projettent que leur ombre de nains. Portons-les sur nos épaules ! À Dieu la faconde, l’éloquence efficiente et l’audace. Redevenons des porteurs de La Parole et notre jovialité subversive, incisive et vivifiante reprendra ses droits en régime chrétien, humblement mais sûrement. Nos bourgeois bohèmes comme nos pieux donneurs de leçons, bref regardez-les ces chantres d’un monde manichéen, divisé, où les certitudes mondaines entament des duels stériles contres les errements de la foi circonscrite et vulgaire brandie tel un étendard. Leur terrain de bataille est un bûcher de vanités, nous sommes loin de la terre promise et pourtant… les uns comme les autres se réduisent à des postures moralisantes et idéologiques, et n’ont besoin que d’une rencontre pour grandir. À force de tolérance les uns en deviennent tyranniques, à force de vouloir sauver le monde, les autres le condamnent. STOP ! les uns et les autres en fait, si nous tendons l’oreille, ne cessent de crier un vrai désir, ils ne cessent de murmurer au creux de leur être un désir vital, fondamental, celui de ne pas jouer à être adulte, celui de ne pas porter des masques, mais être soi, enfin soi, assez mûrs pour goûter ne serait-ce qu’un instant à l’immense sagesse de se savoir pétri d’enfance, ainsi établis par le Fils, ainsi devenus ses frères, pour pouvoir embrasser l’amour du Père avec l’Esprit léger et grave de l’enfant prodigue. Rassurons-nous, notre Père est patient, lent à la colère et plein d’amour.

Après la messe d’installation, dans la salle des Arcades à Veynes

Aussi, je veux m’adresser à vous en vous remerciant. J’ai été très touché de constater combien nos communautés chrétiennes, dont chacun de vous est une cheville ouvrière unique, se sont mobilisées pour que la célébration de la messe d’installation de votre nouveau curé ainsi que la réception fraternelle qui se tenait salle des Arcades soient une réussite. Cette journée me restera longtemps et en mémoire et dans le cœur. Tous nous avons apprécié la qualité de votre implication et la chaleur de votre accueil, notre évêque en tête et l’ensemble de l’équipe presbytérale de notre secteur avec lui. Et, si j’en crois les nombreux échos qui me sont parvenus de ces festivités, la simplicité, la joie et la profondeur des échanges que l’Eglise nous a données de partager, marqueront notre marche. En effet, pas à pas, nous apprenons à nous connaître, en arpentant les mêmes chemins et en portant nos regards sur les mêmes horizons, ceux que nous offre notre belle région montagneuse du Buëch-Dévoluy.

Petit à petit nous réglons ensemble la cadence de notre pèlerinage vers une terre promise, étrange et mystérieuse, tant désirée qu’elle s’approche de nous, tant rêvée qu’elle se dessine sous nos yeux. Cette promesse terreuse porte un nom, bien plus qu’un pays, elle s’ouvre et accueille continuellement ceux qui veulent l’habiter. En son sol lumineux et fécond a sommeillé le vieil Adam. Aujourd’hui un enfant le regarde, nous regarde, qui a marché des siècles pour le réveiller. Ce visage adamique nous ressemble ; c’est nous. Ce petit bambin, cet enfant qui ressemble à tant d’autres tout droit venus de Galilée, nous appelle en silence, il crie. Il nous cherche. Ses yeux embués, comme engourdis, lui donne un regard imprécis, tâtonnant. Il porte un nom, d’habitude imprononçable. « Le Père n’a dit qu’une parole, c’est son Fils, et dans un silence éternel, il la prononce toujours » (Saint Jean de la Croix). Prononcée, son visage s’éclaire et son regard se dessille. Il est l’Enfant, celui de Bethléem, qui comme un petit frère que votre présence apaise, vous sourit. Qu’elle est bonne cette terre qui le voit sourire. Comme il est bon de vous voir sourire. Bientôt, et il me tarde, je vous connaîtrai davantage. Encore un peu de temps, le temps que dure notre marche, et je pourrai vous appeler chacun par vos prénoms. D’ici là vous ne demeurez pas pour autant des anonymes. Dieu, dans éclatant sourire, nous baptise ainsi dans la joie d’être disciples avant que d’être curé ou archétype rigide d’un croyant abouti et arrogant.

Son rire véritable d’ailleurs se fonde dans un souffle, dans ce souffle primordial se déploie la vie, dans ce vivant se donne la gloire, dans cette gloire s’érige la beauté, au-dessus de toute beauté triomphe le visage de Dieu. Son prénom, il nous faut toujours apprendre à le redire, à le susciter avec passion. Ses traits sont ceux d’une ineffable promesse ô combien renommée : Jésus. Le prononcer c’est un peu aussi le ressusciter en nous. Lui qui est à jamais le suscité en Dieu. Je forme un vœu au moment où j’éprouve la charge du merveilleux ministère qui m’est confié. Puissent nos communautés donner au plus grand nombre, le plus largement possible, à la manière d’un soleil généreux en lumières, le désir de tutoyer l’impossible. Ainsi, comme un coin d’ombre enfin éclairé, même les plus oubliés se réchaufferont au rayon lumineux du mot de Dieu. Ce mot nous est « chair » et familier. Son « Verbe » : aimer. Il conjugue en nous une invincible espérance à une docile pointe de magnanimité.

La procession des offrandes

Ne sombrons pas dans la militance car c’est là que nous sommes attendus pour être fourvoyés en des caricatures de nous-mêmes qui nous réduisent à des jouets politisés et maladroitement belliqueux. D’autres s’enorgueillissent de ces combats d’avance perdus et ils se plaisent à les mener. Nous, nous nous savons conduits patiemment au pied de La Victoire, celle du Crucifié. Lui qui est tout en tous, lui seul a mené le combat de la charité. Ainsi seulement, lorsque nous devenons ses compagnons de route, quand nous partageons notre table avec lui, quand nous le reconnaissons à la fraction du pain, le pain du monde, fruit de la terre et du travail des hommes, Il disparaît, nous renvoie à notre liberté et nous apprend ainsi à évangéliser vraiment, pauvrement, sans arrogance et passionnément. 
Je vous exhorte à être obstinément humain, simplement pour rendre grâce à l’incarnation sublime de Dieu et demeurer libre d’aimer. C’est ainsi qu’il nous rejoint souvent, sans bruit, comme un père aime à border son enfant de sa tendresse azuréenne. Là, l’enfant s’endort, lourd de sommeil, avec au creux de l’oreille le chant du jour promis. Toutes les nuits sont ainsi vaincues lorsqu’elles portent en elles le germe du jour nouveau. Ce jour, pour nous, c’est aujourd’hui. Non moins qu’hier et pas plus que demain. Mais un aujourd’hui, éternellement quotidien. Le poète français René Char écrivait : « Tout ce qui vient au monde sans le troubler ne mérite ni égards ni patience. »

Le Christ est le trouble par excellence. Tel un spasme divin unique qui se constitue de chair, il donne à ceux qui s’aiment le sentiment de vivre intensément. En donnant sa vie, il a fait preuve de bien plus que d’égards et de patience envers l’humanité. Il l’a aimé jusqu’au bout, jusqu’à l’ultime, jusqu’au commencement. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à nous. En passant par les larmes et la souffrance, la dramatique divine nous fait accéder à un au-delà du rire blessé : la perfection de sa joie. La littérature avec William Shakespeare, dans le sillon de son œuvre Le Roi Lear nous laisse pressentir une nouvelle densité anthropologique « Lorsqu’un père donne à son fils les deux sont en joie. Lorsqu’un fils donne à son père les deux sont en larmes. » La grâce, brutale. Le passé donné présent.

La concélébration eucharistique

Enfin, permettez-moi de conclure en me faisant l’écho de cet écrivain à la plume célinienne, et simple prêtre, que fut Jean Sulivan. « Fuir, inutile. Tout finit toujours mal. Quelques pelletées de terre… La Joie au-delà de l’inespoir ! Qu’est l’instant, cet instant-ci que je vous regarde à travers les mots que je vous écris ? Une étincelle entre deux ténèbres, la nuit d’avant, la nuit d’après. Nous ne vivons rien d’autre que l’instant et nous sommes absents, obsédés des blessures du passé, des craintes pour l’avenir. Comment vivre, ici et maintenant, l’instant-étincelle, brasillement que font la mort et la vie en se rencontrant ? Parfois quelqu’un devient libre : miraculeuses sont les rencontres, fleurs et fruits de l’existence.
Je vous vois inquiets, malheureux, habitués des légalismes et des idéologies. Je n’écris que pour vous troubler. Et pourtant je vous parle de la paix des grands fonds, de l’action de grâces, l’alléluia torrentiel qui traverse tout homme dès qu’il s’absente de sa peur. C’est ainsi : la blessure n’est jamais loin de la joie. Il faut attendre que le réel s’abîme dans l’invisible, devienne chair et sang, regard jusqu’à ce qu’il surgisse en parole d’adhésion. Ô Dieu, chaque jour j’aimerais sortir de ma prison pour semer le grain. » (Joie Errante, in Pages, éd. nrf Gallimard, 1996)

Ce trouble nous initie, comme un voyage au bout de soi-même parcouru de rires et de larmes, dans le souffle léger qui fait frémir l’herbe du monde. La jubilation divine est donc murmurée, atonale, océanique. Il faut mettre les voiles ! Entendre se gonfler le bruissement vital, aux parfums salés, du plus petit abîme, inépuisé. Vivre aux dimensions de la voilure de ce bateau lancé, racé.

« Mais il y la mer. Et qui l’épuisera ? La mer qui nourrit et toujours renouvelle la sève précieuse d’une pourpre infinie. » (Eschyle, Agamemnon, v.959-960) 

Je suis monté à bord, chargé de vos promesses de rivages. Maintenant nous sommes embarqués. Cap au large, enfants des ruisseaux, l’océan est notre invité !

Père Éric Blanchard
curé doyen du Buëch-Dévoluy

 

Pour en savoir plus sur le père Éric Blanchard
ses diverses missions, ses passions, écoutez :

 Le père Eric Blanchard interviewé par D!CI Radio (54 minutes)

 

Cet article a 3 commentaires

  1. annie Giaume-Grdovic

    Merci P. Eric pour cet “édito” si riche, si fraternel et émouvant …..j’ai eu la chance de trouver “l’Echo de nos paroisses” dans ma boîte, au moment de fermer “L’ Angelus” ….A nous revoir au printemps !

  2. Xavier

    J’aime beaucoup ce texte (même s’ils est un peu long). J’aime beaucoup dans l’interview radiophonique “le risque d’évangéliser l’asphalte”, ou encore “ce n’est pas une casquette mais une tarte”, ou “je touche du bois, celui de la croix”, etc.. Bref j’aime cet humour et bien d’autres choses encore : les choix musicaux, la fluidité du discours, les longs développements sertissant des formules chocs… Merci pour ce moment roboratif !

  3. Mas

    Merci Seigneur, de nous donner de jeunes prêtres aussi profonds que délicats et au coeur débordant de ton Amour !
    Bon vent sur “votre océan” Père Éric, je prie pour vous.

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