Un commentaire de l’exhortation du pape François

Dans son homélie du dimanche 10 avril 2016, le père Ludovic Frère, vicaire général et recteur du sanctuaire Notre-Dame du Laus, commente l’exhortation post-synodale du pape François « La joie de l’amour ! »

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Homélie

« Sois le berger de mes brebis » : quelle sublime et redoutable mission confiée par le Seigneur ressuscité à Simon-Pierre et à ses successeurs les papes ! Une mission encore illustrée de manière splendide cette semaine, avec la publication de l’exhortation post-synodale sur la famille du pape François

Dès les premiers mots de cette exhortation, le saint Père nous donne une clé fondamentale pour penser les questions sur la famille, mais aussi l’ensemble des réalités qui touchent la vie et la foi. Il ose dire, tout simplement, que devant la complexité des situations personnelles et familiales, on voit – je le cite – « la nécessité de continuer à approfondir librement certaines questions doctrinales, morales, spirituelles et pastorales » (n°2). Le pape François a rédigé son exhortation à la suite de grandes consultations et de deux synodes à Rome, mais il souhaite que la réflexion se poursuive : ce texte n’est donc pas un point final sur ce qu’il faut penser, mais un appel à penser encore !

Le Saint Père nous rappelle ici la dignité de la vie chrétienne : il ne nous demande pas d’écouter en silence, un point c’est tout. Le pape, qui a reçu du Christ la mission de berger des brebis, ne cherche pas à lobotomiser ses brebis pour qu’elles cessent de réfléchir : au contraire, il les aide à avancer, il stimule leur liberté ! Sans doute est-ce plus facile pour un berger d’attacher ses brebis à des poteaux pour qu’elles ne puissent pas bouger et qu’elles restent ainsi sous son contrôle. Mais le berger qui aime ses brebis ne veut pas les cadenasser, il les guide pour qu’elles marchent ensemble vers les pâturages où il veut qu’elles trouvent de quoi se rassasier.

Le pape François rappelle alors la mission de toute l’Église : éveiller les consciences, non pas s’y substituer. Faire confiance à la personne humaine, avec ses capacités à réfléchir et à chercher comment avancer dans des situations concrètes souvent fort complexes. La mission du Pape et de toute l’Église ne consiste donc pas à faire tomber d’en-haut une loi impersonnelle, mais à guider en marchant avec.

Au n° 37 de l’exhortation, on trouve ainsi cette courte phrase, si importante : « Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles ». Je ne peux m’empêcher de penser ici à l’expérience de Benoîte Rencurel. Pendant 54 années, la Vierge Marie ne lui est pas apparue pour penser à sa place, ni pour lui donner des recettes toutes faites à appliquer dans des situations concrètes ; elle a éveillé sa conscience, elle l’a éclairée par la lumière d’En-Haut.

C’est ce que nous sommes tous appelés à vivre, dans une foi qui se laisser éclairer par En-haut ; d’où l’importance de soigner notre vie spirituelle et de méditer la Parole du Seigneur, pour penser nos situations de vie de manière vraiment ajustée à l’Évangile, dans la communion de toute l’Église. C’est ce que font les disciples dans l’épisode de ce dimanche : ensemble, ils pêchent une quantité phénoménale de poissons, parce qu’ils ont écouté le Ressuscité et qu’ils lui obéissent sans objections.

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Sur le socle de cet éclairage des consciences, le pape François nous présente, dans son encyclique sur la famille, 4 grands aspects de sa mission de berger des brebis. Il ne les exprime pas ainsi, c’est moi qui crois les repérer ; et vous pourrez, à la lecture de l’encyclique, corriger ou affiner ces commentaires que je vous propose.

D’abord, le berger cherche pour ses brebis des pâturages nourrissants et reposants. Nous connaissons ce psaume, souvent chanté lors de funérailles : « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ; sur des près d’herbe fraîche, il me fait reposer » (Ps 22).

Ainsi, le successeur de Pierre a pour mission de nous guider vers la finalité de notre existence, comme il le fait dans son exhortation en rappelant aux couples la grâce sacramentelle qu’ils reçoivent chaque jour du fait de leur mariage : « Le sacrement est un don pour la sanctification et le salut des époux » (n°72). Vous qui êtes en couples mariés, c’est bien d’abord pour vous aider mutuellement à devenir des saints ; c’est d’abord pour que, l’un par l’autre, et les deux ensemble à l’égard des autres, vous contribuiez à votre salut éternel.

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À partir de cette finalité première que porte la mission du successeur de Pierre pour la sanctification et le salut éternel, nous voyons une autre mission apparaître nettement dans l’exhortation sur « la joie de l’amour » : la mission de donner envie de l’Évangile.

Suivre le Christ est exigeant, mais ce n’est ni triste, ni ringard, ni une activité parmi d’autres. C’est le cœur de la vie ; c’est vivre en abondance ! Alors, par exemple, le pape François nous appelle à nous retrousser les manches pour parler aux jeunes, souvent si peu nombreux dans nos assemblées ; leur parler de la beauté du mariage ! Le Saint Père nous dit, au numéro 40 : « Nous devons trouver les mots, les motivations et les témoins qui nous aident à toucher les fibres les plus profondes des jeunes, là où ils sont le plus capables de générosité, d’engagement, d’amour et même d’héroïsme, pour les inviter à accepter avec enthousiasme et courage le défi du mariage » (n°40). Si nous ne vivons pas nos vocations avec ce beau désir d’héroïsme et de générosité, comment voulez-vous que nous donnions envie à des jeunes de s’y lancer, dans un monde si incertain ?

Que le mariage soit un défi, le pape François ne le cache d’ailleurs absolument pas, mais il en fait l’occasion d’un enthousiasme renouvelé : il nous appelle à – je cite – « accepter le mariage comme un défi, qui exige de lutter, de renaître, de se réinventer et de recommencer de nouveau jusqu’à la mort » (n°124). Le Saint Père encourage encore à « accepter que le mariage soit un mélange nécessaire de satisfactions et d’efforts, de tensions et de repos, de souffrances et de libérations, (…) d’ennuis et de plaisirs, toujours sur le chemin de l’amitié qui pousse les époux à prendre soin l’un de l’autre » (n°126).

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Le troisième grand accent que je crois repérer dans cette encyclique, c’est l’invitation à repenser nos façons de réfléchir et de témoigner des valeurs évangéliques : non pas en termes négatifs et en nous plaignant de ne pas être compris par le monde d’aujourd’hui ; mais en termes positifs, qui donnent envie de faire quelque chose de beau et de grand !

Le saint Père nous prévient : « Ne tombons pas dans le piège de nous épuiser en lamentations auto-défensives, au lieu de réveiller une créativité missionnaire » (n°57). Ou encore, il nous appelle à raviver en nous l’action de grâce pour les beautés de la vie familiale. Il nous dit par exemple que « la famille doit toujours être un lieu où celui qui obtient quelque chose de bon dans la vie sait qu’on le fêtera avec lui » (n°110).

Et même quand le Pape aborde la question de l’érotisme dans la vie de couple, voici comment il la présente : « Nous ne pouvons considérer en aucune façon la dimension érotique de l’amour comme un mal permis ou comme un poids à tolérer pour le bien de la famille, mais comme un don de Dieu qui embellit la rencontre des époux » (n°152). L’ombre bienfaisante de saint Jean-Paul II plane clairement sur cette encyclique ! Le pape François le cite d’ailleurs abondamment.

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Celui qui a reçu la mission de guider les brebis les aime en leur donnant envie de vivre. Mais s’il les aime vraiment, il veille à ce que ses bien-aimées ne tombent pas dans des ravins ou ne se cognent pas la tête au fond d’impasses. C’est le quatrième grand accent que je repère dans cette exhortation.

Le pape François y est très clair sur les impasses de certaines pensées et de certains comportements. Il nous aide à en identifier les racines, par exemple quand il écrit : « Ne tombons pas dans le péché de prétendre nous substituer au Créateur. Nous sommes des créatures, nous ne sommes pas tout-puissants. La création nous précède et doit être reçue comme un don » (n°56).

Le Saint Père rappelle alors la doctrine permanente de l’Église sur l’avortement, sur la sexualité débridée ou sur le mariage homosexuel : des impasses, qui ne respectent pas le bon projet du Créateur. Au numéro 83, le pape François redit au sujet de l’avortement que « le droit à la vie de l’enfant innocent qui grandit dans le sein maternel est si inaliénable qu’on ne peut d’aucune manière envisager comme un droit sur son propre corps la possibilité de prendre des décisions concernant cette vie qui est une fin en elle-même » (n°83).

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Mais le berger n’oublie pas les brebis qui se sont trompées de chemin, qui n’ont pas réussi à avancer ou qui ont chuté. Le berger ne disqualifie alors pas ces brebis ; il ne les laisse pas sur le bord du chemin, il ne leur envoie pas à la face un : « c’est bien fait pour vous » humiliant et désespérant.

Non, il est là pour les soigner avec une attention encore plus délicate. Il est là pour les relever et les prendre sur ses épaules. Toutes les situations difficiles de vie familiale, l’Église les regarde ainsi et les porte avec une profonde tendresse.

Au final, on peut dire que cette exhortation sur la famille rappelle à toute l’Église sa mission, notre mission à nous tous : être une Église mère pour ce monde inquiet, malade et assoiffé. Cette exhortation n’est pas la première fois que le pape François nous rappelle la mission maternelle de l’Église. Quelques mois après son élection au siège de Pierre, il confiait :  « Je rêve d’une Église qui soit mère et pasteur [1] ». Voyez les deux aspects : un pasteur qui conduit et une mère qui entoure de miséricorde.

À la lumière de cette exhortation post-synodale, et en entendant aujourd’hui le Seigneur ressuscité confier à Pierre la mission de soigner ses brebis, que cette Eucharistie ravive en nous tous notre mission commune de baptisés : faire vivre l’Église comme une mère, qui pense toujours à ses enfants, même les plus égarés ! Une Église qui, telle une mère, porte ses enfants en son sein et dans ses bras, mais les laisse ensuite marcher sur leurs propres jambes et avancer dans la vie ; une Église mère, qui reste tendre à l’égard de tous ses enfants, sans les enfermer dans une loi ni les exclure, mais en les alertant jusqu’aux larmes quand ils prennent des chemins de perdition.

En cette année de la miséricorde, où nous sommes appelés à être davantage « miséricordieux comme le Père », nous saisissons que, pour toute l’Église, être miséricordieux comme le Père, c’est être vraiment mère. Voyez alors combien la Vierge Marie peut nous y aider avec sa douceur maternelle !

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[1] Pape François, interview à l’Osservatore Romano, 26 septembre 2013.

Cet article a 2 commentaires

  1. Merci Père Ludovic Frère pour cette belle illustration de l’exhortation du Pape François.
    Nous la partagerons lors d’un échange à ce sujet avec l’Equipe de la Salésienne à Veyrier et les parents.
    Le Père Jean Marc Passera animera ce temps fort.

    Une pensée bien fraternelle!

    Union de prière.

    Alain Thiébaut

  2. très belle homélie mon Père.

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