Ce samedi 8 septembre, le Cardinal André Vingt-Trois est venu au sanctuaire Notre-Dame du Laus à l’invitation de Mgr Jean-Michel di Falco Léandri pour fêter la Nativité de Marie et le 120e anniversaire de l’élévation de l’église au rang de basilique par le pape Léon XIII.

Ci-dessous la vidéo et le texte de l’homélie du cardinal-archevêque de Paris, également président de la Conférence des évêques de France, et sa conférence de l’après-midi sur la mission de l’Église dans la société contemporaine.

 

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

Michée 5, 1-4 ; Isaïe 61, 10-11.62, 1-3 ; Romains 8, 28-30 ; Matthieu 1, 1-16.18-23

À travers l’exemple de la Vierge Marie, de Benoîte Rencurel qui bénéficia de nombreuses apparitions de Notre-Dame au Laus, nous constatons que la puissance de Dieu se manifeste à travers la faiblesse de ceux qu’il choisit pour accomplir son œuvre. En ouvrant nos cœurs à la puissance de l’amour et en offrant la pauvreté de notre vie nous pouvons changer quelque chose dans le monde.

 

Frères et Sœurs,

Au temps où Benoîte Rencurel vivait en ces lieux inconnus de tous ou presque, il y avait en France bien des endroits plus notables. Il y avait à Paris et à Versailles bien des femmes autrement cultivées et même des mystiques ! Il y avait à travers le monde des gens assez puissants pour estimer que leurs actions pouvaient transformer l’existence des hommes. Et pourtant, celle qui a été choisie pour être la messagère par Dieu, n’appartenait ni à ces puissants, ni à ces femmes cultivées et brillantes de la Cour. C’est par une pauvre bergère illettrée que Dieu a voulu communiquer un message aux hommes, et ce message est un message d’espérance.

Quand nous essayons de prier comme nous le faisons aujourd’hui à l’occasion de la fête de la Nativité de Marie, la liturgie nous propose de contempler le Christ. En effet, la cause première et la source du sens de l’existence de Marie de Nazareth, c’est son Fils Jésus. C’est en prévision de la naissance de ce Fils que Dieu a préservé la Vierge Marie de la tache originelle et qu’il l’a constituée dans toute la pureté de la grâce, afin d’accueillir sa vocation et y répondre généreusement. C’est en prévision de l’envoi dans le monde de son Fils éternel que Dieu a préparé les conditions nécessaires à cette venue. C’est par l’anticipation de son amour qu’il a construit à travers les événements de l’histoire des hommes les conditions nécessaires à l’accomplissement de sa volonté de salut.

Ainsi quand l’évangile de ce jour évoque la généalogie humaine de Jésus, nous pouvons situer, du moins de façon symbolique selon la tradition historique des anciens, Jésus dans l’histoire humaine, Jésus comme descendant de David (Mt 1, 1) et fils de Marie (Mt 1, 18). Cette généalogie ne nous donne pas la clef du sens, car si Dieu agit pour l’humanité en prenant une chair dans la personne du Christ, ce n’est pas pour accomplir la destinée de la descendance de David, c’est pour apporter dans l’histoire des hommes quelque chose qui va changer le monde : c’est sa propre présence, Dieu avec nous, Dieu parmi les hommes, Dieu Sauveur, Jésus de Nazareth. Homme parmi les hommes il a une ascendance humaine et il s’inscrit dans l’histoire commune de l’humanité. Fils unique de Dieu envoyé par le Père pour guérir et sauver les hommes, il échappe à cette généalogie humaine en survenant dans l’histoire de façon inattendue et imprévisible, pour changer le monde.  

Dieu veut changer quelque chose à l’histoire des hommes. Dieu a mis l’homme dans le monde pour qu’il vive et qu’il soit au service de la vie. Il ne l’a pas mis dans le monde pour qu’il meure et pour qu’il soit au service de la mort. Pour le rendre à sa vocation première, pour lui permettre de retrouver l’élan originel par lequel Dieu l’a appelé à la vie, il faut une nouvelle intervention divine en la personne du Christ. Dieu envoie son Fils dans le monde pour que le monde vive, et cette décision ne s’accomplit pas selon les critères habituels de la notoriété et de la puissance. Bethléem est une des dernières villes où l’on pouvait s’attendre à voir surgir la source du salut de l’humanité, même si cela était annoncé par les prophètes. Marie est une jeune fille inconnue quand l’appel de Dieu saisit son existence dans l’accomplissement de ce plan de salut. Benoîte Rencurel, inconnue dans la France du Roi-Soleil, va représenter comme un foyer d’amour et de miséricorde, alors que personne ne sait qui elle est, ni comment Dieu l’a choisie.

Si nous observons ces éléments, d’un côté la relative impuissance – pour ne pas dire le néant – la toute petite réalité que représente le point d’appui humain, que ce soit Marie, l’humble servante du Seigneur, que ce soit Benoîte Rencurel, la pauvre bergère des montagnes, et d’un autre côté la puissance de Dieu à l’œuvre dans le monde, nous devons constater que cette puissance se manifeste à travers la faiblesse de celles et de ceux qu’il choisit pour accomplir son œuvre.

Mieux peut-être qu’à d’autres époques nous sommes imprégnés d’une multitude d’informations et d’une multitude de prises de conscience des drames de l’humanité. Chacune et chacun d’entre nous, par le biais des communications modernes, par les facilités de notre culture, nous sommes ouverts à une prise de conscience considérable de ce qui se joue aujourd’hui pour les hommes à travers le monde. Nous savons infiniment plus de choses que n’en connaissaient nos devanciers. Nous sommes informés des drames qui se déroulent à l’autre bout du monde, des massacres, des famines, des épidémies, des catastrophes, nous connaissons dans notre propre pays les difficultés auxquelles les hommes sont confrontés.

Alors, le risque ou la tentation qui peut nous guetter, c’est de dire : je n’y peux rien, cela dépasse mon échelle ! Ce qui se passe en Inde je n’y peux rien, ce qui se passe en Afrique je n’y peux rien, ce qui se passe en Amérique latine je n’y peux rien ! Et faudrait-il dire : ce qui se passe en France ou ce qui se passe dans les cités de Marseille ou d’autres grandes villes je n’y peux rien ? Que suis-je, pour imaginer que ce que je pense et ce que je fais peut changer quelque chose dans le monde ? Il y a des puissants pour faire cela ! Et qu’ils soient devenus puissants par héritage, par élection, par désir, par ambition, ou par souci de se mettre au service des autres, ils ont le pouvoir ! Alors qu’ils s’y mettent ! Mais moi, je n’ai pas le pouvoir, je ne suis qu’un fétu de paille dans tout cela.

Alors si nous abordons la réalité de notre temps, avec ce sentiment d’impuissance et d’illégitimité, avec ce sentiment que nous avons dévolu la responsabilité à d’autres, et que nous ne sommes pas armés pour faire face aux défis de ce monde, alors le désespoir est à notre porte : désespoir de mesurer que nos désirs généreux, notre volonté de venir en aide à nos frères, ou simplement d’assumer notre existence, tout cela est voué à une sorte d’échec final.

Le message que nous livre la vocation de Marie, le message que nous livre l’exemple de Benoîte Rencurel est au contraire celui-ci : le levier qui peut changer quelque chose dans le monde, ce n’est ni la notoriété, ni la puissance. Le levier qui peut changer quelque chose dans le monde, c’est l’amour, c’est la paix, c’est la réconciliation. Et de l’amour, de la paix, et de la réconciliation chacune et chacun d’entre nous est à la fois porteur et comptable. Chacune et chacun d’entre nous peut devenir agent de paix, de réconciliation et d’amour. Chacune et chacun d’entre nous peut devenir témoin de la puissance de l’amour à travers la modestie ou la médiocrité de notre existence, à travers l’ignorance de ce que nous faisons pour le reste du monde. Mais nous n’avons pas été choisis et été consacrés par Dieu pour devenir des vedettes dans le monde, nous avons été choisis et consacrés pour devenir des ferments d’amour et de paix.

Alors, en ce jour où nous faisons mémoire du signe donné ici à Notre-Dame du Laus, ce message que Dieu a adressé aux hommes non seulement à travers les visions de Benoîte Rencurel mais aussi à travers sa propre existence, à travers ce qu’elle a fait au service de ses frères, en ce jour où nous faisons mémoire de l’envoi du Fils éternel de Dieu pour le salut du monde, frères et sœurs, ouvrons nos cœurs à la puissance de l’amour et offrons la pauvreté de notre vie pour changer le monde. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois
Archevêque de Paris
Président de la Conférence des Évêques de France

                                                                  

 

Conférence du Cardinal André Vingt-Trois

« En France, nous sommes passés en quelques décennies d’un christianisme sociologique à un christianisme de choix. Par conséquent c’est la responsabilité de l’Église tout entière de porter à nouveau un témoignage de foi, non seulement dans ses composantes institutionnelles mais aussi en chacun de ses membres. »

 

La mission de l’Église dans la société contemporaine

Je suis heureux de pouvoir m’entretenir quelques instants avec vous. Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour prendre conscience de ceci : beaucoup de chrétiens en France ont découvert -et quelque fois avec douleur ou étonnement- que la situation de l’Église n’était pas ce qu’ils croyaient. Je voudrais donc vous proposer de réfléchir sur cette situation de notre Église en notre pays pour nous stimuler, afin de discerner un appel et probablement un défi pour ceux qui essayent de vivre à la suite du Christ.

Avant d’entrer dans cette réflexion d’actualité, je voudrais faire un petit retour en arrière, et vous inviter à vous reporter quelques dizaines d’années en arrière, car je vois que vous êtes presque tous de ma génération donc vous avez la possibilité de faire un retour en arrière.

Il y a 25 ou 30 ans, on entendait dire souvent que c’était la fin du christianisme. On nous prédisait et en particulier en Europe Occidentale, et en France, qu’il suffisait d’attendre patiemment que les derniers chrétiens soient morts et qu’ensuite on en parlerait plus, il n’y aurait plus qu’à se partager les dépouilles. On avait misé sur cet effacement, cette disparition du christianisme, de l’Église dans notre pays, comme une chose évidente. Et il faut bien le dire, un certain nombre d’événements ou d’aspects de la réalité semblaient correspondre à cette prévision, puisque que l’on a vu peu à peu des villages se vider de leur substance chrétienne. On a connu dans les années cinquante, soixante, des célébrations du dimanche où pratiquement tout le village se trouvait réuni, et puis on a vu peu à peu cette communauté chrétienne s’effriter, ne pas se renouveler, et peu à peu les curés disparaître, et le village se retrouver comme si il n’y avait plus de christianisme. C’est une expérience que nous avons tous eu la possibilité de faire. Mais en même temps nous avons découvert qu’il y avait d’autres manières d’être chrétien et qu’il y avait d’autres réalités chrétiennes qui apparaissaient. Je pense au regain qui s’est développé au cours de ces vingt dernières années pour les pèlerinages, comme Notre-Dame du Laus ou comme Notre-Dame de Lourdes, ou comme la Médaille Miraculeuse à Paris qui voient défiler des milliers de personnes chaque année. Je pense aux communautés qui organisent des sessions d’été pour des jeunes ou moins jeunes, je pense à des rassemblements qui accueillent des lycéens, des étudiants. On ne peut donc pas dire purement et simplement que le christianisme est en train de s’éteindre. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a une forme de la vie de l’Église qui est en train de s’user et de disparaître, mais dans le même moment, il y a une autre forme de la vie de l’Église qui est en train de se construire et évidemment la forme qui se construit ne remplace pas automatiquement la forme qui disparaît. Elle prend une autre place, elle mobilise d’autres personnes, elle donne d’autres résultats.

En tout cas le christianisme n’a pas disparu, si bien que les mêmes grands spécialistes qui avaient annoncé sa disparition il y a trente ans, ont changé leur « logiciel » et ils ne parlent plus de la disparition du christianisme mais ils parlent d’une religion à la carte. Puisqu’il faut bien se rendre à l’évidence que la réalité religieuse, chrétienne ou non, demeure une réalité vivante dans nos sociétés, alors il faut trouver un autre modèle d’explication et d’autres pistes d’analyse. On dit qu’on n’adhère plus à une Église ou à une communauté, mais c’est un peu comme un libre-service, on passe dans les rayons comme dans un supermarché et on prend quelque chose ici, quelque chose là. Peut-être, cela signifie surtout que l’expérience de communauté chrétienne ne s’identifie plus totalement avec une société humaine.

Comme je l’ai évoqué au début, nous avons connu la société du village qui correspondait à 10% près à la communauté chrétienne, et nous voyons maintenant des modes de vie chrétienne qui se développent à travers le monde et en France, mais qui ne sont plus liés à une structure sociale de la même façon, parce que les structures sociales se sont elles-mêmes transformées. Et grâce aux moyens de communication que nous avons aujourd’hui et aux voyages du Pape dans le monde, nous savons que l’Église est une réalité qui couvre l’ensemble de la planète et que sur les cinq continents il y a des communautés chrétiennes, bien vivantes, qui rendent témoignage à l’évangile parfois dans des situations très difficiles. Cette semaine je lisais un livre qui raconte le voyage que deux jeunes hommes ont fait « A la rencontre des chrétiens oubliés ». Ils sont partis en bicyclette et ils ont découvert ce que c’était que d’être chrétien en Turquie, en Syrie, en Irak, en Inde, en Algérie, etc. Et ils ont découvert avec stupéfaction qu’il y avait dans tous ces pays, même de façon très minoritaire, par exemple en Inde, des chrétiens qui sont une infime minorité et qui pourtant tiennent une place considérable dans la société indienne parce que repose sur eux toute une part de la solidarité sociale, de l’accompagnement des pauvres, etc. Mère Teresa a été une icône bien connue. Mais cela ne se limite pas aux Sœurs de Mère Teresa ! Ceci pour nous aider à comprendre qu’il ne faut pas juger de la situation présente de l’Église à partir de ce que nous avons perdu, c’est-à-dire cette coïncidence entre la communauté chrétienne et la société civile, mais à partir de ce que l’évangile est en train de produire aujourd’hui dans le monde.

Dans cette situation, où la communauté chrétienne ne se superpose plus à la société civile, nous savons que les conformismes ne jouent plus de la même façon. On ne va plus demander le baptême pour un enfant simplement parce que cela se fait. On ne va pas à la messe le dimanche simplement parce que tout le monde y va, et si on n’y allait pas la voisine dirait : « Comment se fait-il qu’il n’y ait pas allé ? » On ne se déclare plus chrétien simplement parce qu’être chrétien c’est être comme tout le monde. On est passé, comme le Pape l’a souligné dans un de ses ouvrages des années écoulées, d’un christianisme sociologique (qui suit les modes et les entraînements de la société) à un christianisme de choix. Si nous sommes aujourd’hui présents à Notre-Dame du Laus, c’est parce que nous avons décidé d’y venir, parce que nous avions des raisons personnelles d’y venir et parce que c’est un choix que nous avons fait. Ce que j’appelle un christianisme de choix c’est un christianisme dans lequel la liberté personnelle, l’implication personnelle est beaucoup plus forte et remarquable qu’elle ne l’est dans un christianisme sociologique. Il reste toujours une question très forte : nous sommes tous venus à Notre-Dame du Laus parce que nous l’avons choisi, parce que nous espérons quelque chose de cette visite à Notre-Dame du Laus, parce que peut être nous avons quelque chose à demander, en tout cas parce que nous avions un désir suffisamment fort de venir.

Mais ce désir, cette attente, cette aspiration, correspondent-ils à ce que Dieu veut faire ? On serait bien présomptueux de le dire. Nous avons tous des désirs, des attentes, des espérances et Dieu fait ce qu’Il a décidé de faire. Ma prière est donc une prière confiante, de supplication, d’action de grâce, d’espérance, mais en même temps c’est une prière de foi, c’est-à-dire une prière qui accepte que Dieu réalise les choses à sa manière, qui n’est pas la mienne. Cet écart entre ce que je désire, ce que je cherche dans ma pratique chrétienne, et ce que Dieu veut construire dans son Église, c’est un écart permanent, cela existe tout le temps, c’est une chance que cela existe car c’est dans cet écart que nous sommes appelés ensemble à progresser dans une meilleure connaissance de la volonté de Dieu et dans l’obéissance à sa volonté.

J’ai évoqué rapidement quelques aspects de notre situation présente, je voudrais y ajouter que d’une certaine façon l’organisation de notre Église, en France, ne correspond pas encore, ou pas pleinement, à la situation que je viens de décrire. C’est simple : jusqu’à il y a cinquante ans, un diocèse, c’était autant de paroisses que de villages, autant de paroisses que de communes, autant de curés que de paroisses, et autant de problèmes que de… non pardon… (rires) Aujourd’hui nous voyons bien que cette organisation territoriale calquée sur le tissu des communes ne correspond plus à la vitalité de l’Église. Pourquoi ? C’est simple, aujourd’hui les adolescents sont scolarisés dans des lieux de rassemblement, ils sont ramassés dans les villages et amenés au chef-lieu de canton ou à l’endroit où il y a un collège ou un lycée. La vitalité de la classe d’âge des adolescents n’est pas dans le jardin de leur grand-mère, elle est dans le voisinage de cet établissement scolaire où ils vont tous les jours et où ils sont d’ailleurs dépendants des horaires du car qui va les ramener à la maison. Si nous voulons être proches des adolescents ce ne peut pas être en développant de grandes initiatives dans des villages où il y a trois ou cinq adolescents ! Cela ne peut se faire qu’en nous rapprochant de ces lieux où ils sont réunis par l’existence, et où ils attendent quelque chose. Je prends l’exemple des adolescents mais je pourrais prendre d’autres exemples. Toute une part de la vie sociale des gens se réalisent autour des rencontres, des relations dans les commerces, dans les activités d’achat, les courses… Tous ces contacts que l’on avait jadis chez le boulanger du coin, ils se sont transportés aujourd’hui dans les supermarchés. Notre organisation, le tissu de notre Église n’est pas encore arrivé à rejoindre cette transformation de la vie sociale. Ce n’est pas parce que l’Église est plus en retard que les autres, c’est aussi parce que les chrétiens ne sont pas prêts à vivre cette mutation. Ils sont prêts à faire 20 kilomètres pour aller acheter des rideaux, mais ils ne sont pas prêts à faire 5 kilomètres pour aller à la messe. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Progressivement nous sommes obligés d’adapter notre organisation, la structure de notre fonctionnement, à cette transformation de la vie sociale. Cette adaptation est coûteuse, et en même temps elle ne peut se faire que progressivement, car il ne s’agit pas simplement de décréter qu’à partir du 1er septembre ce sera comme cela. Mais justement il faut aider les mentalités à bouger, apprendre aux gens que leur désir personnel libre de participer à quelque chose dans l’Église suppose qu’ils bougent, qu’ils aillent quelque part et qu’ils fassent des kilomètres.

Comment allons-nous exercer notre mission dans cette société telle que je viens brièvement de l’évoquer ? En France, comme dans beaucoup d’autres pays occidentaux, l’annonce de l’Évangile, l’annonce de la Bonne nouvelle, se réalise dans un contexte sécularisé, c’est-à-dire dans une culture qui a perdu plus de 80% de ses références à l’Évangile. La sécularisation pratique cela veut dire : quelle place les signes de la foi tiennent-ils dans notre vie ?

Pour prendre un exemple, dans toutes les campagnes, les chemins au milieu des champs sont parsemés ici ou là d’une croix. Dans les villages qui ont des croix de mission du XIXe siècle, des calvaires, un signe d’un événement passé, souvent, ces signes ont tendance à disparaître. On pousse des hauts cris : comment l’Église ne défend pas la croix dans la société, etc. Seulement si j’entre chez vous, dans votre domicile, quels sont les signes de foi que je vais percevoir ? Là l’Église n’a rien à faire, ce n’est pas l’évêque de Gap et d’Embrun qui va aller accrocher les crucifix dans votre chambre ! Quels signes de foi va-t-on percevoir ? Quelles sont les expressions de la foi ? Quelle est la place de la référence chrétienne dans les échanges ordinaires d’une vie familiale ? La foi chrétienne est-elle le sujet dont on ne parle jamais ? Voilà ce que j’appelle une culture sécularisée. C’est une culture et une pratique qui s’est développée sans référence à Dieu, sans référence au Christ, sans référence à l’Église. Si bien que la mission de l’Église dans ce contexte prend une dimension nouvelle. Longtemps on a pu considérer que la mission de l’Église était surtout de gratter un peu la poussière pour retrouver la culture chrétienne que tout le monde avait plus ou moins reçue. Quand on recevait des jeunes qui voulaient se marier, ou des parents qui venaient demander le baptême d’un enfant, on savait qu’ils n’étaient peut-être pas des chrétiens 100%, mais que si on savait parler avec eux et les mettre à l’aise, on voyait réapparaître quelque chose enfoui. Ils avaient une culture antérieure chrétienne qu’ils avaient abandonnée pour toutes sortes de raisons, ou qu’ils avaient laissée s’endormir, mais on pouvait la rejoindre. Aujourd’hui nous nous trouvons confrontés à des générations qui n’ont pas eu cette culture élémentaire. Les enfants qui n’ont pas été catéchisés il y a trente ans n’ont pas été catéchisés du tout. Ils ne savent pas qui est Jésus-Christ.

À Paris il y a une grande église au bout d’une avenue, et chaque année le curé a la bonne idée au moment de Noël de placer une étoile lumineuse au-dessus du clocher. Cela se voit de très loin. Il a été témoin un jour d’une dame qui passait avec sa petite-fille, et la petite fille a regardé l’étoile et a dit : « tu vois maman, ici aussi ils fêtent Noël ». Elle pensait évidemment que le lieu propice pour fêter Noël c’était les grands magasins et que cette étoile lumineuse au-dessus de ce bâtiment mystérieux se rattachait à Noël, mais elle ne savait pas que c’était Le lieu. C’est bien une génération qui n’a pas cette culture et qu’il faut aborder d’une façon nouvelle.

Je voudrais simplement prendre deux aspects de cette nouvelle approche de l’Évangélisation, que l’on appelle quelquefois la Nouvelle Évangélisation, qui vous paraîtront peut-être ne pas coïncider mais qui coïncident pourtant.

Le premier aspect, c’est ce que j’appelle le témoignage de la foi. Ce n’est pas une nouveauté, mais ce qui est nouveau c’est que ce témoignage de la foi ne peut plus simplement être attendu de l’institution ecclésiale. Par exemple, quand vous allez à un enterrement à l’église, vous n’êtes pas surpris si le curé parle de la foi, c’est quand même le lieu, c’est son « boulot » et on suppose qu’il y croit, donc s’il le fait, cela ne surprend personne. Mais nous savons aujourd’hui que ce témoignage institutionnel qui est nécessaire ne suffit pas, car sortis de l’enterrement, les 80% des gens qui étaient à l’enterrement qui ne sont pas chrétiens n’auront pas retenu ce discours de la foi. Cela veut dire que ce témoignage de la foi doit être le témoignage de l’ensemble de l’Église, de l’Église tout entière : les textes magistériels, les prises de position publiques sur différents sujets, la vitalité des communautés chrétiennes ! Des paroisses se vident mais il y a des lieux où des communautés se rassemblent, où il y a une joie de se retrouver, et enfin la référence manifeste (que l’on voit) de chaque chrétien à la vie du Christ, car ce choix libre et personnel que j’ai évoqué tout à l’heure ne s’accomplit vraiment qu’à partir du moment où je suis prêt, où chacun de nous est prêt à se déclarer pour le Christ, à se déclarer chrétien, par la parole : accepter de dire que l’on est chrétien, de le montrer et d’en rendre compte, et par la manière de vivre : quand on est chrétien il y a des choses que l’on ne fait pas et il y a des choses que l’on fait. C’est très bien de dire que la foi chrétienne, c’est une religion de l’amour, c’est très beau, tout le monde est pour ! Mais qu’est-ce que cela veut dire pour moi ? Comment vais-je mettre en œuvre cette religion de l’amour dans ma manière de vivre ? On sait très bien que ce témoignage de l’Église : que ce soient les déclarations publiques, officielles, que ce soient les signes donnés par la communauté chrétienne ou que ce soit le témoignage personnel de chaque chrétien, ce témoignage de l’Église n’est pas forcément compris ni accepté par ceux auxquels il s’adresse. Mais nous savons aussi que notre parole est mieux écoutée si elle s’appuie sur des exemples vivants.

Si je dis que l’Église est engagée dans la solidarité, on m’écoutera avec bienveillance. S’il y a des mauvais esprits, ils essayeront de montrer que ce n’est pas vrai. Mais si vous connaissez autour de vous des chrétiens qui consacrent du temps, de l’argent, de la disponibilité pour se mettre au service des autres, quand je dis que l’Église est au service de la solidarité cela fait « tilt ». Quand j’étais archevêque de Tours, en visite pastorale, je me rappelle d’avoir visité des villages ruraux, rencontré le Maire, etc. Et il m’a dit : vous savez, dans mon village, si les chrétiens ne se proposaient pas, il n’y aurait pas de conseil municipal. Tout simplement parce qu’il y a beaucoup de gens pour qui cela demande trop de temps, c’est trop compliqué, etc. Les chrétiens ont un peu plus que les autres le sens du bien commun et le désir de se mettre au service des autres. Notre Église a besoin que tous ses membres soient impliqués dans ce témoignage, que tous acceptent d’assumer ce qui est particulier à l’évangile, qu’ils acceptent de ne pas être pleinement en accord avec les modes de vie qui sont répandus autour de nous. J’ai lu dernièrement ou j’ai vu à la télévision que l’on faisait de la publicité pour des gens qui militent contre la procréation d’enfants, sous le prétexte que le monde est fichu, et que ce n’est pas la peine de mettre des enfants au monde, cela va les rendre malheureux, qu’on est déjà trop nombreux pour ce que l’on a à manger, etc., que nous ne sommes pas capables d’affronter cette responsabilité. Je me demande si un chrétien va se situer comme cela à l’égard de l’avenir, en disant que le monde est perdu, que l’on n’a pas assez pour partager et que l’on ne peut pas prendre le risque d’élever un enfant. Voilà un témoignage très simple. Et quand je visite des paroisses je suis toujours émerveillé de voir des messes du dimanche où il y a des familles avec des enfants jeunes, etc. Voilà des gens qui donnent un signe. Au moment où un certain nombre de gens se préoccupent surtout de préserver leur niveau de vie en n’aggravant pas leur situation, il y a des gens qui disent : pour moi, cela vaut la peine de donner ce que j’ai reçu, cela vaut la peine d’accueillir un enfant pour vivre une expérience d’amour plus forte, et je trouve que c’est un très beau témoignage.

De même, ce témoignage des chrétiens est renforcé par les signes visibles que nous donnons à travers les rassemblements que nous vivons. On peut penser au rassemblement universel autour du Pape, comme les Journées Mondiales de la Jeunesse ou les Rencontres Mondiales des Familles. Mais il y a, à l’échelon de la France, des rassemblements aussi importants. Au cours de l’année écoulée, les évêques de France avaient invité chaque diocèse à envoyer une petite délégation pour célébrer le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile : un rassemblement de plus de 3000 personnes à Lourdes cela veut dire quelque chose ! Quand vous faites un pèlerinage à Lourdes, cela veut dire quelque chose, quand vous venez en pèlerinage à Notre-Dame du Laus cela veut dire quelque chose ! Connaissez-vous beaucoup d’organisations dans les Hautes-Alpes qui sont capables de rassembler autant de monde ? C’est un signe, cela veut dire que nous portons la vie de l’Église ensemble.

Le deuxième point que je voudrais aborder est plus étrange : c’est ce que j’appellerai la pédagogie de la culture. Nous devons, nous chrétiens, de toutes catégories, des évêques au plus modeste fidèle, nous devons développer et approfondir notre implication, notre engagement dans les systèmes éducatifs : l’école, les mouvements de jeunesse, l’animation des loisirs, etc. Pourquoi ? Parce que c’est à travers ces systèmes éducatifs que l’on peut aider des jeunes à prendre conscience de leur capacité à réfléchir. Cela peut paraître paradoxal, mais quelques fois on apprend à réfléchir en jouant, et ce n’est pas paradoxal d’imaginer qu’à certains moments l’école puisse apprendre à réfléchir. Apprendre à réfléchir cela veut dire apprendre que dans notre vie on ne se décide pas simplement sur un coup de cœur, sur un désir, sur une pression extérieure, mais que l’on est capable de juger ce que nous faisons et de le juger par rapport à ce qui est meilleur ou ce qui est moins bon, à ce qui est bon pour nous ou mauvais pour nous. Cela veut dire que notre liberté qui est une de nos plus grandes qualités, notre liberté se développe et atteint sa pleine dimension quand notre intelligence apprend à fonctionner. Et si nous voulons que des hommes et des femmes puissent librement connaître le Christ et le suivre il faut que nous leur apprenions à utiliser leur intelligence, à réfléchir sur leur vie, à se poser des questions et à essayer d’y répondre. Ce n’est d’ailleurs pas une découverte ! Quand les missionnaires au XVIIe siècle abordaient des terres inconnues, la première chose qu’ils faisaient, c’était d’apprendre à lire, c’était de construire des écoles. Pourquoi ? Parce que par cette éducation de l’intelligence, peu à peu on ouvre le cœur à une vérité que l’on ne connaissait pas. Et donc on ne doit pas craindre de s’impliquer dans les programmes d’éducation morale, qui peuvent fournir les premiers repères du jugement naturel. Pas plus que l’on ne doit craindre de s’engager dans les débats de société qui engagent une vision de l’homme. Si nous ne disons rien jamais sur rien, comment voulez-vous que les jeunes qui nous entourent prennent conscience qu’il y a des solutions différentes, avant même de savoir s’il y en a de meilleures ? Tout ne se vaut pas ! Il y a une marge, un choix, que l’on n’est pas obligé de faire comme le voisin, etc.

Premièrement développer l’éducation, développer l’intelligence pour susciter l’engagement de la liberté. Deuxièmement, dans la pédagogie de la culture, approfondir notre conviction qu’il n’y a pas de contradiction entre l’exercice de la raison et l’adhésion à la foi chrétienne. C’est un faux procès. On ne croit pas si on ne comprend pas. On ne croit pas mieux quand on ne comprend rien, et on n’est pas meilleur chrétien parce qu’on ne comprend rien à la foi chrétienne. Nous devons donc nous efforcer, essayer autant que l’on peut, de traduire ce que la foi nous fait découvrir par des mots qui ont un sens pour tout le monde, des mots de l’intelligence, de la raison. Ce n’est pas parce que Jésus dit que la vie est meilleure que la mort que cela devient irrationnel. On doit donc essayer de réfléchir avec les autres, discuter, approfondir. Cela suppose une mobilisation de notre intelligence, de notre désir de comprendre, de la formation chrétienne comme signe de la vitalité de notre Église. Beaucoup de diocèse en France et ailleurs dans le monde proposent des parcours ou des moyens de formation sans commune mesure avec ce qui existait il y a cinquante ans. Que des hommes et des femmes qui sont sans doute mieux scolarisés qu’ils ne l’étaient il y a un siècle, qui ont une formation professionnelle souvent de haut niveau, qui ont des responsabilités dans le monde, puissent enrichir leur formation chrétienne au niveau de leur activité sociale et professionnelle, c’est un signe de vitalité !

Bref, il faut que les chrétiens deviennent de plus en plus capables de rendre compte de leur espérance. Aujourd’hui dans les débats qui traversent nos sociétés, nous devons avoir une vigilance accrue pour présenter ce que nous croyons et ce que nous pensons, non pas comme une revendication d’un groupe particulier, mais comme une contribution de la sagesse chrétienne à la recherche commune.

Pour terminer, je voudrais évoquer précisément la situation dans laquelle nous sommes en ce moment, concernant un certain nombre de projets de loi ou de transformation du fonctionnement de notre société. Nous pensons qu’ils ne correspondent pas à l’orientation de la doctrine chrétienne et donc nous pensons qu’il vaudrait mieux les éviter. C’est très bien que l’on pense cela…, et puis après ? Ce ne sont pas les hommes ou les femmes politiques qui vont porter témoignage de l’Évangile. Ce n’est pas leur métier. Ils n’ont pas été élus pour cela. Ils peuvent le faire par convictions personnelles mais ils ne le font pas par mandat. S’il y a quelque chose à affirmer dans un débat de ce genre, c’est précisément ce que nous croyons, ce dont nous sommes convaincus et ne pas attendre que la loi se mette en accord avec l’Évangile. La loi civile n’est jamais d’accord avec l’Évangile, par définition. C’est donc à nous de combler cet écart, c’est à nous d’être témoins d’une conception de l’existence, des choses très simples dont nous sommes convaincus. C’est ce que j’ai évoqué dans la prière du 15 août. Nous pensons qu’il est meilleur pour un enfant d’avoir un père et une mère ! Ce n’est une agression contre personne ! (applaudissements) Vous êtes gentils de m’applaudir mais je vous applaudirai aussi si vous le faites, c’est-à-dire si vous le dites ! Moi je peux le dire, je vous le dis, je l’ai dit, je le répéterai, mais cela ne touche personne – ou peu de monde – ! Ce qui va toucher, c’est ce que vous vous direz. Si vous vous êtes convaincus qu’il est meilleur pour un enfant d’avoir un père et une mère qui restent ensemble, dites-le ! Vous vous ferez réprimander ? Eh bien ce sera très bien ! Mais dites-le ! Au moins on saura que tout le monde ne pense pas de la même manière ! Ce ne sont pas les autres qui doivent être témoins, c’est nous. Quand j’interviens au niveau de la société, ce n’est pas pour défendre notre bien-être de chrétiens, ni pour supposer que la société va prendre à son compte les exigences de l’Évangile pour nous soulager, c’est parce que je pense que dans des débats comme celui-là, il y a un enjeu qui concerne tout le monde, les chrétiens et les non-chrétiens. Et moi, par grâce, parce que j’ai la chance d’être chrétien, et parce que j’ai un peu réfléchi, je suis convaincu que je sais quelque chose qui peut être utile aux autres ! Eh bien, ce quelque chose qui peut être utile aux autres, je ne le dis pas pour que tout le monde soit de mon avis, mais pour apporter un renfort, un soutien à ceux qui ne se laissent pas endormir par les slogans qui circulent. Je ne suis pas dans la position de quelqu’un qui cherche à obtenir des faveurs du pouvoir, je suis dans la position de quelqu’un qui croit que par la lumière qu’il a reçue du Christ, il peut dire quelque chose d’utile pour les hommes. C’est dans cette position que j’essaye d’intervenir au nom de l’Église, et que – j’espère – l’Église intervient à travers ses membres. Ce n’est pas une requête pour l’Église, c’est un avertissement pour l’humanité.

Si je le fais c’est aussi parce que je pense que le Christianisme n’est pas une entreprise de boutique, mais une vision universelle. Le mouvement enclenché par le Christ vise à rassembler tous les hommes dans une même foi et une même communion, il ne vise pas à obtenir des faveurs pour ses disciples, il vise à mettre ses disciples au service de ce rassemblement de l’humanité.

Je vous encourage donc à ne pas désespérer devant les transformations auxquelles nous sommes entraînés par l’évolution de notre situation, à ne pas désespérer de la capacité du cœur humain d’accueillir une parole d’espérance, et à ne pas désespérer de la force que l’Esprit Saint peut mettre en vos cœurs pour rendre témoignage au Christ.

Je vous remercie.

+ André cardinal Vingt-Trois
Archevêque de Paris
Président de la Conférence des Évêques de France

                                                                  

 

Cet article a 2 commentaires

  1. Mas

    J’ai lu et relu le texte de la conférence de Monseigneur Vingt-Trois. Pour nous tous qui sommes loin de Notre-Dame du Laus, mais fidèles à votre site, je tiens à vous remercier de l’avoir publié.
    Par l’état des lieux passé et présent qu’il dresse puis en nous mettant en face de nos devoirs, de nos responsabilités de chrétiens d’aujourd’hui, Mgr Vingt Trois nous dispense un enseignement précieux. Il utilise des paroles et des exemples clairs, vraiment à la portée de tous.
    Il donne aussi, avec simplicité, avec sincérité, la meilleure explication concernant les prières de l’Assomption qu’il m’ait été donnée de lire.
    Un seul regret : que cette diffusion ne puisse être encore plus large !

  2. SIEGEL

    Merci infiniment aux organisateurs de cette journée et particulièrement à Monseigneur DI FALCO.
    Merci aussi à Monseigneur André VINGT-TROIS. J’ai pu assister à sa conférence, vraiment c’est une chance plutôt une grâce de Dieu d’avoir pu être présent.
    Avec calme, tranquillité et profondeur nos pasteurs nous ont montré le chemin…
    Vraiment l’esprit saint était parmi nous ….
    Merci Seigneur !
    Bernard

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