La Visitation au Laus : “Trouver de nouvelles manières d’être, de faire et de dire.”

Samedi 31 mai, la messe de la Visitation rassemblait au sanctuaire Notre-Dame du Laus les participants à deux événements : les participants à la journée de réflexion sur l’avenir pastoral du diocèse et les participants au pèlerinage du partage. La messe était présidée par Mgr Jean-Michel di Falco Léandri, et l’homélie confiée au père Ludovic Frère, vicaire général et recteur du sanctuaire.

Un des groupes de réflexion

Le pèlerinage du partage

 

Homélie

du père Ludovic Frère

Frères et sœurs, Un samedi… dans un sanctuaire marial… qui est en année jubilaire… et qui célèbre aujourd’hui avec toute l’Église la fête de la Visitation…

… voici quatre bonnes raisons (au moins) d’honorer particulièrement la Vierge Marie en ce jour et en ce lieu. Quatre raisons qui peuvent prendre des colorations différentes en raison du motif de notre présence ici.

Pour clore le mois marial, l’Église nous offre cette délicate et joyeuse rencontre de deux cousines, et à travers elles des enfants qu’elles portent… un évangile bien opportun pour nous rappeler non seulement que la Vierge Marie nous conduit jusqu’à son fils, mais aussi qu’elle apporte Jésus jusqu’à nous.

Vous tous, pèlerins du Laus – et particulièrement peut-être les participants au pèlerinage du partage – vous pouvez goûter combien en ce lieu « la Belle Dame » porte le Christ jusqu’à nous pour nous réjouir et pour nous apaiser.

Et pour les diocésains venus aujourd’hui participer à la réflexion sur l’avenir pastoral de notre diocèse de Gap et d’Embrun, la fête de ce jour s’offre quant à elle comme un événement significatif pour envisager cet avenir avec enthousiasme et courage ; autrement dit : pour le situer dans une véritable perspective de visitation des autres.

D’abord, l’évangile de la Visitation nous dit que « Marie se mit en route rapidement vers une ville de la montagne de Judée ». C’est dire que pour accueillir le Christ qui nous rejoint et pour le porter aux autres, nous devons sans cesse nous déplacer. Et comme la Vierge Marie, il faut même traverser des montagnes… pas seulement en raison de la géographie de notre département : ce sont souvent des montagnes d’indifférence, d’incompréhension, des montagnes d’images négatives portées par des attitudes dans l’Église – ce sont toutes ces montagnes qu’il nous faut souvent, comme Marie, franchir pour rejoindre les autres et pour leur porter la joie du Christ.

« Marie se mit en route… » Comment ? « Rapidement ». C’est en hâte qu’elle est allée vers sa cousine pour l’aider dans son travail d’enfantement. Car un enfantement porte toujours une urgence ; c’était vrai pour Marie et Élisabeth, c’est vrai pour nous aujourd’hui dans notre vie chrétienne ;en notre pays qu’on dit premier consommateur au monde d’antidépresseurs et de somnifères, il est urgent de permettre dans les cœurs l’enfantement d’une espérance, pour ouvrir à la vraie vie et faire désirer le salut éternel.

« Marie se met en route rapidement » : nous aussi, nous avons dans notre vie d’Église une route à prendre, en ne restant pas figés dans des structures, oh qui peuvent à la limite tenir encore quelques années, avec des finances qui, en l’état, ne tiendront de toute façon pas longtemps, et avec des propositions auxquelles, dès maintenant, beaucoup de s’intéressent même plus. « Rapidement » nous devons donc renouveler notre vie ecclésiale plutôt que de nous épuiser, parfois sans joie, dans des façons de faire qui n’ont pas d’avenir.

Soyons un peu réalistes sur la situation de notre Église aujourd’hui ! D’ailleurs, en méditant l’attitude de Marie à la Visitation, le pape François, l’année dernière, soulignait son grand réalisme que la Vierge Marie est la Mère de l’Église réaliste, « attentive aux faits »[1] disait le Saint-Père. Marie à l’Annonciation, à la Visitation, à Cana, à la croix, comme au cénacle, c’est Marie réaliste : elle prend en compte les situations concrètes pour y jeter son regard de foi et d’espérance. Elle prie et elle agit.

Marie réaliste, ce n’est cependant pas Marie défaitiste, ni Marie paralysée par les difficultés présentes et futures. Marie réaliste, c’est Marie qui ne regarde pas seulement sa propre situation : Oui elle est enceinte, elle pourrait se ménager, mais qu’est-ce qu’elle fait ?… Elle se préoccupe d’une autre femme enceinte, sa cousine Élisabeth. Elle ne se replie pas sur sa situation personnelle, elle veut se rendre utile. Alors elle se déplace, elle traverse les montagnes !

Et ainsi vous voyez : Marie qui est réaliste et qui se rend utile, c’est Marie qui n’a pas peur des changements. Dès l’Annonciation, elle perçoit certainement qu’ils vont être nombreux, les changements dans sa vie. Oh, elle avait sans doute rêvé d’une vie simple avec son amoureux Joseph. Et voilà qu’elle abandonne ce projet pour répondre aux changements voulus par Dieu. Eh bien dans notre vie d’Église, nous percevons bien que nous sommes à une période de changements ; il n’est plus possible de célébrer des messes dans toutes les églises ; il n’est plus logique de parler de « communauté chrétienne » dans des villages où il n’y a plus qu’un ou deux pratiquants. Et si la solution n’est évidemment pas de renoncer à notre mission de célébrer les sacrements, d’annoncer la Parole et de servir les besoins des plus pauvres, la situation présente nous oblige à voir quels changements sont indispensables dans nos manières de faire, mais peut-être plus encore : dans nos manières d’être.

De toute façon, rendons-nous compte que ces changements sont inéluctables. Alors soit la perspective de changer nous fige sur place et nous rend aveugles, soit elle nous pousse à traverser des montagnes, sachant que tout changement oblige certainement d’abord à se changer soi-même, notre évêque nous l’a rappelé au début de cette messe.

Tout changement contraint aussi à quitter, à perdre quelque chose – Ah ! nous n’aimons pas quitter, nous n’aimons pas perdre –, mais on l’accepte si on est convaincu que ce que l’on perd est moins important que ce que l’on va gagner, alors le changement envisagé peut être vraiment dans l’élan de l’Esprit-Saint, s’il est dans la fidélité à l’Église, car c’est elle qui nous enfante et non pas nous qui la créons. Alors il nous revient, ici sous la responsabilité de notre évêque, et vous qui êtes d’autres diocèses dans vos propres églises locales, de discerner quels changements sont nécessaires aujourd’hui.

Marie n’a pas peur du changement, parce qu’elle accepte d’aller au-delà de ce dont elle s’imaginait capable. Rappelez-vous ces premières paroles à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire ? » Paroles qui se transforment ensuite en : « Que tout se passe pour moi selon ta parole ». Marie n’a pas peur, parce qu’avant de se mettre en route, elle avait pris le temps de « méditer tous les événements dans son cœur », nous dit encore saint Luc (Lc 2, 19.51). Comme nous le faisons dans notre diocèse depuis trois ans, guidés par le père Bertrand Gournay et l’équipe réunie autour de lui. Comme nous l’avons fait aussi ce matin en rencontre diocésaine, comme nous le ferons cet après-midi encore, comme nous le faisons ensemble au cours de cette eucharistie : à la fois méditer la Parole de Dieu, être à l’écoute des événements du monde et discerner les vrais besoins des autres.

Alors sans doute nous faut-il être toujours plus attentifs à vraiment méditer ces événements dans nos cœurs, par une prière qui laisse vraiment au Seigneur la première place et qui nous unit ainsi dans l’essentiel. C’est le fondement indispensable pour prendre ensuite des décisions qui soient guidées par l’Évangile et non par nos idéologies qui virevoltent au gré du moment.

Méditer tous les événements dans nos cœurs, en repérant aussi ce que nous devons convertir en nous et entre nous pour une vraie fécondité de l’annonce de la Parole. Bannir enfin ce qui est trop présent dans nos communautés chrétiennes et dans nos diocèses : la jalousie, les comparaisons, les médisances et même les compétitions entre nous… d’une paroisse à une autre, d’un prêtre à un autre. Ah sans oublier bien sûr l’orgueil : le mien, le vôtre. Dès qu’il y a une once d’orgueil, le christianisme devient insupportable, il devient inaudible, justement parce que le message du Christ et l’offrande de sa vie sont le contraire de ce péché capital.

N’ayons pas non plus l’orgueil de vouloir changer la mission de notre Église : Jésus, l’unique Sauveur du monde, a voulu s’associer un peuple dont il a fait son Corps, le corps que nous formons, le corps qui doit continuer, propager son œuvre d’amour et de salut dans le monde d’aujourd’hui. C’est cela qu’est l’Église, c’est ce qu’elle célèbre dans les sacrements, c’est ce qu’elle annonce par la Parole, c’est ce qui fonde son agir de charité. Et c’est donc ce mystère de l’Église que nous devons aussi méditer dans nos cœurs avant de nous mettre en route pour notre montagne de Judée, car ce mystère sera celui de l’Église jusqu’à la fin des temps, un mystère qui l’unit à son chef, le Christ, qui, rappelons-le, a souvent été incompris.

Alors il ne s’agit pas pour nous simplement aujourd’hui de nous demander comment plaire au monde. Pour avancer dans notre réflexion, que ce soit pour notre diocèse de Gap et d’Embrun, pour vos diocèses, vos paroisses ou vos vies personnelles, prenons donc Marie pour modèle : à l’Annonciation elle accepte le changement ; à la Visitation elle franchit les montagnes ; et à Cana elle repère les besoins et demande de faire confiance à son fils : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Franchement, avec de telles paroles pourquoi nous inquiéter ? Agissons ! Raisonnablement comme Marie qui est réaliste ; mais aussi déraisonnablement comme Marie qui croit que Jésus peut faire encore quelque chose, même quand tout vient à manquer. Ah aujourd’hui peut-être que ce n’est pas d’abord de vin que nous manquons ; mais dans nos vies d’Église nous manquons de moyens, de temps, de forces vives, de relève… Mais peut-être manquons-nous d’abord de foi quand le Christ nous assure qu’il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin des temps ? Peut-être manquons-nous d’abord de la joie nécessaire pour être de vrais disciples du Christ, des disciples qui donnent vraiment envie ?

Donner envie et annoncer la joie de l’Évangile, ici dans les Hautes-Alpes comme dans vos différents lieux de vie : c’est pour cela que nous devons trouver aujourd’hui de nouveaux chemins, de nouvelles manières d’être, de faire et de dire. Car nous confessons que jamais le soutien du Ciel ne manquera à ceux qui veulent porter la Bonne Nouvelle du Christ ressuscité ; nous confessons que jamais le soutien maternel de Marie ne manquera, car elle ne saurait abandonner aucun de ses enfants… Et oserais-je même ajouter, en ce lieu, que la belle Dame ne saurait jamais délaisser un diocèse dans lequel elle a voulu un si beau sanctuaire ?

Amen.

[1] Vendredi 31 mai 2013. Récitation du chapelet en conclusion du mois marial. Paroles du pape François.

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