Entretien avec Yves Coppens, le découvreur de “Lucy”
  • Post published:30 octobre 2014
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Yves Coppens, membre ordinaire de l’Académie Pontificale des Sciences – © RV

Je suis convaincu que l’homme, dès qu’il est homme, est religieux.

L’Assemblée Plénière de l’Académie Pontificale des Sciences s’est achevée à Rome le 28 octobre. Parmi les nouveaux académiciens se trouvait le français Yves Coppens, paléoanthropologue, professeur émérite au Collège de France, célèbre pour avoir codécouvert en 1974 le fossile Lucy lors d’une expédition menée en Éthiopie. Lucy a longtemps été considérée comme le plus ancien ancêtre de l’espèce humaine.

Ci-dessous le texte et le son de l’interview d’Yves Coppens par Adélaïde Patrignani pour Radio Vatican. Le scientifique revient d’abord sur le discours prononcé par le Pape François.

Yves Coppens : Je n’attendais pas autre chose de la part de ce Pape qu’une grande ouverture. Il nous a parlé de la responsabilité, ce qui me convient tout à fait parce que la transformation de la matière est passée d’un aspect inerte à un aspect vivant puis à un aspect pensant. Et l’aspect pensant, c’est nous. C’est-à-dire que nous sommes à la fois libres mais en même temps responsables. c’est ce qu’il nous a fait comprendre. Désormais, notre destin est entre nos mains. Cela va de soi, mais j’ai beaucoup d’estime et d’admiration pour ce monsieur. Nous nous sommes serrés la main de façon ferme et longue, ce qui voulait dire beaucoup de choses. Je me suis permis de lui dire ce que ma grand-mère, qui était catholique et bretonne, m’avait dit : « si toi, mon petit-fils, tu descends du singe, moi, sûrement pas ! ». Elle avait tort, bien sûr, en ce qui concerne l’histoire naturelle mais raison en ce sens qu’elle voulait sauvegarder la dignité de l’homme. L’un et l’autre peuvent aller tout à fait bien ensemble. Ce n’est pas parce que l’homme est d’origine animale qu’il perd pour autant sa dignité, sa noblesse et sa liberté.

Radio Vatican : Donc, si je comprends bien, vos découvertes de scientifique et l’enseignement de l’Église ne s’opposent pas vraiment ?

Pas du tout ! Moi, je suis convaincu que l’homme, dès qu’il est homme, est religieux. C’est amusant de voir combien la nature se fiche de l’individu et veut absolument préserver l’espèce et combien, quand on arrive à l’homme, peut apparaître la noblesse de l’individu et tout le respect de la personne. Je crois que la force des sciences naturelles, c’est de voir à la fois cette discontinuité dans la continuité. Quand on passe de la matière inerte à la matière vivante, il y a tout à coup un saut. Et quand on passe de la matière vivante à la matière pensante, il y en a un autre. Et puis, pourquoi pas d’autres à venir, que bien sûr, on ignore.

Justement, vous qui avez étudié le passé, quel regard portez-vous sur l’avenir ?

L’avenir, comme d’habitude, est circonstanciel. Et comme il est circonstanciel, il est lié à l’événement… Au fond, il est événementiel. Donc on ne peut guère le prévoir. Il peut inquiéter en ce sens que les robots se multiplient aussi. Mais je crois qu’il ne faut pas avoir peur de la science ; la science a toujours un aspect extravagant et un peu inquiétant. Il ne faut pas lui laisser libre cours, il ne faut surtout pas faire des commissions de sages avec seulement des scientifiques. Les scientifiques ont envie de réussir, donc ils sont capables de faire beaucoup de choses et beaucoup de bêtises. Cette caractéristique de l’homme qui est à la fois liberté, responsabilité, c’est formidable. C’est à la fois une liberté apparente, mais qui est contrôlée par une responsabilité permanente, y compris la responsabilité de cette liberté. C’est ce qu’a dit le Pape : notre destin est entre nos mains.

Donc, vous êtes plutôt confiant finalement ?

Oui, tout à fait. Heureusement ! Mais je me méfie de tout, y compris de l’homme, mais surtout de l’homme qui est un prédateur et un prédateur aussi pour lui-même. Mais je ne condamne pas du tout l’humanité parce que je l’ai vu naître, si je puis dire, c’est mon travail, et cette humanité est née de manière tout à fait naturelle comme d’autres groupes d’êtres vivants. Elle n’a rien fait contre la vie et il ne faut pas lui jeter la pierre, mais il faut l’avoir à l’œil. Je ne peux pas mieux dire !

À propos de votre récente nomination à l’Académie des Sciences : qu’allez-vous apporter à cette Académie et à l’inverse, qu’est-ce que l’Académie Pontificale des Sciences peut encore vous apporter ?

Mes confrères m’ont dit qu’ils étaient contents d’avoir un paléontologue qui leur parle de l’homme, de l’origine de l’homme et de l’évolution de l’homme en termes froids et scientifiques, tout en ne négligeant pas l’aspect spirituel. Inversement, je connais l’Académie depuis longtemps parce que j’y ai été souvent invité. Et cette Académie est une grande Académie. Il y a beaucoup d’Académies dans le monde, je fais partie d’un certain nombre d’entre elles.

Celle-ci est une Académie qui a très forte réputation parce qu’elle fait attention à son recrutement. Ce n’est pas bien de dire cela puisque je viens de me faire recruter, mais c’est vrai qu’ils ont toujours choisi avec beaucoup de précaution, d’intelligence et de réflexion. Cet accueil ici, qui m’est arrivé par une lettre officielle du 15 juillet, c’est récent, m’a fait un très grand plaisir. Et donc, je suis heureux, ça doit se voir, d’être dans cette maison que je connais depuis longtemps, mais que je ne connaissais que comme invité.